Terrorisme. La guerre urbaine
Justice. La chute du rossignol adliste
Législation. Touche pas à mes donnees !
Presse. Du sexe, et plus si affinités
Moyen-orient. Abdallah l'équilibriste
Bourse. le hit-parade des résultats 2006
Noureddine Saïl. Mon cinéma (marocain) à moi
People. Haïfa à bâbord
Littérature. Les bonnes Nouvelles
N° 269
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Terrorisme. La guerre urbaine

Des policiers, arme au poing,
scrutent les toits. une scène
digne des séries américaines.
(AIC PRESS)

Trois kamikazes se sont donné la mort et un quatrième a été abattu par la police dans un quartier populaire à Casablanca. Un policier a également péri lors de cette opération et plusieurs blessés sont à déplorer. Récit d'une folle journée, qui annonce une escalade dans la lutte anti-terroriste.


Le quartier casablancais Hay Al Farah s'est réveillé en sursaut ce mardi 10 avril 2007. Peu après l'appel à la prière d'Al Fajr (vers 5 heures du matin), des coups de feu retentissent dans la rue 48. Depuis leurs fenêtres, les riverains découvrent un spectacle peu courant, digne des
séries américaines : des policiers armés en position de tir, encerclant une maison de deux étages. Des terroristes, activement recherchés depuis le 11 mars, s'y seraient réfugiés, et refusent à présent de la quitter. Mais l'étau se resserre, toute la zone est quadrillée par les forces de sécurité qui multiplient les sommations. Combien sont-ils à l'intérieur de la maison ? Détiennent-ils des otages ? Mystère. “Nos forces se sont déployées dans la soirée. Nous avons veillé à rester calmes et prudents pour éviter tout accident qui ferait tomber des victimes parmi les habitants du quartier”, confie une source policière.

État de siège
Aux premières lueurs matinales, tout Hay Al Farah est réveillé, la tension est à son comble. Puis soudainement, l'un des terroristes surgit bruyamment de la bâtisse en brandissant un sabre et en criant “Allah Akbar !”. Il est immédiatement abattu par balles. À partir de ce moment, tout se précipite. Un deuxième terroriste tente de s'enfuir et se réfugie sur la terrasse. Il se retrouve nez à nez avec un voisin. Ce dernier raconte : “Il était paniqué, il s'agitait dans tous les sens. Il m'a ordonné de redescendre et m'a menacé de s'exploser devant moi”. Mais il est pris au piège, sans aucune chance de s'échapper. Il décide alors d'actionner la ceinture d'explosifs qu'il porte à la taille. Il meurt sur le coup, seul sur la terrasse. La police investit la maison et évacue tous les occupants. Parmi eux, la petite famille de l'un des deux terroristes (une femme voilée et une petite fille) qui auraient réussi à prendre la fuite, profitant de la panique qui a suivi l'explosion du deuxième terroriste. Bilan provisoire : deux morts.

À partir de 7 heures du matin, journalistes, responsables et sécuritaires arrivent sur place. Des barrières de sécurité sont placées tout autour de la rue numéro 48 et les habitants des maisons avoisinantes sont immédiatement évacués. Curieusement, alors que les choses semblaient se calmer (la police scientifique procédait notamment à l'évacuation des corps), de nouveaux renforts de police et de forces auxiliaires débarquent sur place. De hauts gradés font également leur apparition et restent accrochés à leurs radios : un troisième kamikaze aurait réussi à prendre la fuite. Il se serait caché quelque part dans le quartier, une ceinture d'explosifs autour de la taille. L'information circule rapidement parmi les habitants, encore sous le choc. Sur l'Avenue Chouaïb Doukkali, l'une des plus grandes artères de la métropole, la vie reprend difficilement son cours. Une grande partie de l'avenue est interdite à la circulation et plusieurs commerces restent désespérément vides. Entre temps, les deux terroristes tués sont identifiés. L'un d'eux, Mohamed Mentala (tué par balles), est recherché depuis 2003 pour son implication dans les attentats du 16 mai. Vers midi, plusieurs centaines de curieux s'agglutinent derrière les barrières de sécurité et suivent de près les actions des différents corps de sécurité, présents sur place. La présence massive d'ambulances fait craindre le pire aux habitants de ce quartier casablancais. Le cauchemar n'est visiblement pas encore terminé …

Apparence suspecte
Quand une nouvelle déflagration se fait entendre vers le coup de 15 heures, le mouvement de panique est général. Habitants, journalistes et policiers courent dans tous les sens. Que s'est-il passé ? Un nouveau kamikaze s'est-il fait exploser ? Un officier des forces auxiliaires présent sur place se contentera d'affirmer “qu'une charge explosive retrouvée a été détruite”. Mais l'information n'est pas confirmée. En début d'après-midi, un hélicoptère de la gendarmerie survole le quartier, à la recherche de l'autre (ou des autres) terroristes. De nouveaux renforts arrivent sur place tandis que la foule de curieux continue de grossir. Dans les ruelles attenantes à l'Avenue Chouaïb Doukkali, certains passants au “look suspect” sont minutieusement fouillés. L'un d'entre eux attire particulièrement l'attention de l'inspecteur principal Mohamed Zindiba. Un jeune homme, emmitouflé dans une grande couverture, essaie de se faufiler entre les maisons de la rue 30. L'inspecteur lui intime l'ordre de s'arrêter, mais le curieux personnage avance froidement vers lui et actionne sa ceinture d'explosifs. La déflagration est assourdissante. Le troisième kamikaze, recherché depuis ce matin, a donc finalement refait son apparition. Le corps inanimé de l'inspecteur de police gît sur le sol. Celui du kamikaze est éparpillé sur plusieurs dizaines de mètres à la ronde. Le choc est brutal. Le périmètre de sécurité est immédiatement élargi tandis que des ambulances évacuent en urgence les blessés. Bilan de cette nouvelle explosion : deux morts (le kamikaze et l'inspecteur de police) et quelques blessés (dont des éléments des forces auxiliaires). Toutes les ruelles du quartier sont maintenant interdites à la circulation. On craint le pire.

“Selon toute vraisemblance, d'autres terroristes rôdent encore dans le quartier. Ils n'ont pas pu le quitter en raison de la forte présence policière”, confie un responsable de la Wilaya. Le moral des troupes est au plus bas. La tension est palpable et les esprits s'échauffent. Des équipes d'élite font enfin leur apparition, tandis que les radios des hauts gradés ne cessent de crachoter. Des camions de Lydec installent de gros projecteurs sur certains poteaux, sans doute en prévision d'une longue nuit de traque terroriste. Certaines maisons sont à nouveau fouillées et des membres des brigades antigang se dispersent dans le quartier.

Puis peu avant le coucher du soleil, vers 19h 15, un individu se faufile entre les curieux, attroupés à quelques mètres de la scène de la dernière explosion. Il porte une sorte de jellaba bleue et un gros capuchon sur la tête. “Où sont les flics, poussez-vous ! Où sont les flics ?”, demande-t-il nerveusement. Il franchit rapidement les barrières de sécurité et se retrouve sur la chaussée de l'avenue principale, où seuls les forces de l'ordre et les journalistes sont autorisés à circuler. Il se rapproche d'un véhicule de police puis actionne sa charge, à quelques mètres seulement des badauds agglutinés sur le bord de la chaussée. Panique générale. C'est la troisième explosion de la journée. Plusieurs blessés sont à déplorer, une vingtaine au moins. L'explosion est, cette fois-ci, différente. D'après les témoignages, elle s'est accompagnée d'une sorte de “lumière bleue”, tandis que le corps du kamikaze a été projeté de l'autre côté de l'avenue.

Et de trois !
Quand la nuit tombe, c'est un véritable état de siège qui est instauré tout autour de Hay Al Farah. D'autres explosions sont-elles à craindre ? Personne n'est en mesure de confirmer ou d'infirmer l'hypothèse. Toute la préfecture de police débarque sur place. Une conférence de presse est improvisée au siège de la Wilaya, en début de soirée. Quand la police scientifique finit de prélever ses preuves, les traces de sang sont lavées au jet d'eau. Des éléments armés sont postés dans toutes les rues du quartier. La circulation sur l'Avenue Chouaïb Doukkali reprend peu après 20 heures, mais le quartier reste sous haute surveillance.

À la Wilaya de Casablanca , Mokhtar Kacimi Bekkali, gouverneur en charge des affaires générales, s'entretient avec la presse. Il annonce les premiers chiffres officiels de la journée : cinq morts (4 kamikazes et un policier) et dix-neuf blessés, dont sept dans un état jugé grave. L'identité des quatre kamikazes est également dévoilée. “Il s'agit de takfiristes recherchés dans le cadre de l'enquête post-11 mars”. Avaient-ils des cibles déterminées ? “Non, répond-il. C'est notre intervention qui les a poussés à actionner leurs charges explosives. L'enquête a montré que les terroristes gardent leurs ceintures explosives sur eux lorsqu'ils sentent un quelconque danger approcher”. Version que confirmait le chercheur Mohamed Darif sur le plateau de la chaîne Al Jazeera : “La police a réussi à isoler les différentes cellules qui s'activaient au Maroc, mais aujourd'hui, la consigne est claire : se faire exploser pour éviter que la police ne puisse extorquer des informations confidentielles aux terroristes arrêtés”. En fin de soirée, des informations rapportent que huit individus seraient encore recherchés dans le cadre de la même cellule de Hay Al Farah. Interrogé à ce sujet, Mokhtar Kacimi Bekkali eut cette réponse, à la limite du cynique : “nous avons déjà annoncé que quarante-trois dangereux terroristes sont recherchés par les forces de l'ordre. Jusqu'à présent, il y en cinq qui sont morts et un qui a été arrêté. Faites le compte pour savoir combien il en reste encore dans la nature”. Cela fait trente-sept personnes, sans doute armés de charges explosives et qui risquent de passer à l'acte. Le Maroc tremble.



Cibles. Les policiers dans la ligne de mire

Les premiers éléments de l'enquête du 11 mars l'ont déjà montré : la cellule terroriste de Sidi Moumen projetait d'attaquer la Préfecture de police de Casablanca et quelques casernes militaires de la métropole. Les kamikazes de Hay Al Farah avaient apparemment les mêmes directives : s'attaquer aux forces de l'ordre plutôt qu'aux civils. “D'ailleurs, explique une source policière, le deuxième et troisième terroristes de Hay Al Farah pouvaient se faire exploser au milieu de la foule, mais ils ont attendu de se rapprocher des policiers pour actionner leurs charges”. Cette nouvelle “orientation” aurait été décidée par l'organisation d'Al Qaïda au Maghreb, qui conseille à ses cellules d'épargner les civils pour ne pas créer de mouvement de rejet chez la population. L'exemple algérien est, à ce titre, édifiant : toutes les opérations terroristes visent des symboles de l'autorité de l'Etat (patrouilles de gendarmes, casernes de militaires, commissariats, etc.). Selon Mokhtar Kacimi Bekkali, gouverneur en charge des affaires générales à la Wilaya de Casablanca, “il est encore trop tôt pour parler des relations à l'international des différentes cellules démantelées. L'avancement de l'enquête nous le dira”.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés