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N° 269
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Terreur au Maghreb

Ahmed R. Benchemsi
Oui, Al Qaïda Maghreb a beaucoup moins de marge de manœuvre au Maroc qu'en Algérie. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut être rassurés.


En journalisme, il y a ce qu'on appelle “la règle du mort par kilomètre” : plus il y a de kilomètres entre le public et le mort, moins le mort concerne le public. C'est peut-être indécent, mais c'est comme ça : les morts algériens de mercredi intéressent moins les Marocains que leurs morts de mardi.

Permettez-moi, chers lecteurs, de violer quand même cette règle. 24 morts innocents à Alger, c'est tout de même plus lourd qu'un seul à Casa. Surtout quand la moitié de ces 24 travaillait au siège du gouvernement algérien, et que l'autre moitié relevait de ses forces spéciales de police. Il aura fallu, pour ce carnage, 3 terroristes et 3 camions, chargés au total de deux tonnes d'explosifs. Un chargement d'une telle ampleur ne peut se préparer que dans le maquis. Et des maquis, il y en a encore beaucoup dans les montagnes à l'ouest d'Alger, où 9 soldats sont morts, tombés dans une embuscade, il y a à peine une semaine. En Kabylie, depuis 20 jours, l'armée traque pas moins d'une centaine de terroristes lourdement armés du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Ces irréductibles maquisards, que la politique de concorde civile de Bouteflika n'a pas pu convaincre de déposer les armes, se sont rebaptisés Al Qaïda Maghreb en janvier dernier - “sur ordre d'Oussama Ben Laden”, disent-ils. L'idée : affirmer leur nouvelle disposition à semer la terreur dans toute la région. à Alger, en tout cas, ils ont démontré mercredi qu'ils ne parlaient pas en l'air. Quelques heures après le carnage qui a replongé la capitale de nos voisins dans le chaos, Al Qaïda Maghreb revendiquait hautement le triple attentat.

Ces gens-là ont-ils quelque chose à voir avec le sanglant rodéo de Casablanca qui, la veille, a fait 1 mort parmi la police et 4 parmi les terroristes ? A en croire le ministre de l'Intérieur Chakib Benmoussa, pas du tout. Nos terroristes étaient des produits 100% locaux. En comparaison avec leurs frères algériens en barbarie, les nôtres sont des amateurs. A défaut de commettre des attentats, ils n'ont réussi qu'à se suicider. Et pour cause : ils étaient encerclés depuis la veille par une escouade impressionnante de policiers en civil. Globalement, la situation semble beaucoup plus maîtrisée au Maroc qu'en Algérie. Mais cela pourrait changer - à Dieu ne plaise - puisqu'une dizaine d'hommes, tous munis de ceintures d'explosifs et prêts au pire sont toujours activement recherchés, à l'heure où ces lignes sont écrites.

Risquons-nous un carnage dans la population civile, comme celui du 16 mai 2003, dans les jours qui viennent ? Même si on ne peut jamais préjuger de l'état d'esprit d'un homme prêt à mourir (et à fortiori de 10), non, vraisemblablement. Et cela pour une bonne raison : les terroristes marocains, même amateurs et désorganisés, semblent appliquer à la lettre les consignes d'Ayman Al Zawahiri, n°2 d'Al Qaïda : se faire exploser plutôt que capturer, et épargner les populations civiles, pour ne s'attaquer qu'aux représentants de la force publique. A en croire le procureur qui instruit le cas de Abdelfettah Raydi, le kamikaze du cybercafé du 11 mars (et dont l'un des kamikazes de mardi dernier était le frère), ce groupe n'envisage d'attaquer que des cibles policières ou officielles… comme en Algérie, comme l'annonce clairement Al Qaïda Maghreb, et comme le préconise Al Qaïda Monde depuis quelques années. Vues sous cet angle, les dénégations de M. Benmoussa sont donc plutôt douteuses - ne serait-ce que parce qu'il les a formulées avec un peu trop d'assurance, moins de 24 heures après les évènements.

Oui, Al Qaïda Maghreb est probablement le ferment des deux actes terroristes de Casa et d'Alger. Même si sa marge de manœuvre est incomparablement plus grande en Algérie qu'au Maroc, où l'alerte maximale en vigueur depuis janvier semble acculer les terroristes au suicide les uns après les autres. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut être rassurés. La rafle massive post-16 mai (et le large recours à la torture qui l'a accompagnée) a fabriqué des centaines de kamikazes potentiels. Organisés ou pas, ils sont aveuglés par la soif de vengeance, et donc très dangereux. L'Etat ferait bien d'y réfléchir. Un boomerang, ça peut faire très mal.

 
 
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