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Noureddine Saïl. Mon cinéma (marocain) à moi
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N° 269
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Cerise Maréchaud

Interview.
Noureddine Saïl. “Mon cinéma (marocain) à moi”


(TNIOUNI / NICHANE)

Essor de la production, fermeture des salles, piratage, soutien du petit écran, professionnalisation et internationalisation. Quatre ans après son arrivée à la tête du Centre cinématographique marocain, Noureddine Saïl fait le point sur le cinéma marocain sous son ère.


Selon vous, qu’a gagné le cinéma marocain sous votre direction ?
D’une manière générale, le processus engagé depuis une bonne décennie, pour faire gagner au cinéma marocain plus d’existence, d’affirmation, a été confirmé dans sa viabilité. On peut regarder
l’horizon avec un optimisme mesuré. Mesuré, parce que les grandes décisions du cinéma ne peuvent pas se prendre dans un seul pays, pour important qu’il soit. Il faut savoir être modeste quand on est porteur de vrais projets et pas seulement de slogans.

Comme les expressions “nouvelle vague“ou “nouveau cinéma marocain“?
Non, ça, ce sont des choses stimulantes, qui évoquent le renouvellement de la créativité au Maroc, au contraire ce sont des choses qu’il faut utiliser.

En arrivant au CCM, vous avez dit vouloir faire de la défense des salles de cinéma votre cheval de bataille mais les fermetures continuent…
Est en train d’être créé un fonds d’investissement pour la construction des salles, pour que les gens réapprennent à aller au cinéma. La salle, c’est un des lieux essentiels de l’échange et du lien social. Il faut sensibiliser les familles, les parents, les enseignants, pour que le cinéma réoccupe son espace social. Quant au fonds de rénovation des salles de quartier, il existe déjà, même s’il s’agirait de le renforcer. Les salles ont la responsabilité d’offrir un vrai spectacle de cinéma avec un son audible, une image nette et un confort minimal. L’exemple le plus réussi de reconversion est celui du cinéma Rialto à Casablanca.

Les places sont-elles trop chères ?
Vous savez, le CCM gère sa propre salle, le Septième art à Rabat. Elle fait un peu moins de 400 places, et nous avons voulu maintenir deux catégories de prix, l’un au plein tarif de 15 DH et l’autre à 10 dh (pour étudiants). Pourtant ça ne fait pas venir plus d’étudiants que de gens qui paient le plein tarif…

L’année passée semble avoir été plutôt bonne pour le cinéma marocain…
En 2006 on a été à 14 longs-métrages produits et quelque soixante-dix courts-métrages. Et rappelons que les quatre premiers films au box office national en 2006, toutes nationalités confondues, sont marocains, loin devant les Américains. Le Maroc a eu quand même des films dans le passé qui ont très bien marché, mais à raison d’un tous les deux-trois ans. Désormais il y a une installation de la fiction marocaine dans les salles de cinéma.

Cela est dû à un saut quantitatif ou qualitatif ?
La quantité détermine nécessairement la qualité. C’est par le fait de la répétition, de la quantité de productions, qu’il y a une sorte de sélection naturelle quasi darwinienne et que tout cela finit par laisser monter à la surface des choses attrayantes. “Les Bandits” a fait 500 000 entrées, j’en suis très content , car cela drainera aussi le public pour des films comme “La Symphonie marocaine”, qui ne cherche pas particulièrement à aller dans le sens du poil pour la moyenne des spectateurs. Une industrie du cinéma tient aujourd’hui par le fait qu’elle peut produire dans tous les registres. Si on laissait le marché sélectionner seul les films, il n’y en aurait en France qu’une trentaine par an, au lieu des deux cents que produit la France en moyenne .

Aujourd’hui, en 2007, le cinéma au Maroc rapporte-t-il plus ? Coûte-t-il plus ?
Une chose est sûre, le film cinéma coûte et va coûter de plus en plus cher. On est bien obligé de suivre le renchérissement du coût de la production. Le CCM a établi un seuil de rétribution des salaires pour les techniciens, et c’est important de savoir à l’avance ce qu’un film va coûter a minima. De là cette histoire de carte professionnelle – plus d’un millier sont en circulation aujourd’hui - dont on a beaucoup parlé à un moment, la main sur le cœur, comme si on allait étrangler la profession… C’est tout simplement une reconnaissance officielle du CCM pour que les concernés ne se fassent pas exploiter de façon éhontée.

Depuis votre arrivée à la tête du CCM, de quelles initiatives revendiquez-vous
la paternité ?

Aucune. Je ne fais que continuer, parfois développer, ce qui était déjà inscrit dans les différents textes, il faut dire assez épars.

Concernant le Festival international du film de Marrakech, qui semblait surtout, à ses débuts, un évènement français délocalisé au Maroc, pensez-vous avoir réussi à le “marocaniser” ?
Le Festival a démarré rapidement et à un moment très difficile, au lendemain du 11 septembre 2001. C’est vrai qu’on ne pouvait empêcher personne de penser que le directeur qui a présidé à son démarrage, en l’occurrence feu Toscan du Plantier, ne faisait que transférer au Maroc ce qui pouvait se faire ailleurs. Mais dès sa deuxième édition, le Festival s’est vite “cinématographisé”. Je pense aujourd’hui que les choix que nous avons essayé de marquer dès 2004, sous l’impulsion du président de la Fondation FIFM, SAR le Prince Moulay Rachid, sont des choix valables bien que difficiles. Le Festival de Marrakech arrive en décembre de chaque année, après tous les évènements importants. D’où la difficulté de “retenir “des films d’une valeur affirmée pour le Festival de Marrakech. Mais aujourd’hui, à la septième édition, nous avons des lettres de créances, ça aide.

Au bout de sept ans, quelle est l’identité de ce festival ?
Une identité en cours de définition. Quand vous ouvrez un festival à l’international, vous êtes dès votre naissance en compétition directe avec les plus grands. Il faut lever les yeux, regarder vers des festivals de très haut niveau : Cannes, Berlin, Venise… Cela se joue en termes de qualité cinématographique. Pour le reste, tous les festivals appartiennent à une même patrie, le cinéma.

Où en est aujourd’hui la collaboration télévision-cinéma ?
Elle est inscrite dans les gènes de la production cinématographique, on ne peut pas faire autrement. La télévision, c’est le plus grand distributeur de fiction au monde. Et quand elle apporte de l’argent à une production de cinéma, en moyenne un million de dirhams par film (ici au Maroc) sur quelque 4 millions de budget moyen total, c’est qu’elle en préachète les droits de distribution. Aujourd’hui, la télévision s’est petit à petit, non pas substituée, mais je dirais mise un peu devant les distributeurs de cinéma pour avoir des droits. Un distributeur de films a toujours la prééminence pendant un an, mais après, cela tombe immédiatement dans l’escarcelle de la télévision qui a avancé de l’argent.

Le système du “fonds d’aide” s’appelle désormais “avance sur recettes”. Derrière ces expressions de technocrate, quelle différence ?
La seule façon de continuer à appuyer la production nationale, c’est de transformer le mécanisme de subvention en système non de prêt mais d’avance sur ce que le film pourrait rapporter. Cela signifie qu’on met en place un mécanisme de contractualisation. Le producteur ne tend pas la main à une aumône. Il dispose d’un argent qu’il devra rembourser progressivement. Cela crée des liens plus adultes entre l’Etat et le producteur privé. Professionnaliser les différentes strates du secteur, c’est réellement la chose qu’il me ferait plaisir d’avoir réalisé à la tête du CCM.

Le CCM a-t-il commencé à contrôler les remboursements ?
Dès le début de l’exploitation du film il y a remboursement de l’avance sur recettes. Si, in fine, la somme n’est que partiellement remboursée, on reste en contact avec le producteur tout au long de la carrière du film : si une vente est faite à une chaîne, une part de cette vente revient au fond de soutien. Cela crée un mécanisme de solidarité, puisque chaque remboursement enrichit la cagnotte.

Mais que ce passe-t-il si un film voit sa carrière s’arrêter définitivement avant d’avoir pu rembourser l’avance sur recettes ? Craint-il des sanctions ?
Nous ne sommes pas là pour sanctionner. Le producteur peut, bien sûr, proposer à nouveau un scénario, à partir du moment où le film a été fait dans les règles, qu’il est sorti en salles, et que les remboursements ont commencé. L’avance sur recettes, on n’a pas trouvé mieux pour créer une vraie industrie du cinéma. Si certains producteurs se plaignent d’avoir à rembourser, c’est que peut-être nous n’avons pas affaire à des professionnels.

Depuis 2004 existe une “prime à la qualité des films”, que signifie-t-elle ?
C’est une sorte de récompense destinée à tout film qui, une fois visionné par la commission, relève selon elle de l’exception. Cette prime plafonne à 500 000 DH pour un long-métrage et 50 000 DH pour un court. Mais aucun film, à ce jour, n’en a bénéficié.

Quelques mois après la grande campagne anti-piratage, quels résultats ?
Depuis que l’on procède de façon énergique au harcèlement de la piraterie des DVD et VCD, nous avons dû dépasser le chiffre d’un million d’unités saisies. Si vous saisissez le vendeur du coin de la rue, il sera remplacé dès le lendemain, donc il faut remonter chez des grossistes ou fabricants, et lorsque ça arrive on ne peut pas débarquer comme une fleur mais avec un mandat et la force publique. Nous avons affaire à des trafiquants organisés, et solubles dans le marché. Comment voulez-vous arrêter la virtualité du DVD qui passe par ADSL via le Canada ? Ce sont des délits, et le mal est beaucoup plus profond qu’on ne pense. Le jour où nous avons ramassé près de 400 000 DVD et VCD à Rabat, beaucoup de gens de classe aisée nous signalaient que nous avions asséché une source importante de leur culture. Il s’est installé une sorte de droit banalisé à la culture, comme dans un supermarché, sans aucune réflexion sur le fait que c’est assassiner la culture que de ne pas respecter les droits généraux des auteurs. Consommer des produits pirates, c’est massacrer tout développement culturel au Maroc et l’on risque de se retrouver avec pour seule culture le produit américain. Mais dans l’autisme environnant qui passe aujourd’hui pour la normalité, le consommateur lambda se fiche complètement de respecter le droit...

Existe-t-il de bons exemples de coproductions avec d’autres pays africains ?
Nous avons la possibilité grâce à nos techniciens et à nos laboratoires d’aider à l’existence de films africains. Au dernier festival de Ouagadougou, il y avait trois films en compétition issus de notre laboratoire. Un film africain primé en 2004 à Cannes sortait de notre laboratoire de Rabat. En 2006, nous étions en coproduction de deux films tunisiens, un film tchadien, deux films sénégalais et un burkinabé. Nous jouons notre rôle africain avec efficacité et sans klaxon.

À qui profite l’engouement des productions étrangères de films pour le Maroc, notamment la région de Ouarzazate ?
C’est l’exemple même de l’expérience où tout le monde est gagnant.

Que pensez-vous du traitement, parfois, des figurants locaux ? Quelle est la responsabilité du CCM face à cette situation ?
Le CCM doit avoir un rôle éthique et des règles de jeu doivent s’appliquer. Mais lorsque des abus sont signalés, notamment dans le cas de figurants locaux, la mesure ou non de sanction dépend des contrats passés entre les partenaires. Nous avons très souvent envoyé des inspecteurs et sévi contre certaines boîtes de production.

Que répondez-vous à ceux qui évoquent des relations difficiles entre le ministre de la Communication, Nabil Benabdellah, et vous ?
Très sincèrement je n’ai rien à répondre. Je demande qu’on juge le CCM sur son travail, et qu’on me juge sur mon bilan. Le reste n’a pas d’intérêt majeur pour moi. Je suis dans une position responsable dans laquelle je ne veux entrer dans aucune polémique stérile. Je viens de faire passer devant le dernier conseil d’administration du CCM (Mars 2007) une étude stratégique du secteur, réalisée à notre demande par Valyans Consulting. Le CCM va se mobiliser avec l’ensemble de ses partenaires pour la réalisation des recommandations de cette étude. Ça, c’est du concret. Et je crois dur comme fer que le Maroc ne peut plus se payer le luxe de dilapider son temps.



Diagnostic. Plus de films, moins de salles

Pour le secteur de la distribution-exploitation, les chiffres des dernières dix années (1994-2005) sont peu complaisants : fréquentation en berne (0,2 entrée par habitant contre 2 dans l’UE) ; chute libre des entrées (-77%) qui menacent de passer sous les 2 millions d’ici à 2010 ; baisse des recettes des salles (-42%) ; disparition des écrans (même pas 140 aujourd’hui soit -27%), dont sont totalement privés El Jadida, Temara, Ouarzazate (la Hollywood marocaine !) ou Nador ; sans parler des distributeurs actifs (-56%). 60% des Marocains sont des non-spectateurs absolus, qui ne vont jamais voir aucun film...
Relative bonne santé depuis 1998 : la production nationale a doublé par rapport à 1990-1997 pour 8 longs-métrages par an en moyenne (13% de parts de marché en 2004). Le budget moyen par film reste assez faible : 5 millions de dirhams contre 24 en Espagne et 50 en Corée du Sud. Les subventions publiques, par contre, ont doublé jusqu’à 36 millions de dirhams, soit environ un quart du budget de chaque film.

Ces données chiffrées sont extraites de l’étude diagnostique et stratégique mandatée
par le CCM au cabinet Valyans Consulting.

 
 
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