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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Lahcen Aouad

Justice. La chute du rossignol adliste

Rachid Gholam, le crooner
adliste, est aujourd’hui derrière
les barreaux.
(DR)

La condamnation de Rachid Ghoulam, chanteur attitré d’Al Adl Wal Ihsane, a des allures politiques manifestes. La guerre que livre le Pouvoir à la Jamaâ a-t-elle gagné les garçonnières ?


“Soutiens ton frère, qu’il soit coupable ou innocent”. Dans la désormais fameuse affaire Rachid Ghoulam, les militants d’Al Adl Wal Ihsane semblent appliquer à la lettre le hadith du prophète.

Ainsi, en ce matin du mercredi 4 avril, l’agitation observée dans les couloirs du Tribunal de première instance d’El Jadida montre bien que
le procès en cours n’avait rien d’ordinaire. Les mesures de sécurité déployées indiquent également qu’il ne s’agit pas non plus d’une banale affaire de mœurs. L’accusé, membre actif et dirigeant d’une branche d’Al Adl Wal Ihsane, doit répondre devant la Cour de l’accusation d’adultère, de surcroît constatée par la police sur les lieux mêmes du délit.

Définitivement convaincus de son innocence, des militants du mouvement islamiste se sont déplacés en nombre pour soutenir leur chanteur fétiche. Sur le plan judiciaire, la Jamaâ a également mis le paquet, en mobilisant pas moins d’une trentaine d’avocats pour le défendre.

Une affaire “montée”
Pour les adlistes comme pour leur “rossignol”, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une affaire montée de toutes pièces, un nouvel épisode dans la guerre que livre l’appareil sécuritaire au mouvement de Abdeslam Yassine. L’accusé le clame haut et fort devant la Cour, et ne se prive pas de donner sa propre version des faits concernant les circonstances de son arrestation, évidemment bien éloignée de celle enregistrée sur l’acte d’accusation. Circulant dans une artère casablancaise à bord de sa voiture, Rachid Ghoulam aurait été arrêté par la police, prétextant que le véhicule était volé. L’homme dit avoir été menotté puis conduit, les yeux bandés, à bord d’une autre voiture, vers un lieu inconnu.

Tout au long du trajet, le chanteur dit avoir subi un interrogatoire en règle. Ses “kidnappeurs” n’auraient cessé de lui poser des questions sur les finances de la Jamaâ et leur origine, l’identité de ses donateurs occultes, les circonstances d’une veillée qu’il avait animé en Algérie et le contenu d’une déclaration faite à la télévision algérienne, selon laquelle il était interdit de donner des présentations au Maroc. Arrivé à destination, il aurait été déshabillé, torturé “à l’électricité sur les parties intimes de son corps”, avant d’être déposé dans une maison du quartier Berkaoui à El Jadida. Et c’est là qu’aurait été constaté le fameux “flagrant délit” d’adultère.

Durant son intervention, Rachid Ghoulam est revenu maintes fois sur sa “fierté de se présenter devant la Cour avec l’appui inconditionnel de ses frères et la bénédiction du Cheikh Yassine lui-même, qui continue à lui accorder sa confiance”. Bien entendu, chaque allusion au dirigeant de la Jamaâ a été ponctuée par des “Allah Akbar” lancée par les militants du mouvement islamiste, devant l’agacement manifeste du juge.

Le rossignol en cage
Vint ensuite le tour de la co-accusée de Ghoulam, A. R., qui a pratiquement confirmé les faits dans une première déposition. La jeune femme a ainsi déclaré que la propriétaire de l’appartement, scène de l’arrestation des accusés, lui avait proposé de venir pour “tenir compagnie à un client”. Requête à laquelle elle répondit favorablement en rejoignant le lieu indiqué. Mais à peine Ghoulam eut-il commencé à la toucher que la police, probablement en embuscade, a fait irruption dans l’appartement, pour constater “en flag’” le délit d’adultère.

Plus tard, elle est revenue sur cette déclaration, niant toute relation avec l’accusé. Elle a même affirmé que police l’avait contrainte à prendre des photos avec Ghoulam… tout en lui assurant qu’elle ne risquait rien “car ce n’était pas elle qui était visée”.

Le juge finit par refuser que les photos en question soient versées au dossier de l’accusation, n’accédant pas à la demande expresse de la défense. Ces derniers n’eurent pas non plus d’explication sur l’absence, dans le dossier, de toute mention à la propriétaire du “lieu du délit”. Non seulement celle-ci n’a pas été poursuivie pour proxénétisme, mais elle ne fut même pas entendue par la Cour, bien que son nom ait été cité lors de l’audition de A.R. La défense fustigea également l’empressement de l’agence officielle MAP à communiquer le nom et les fonctions de Ghoulam, alors qu’aucun jugement n’avait encore été prononcé.

Après la douzaine d’heures que dura le procès, le verdict tombe : les deux accusés sont condamnés à un mois de prison ferme et 1000 DH d’amende… pour prostitution. L’accusation d’adultère, au départ retenue contre Rachid Ghoulam, a été finalement écartée, son épouse ayant adressé un désistement à la Cour dans ce sens.

La guerre “sale”
Deux mois avant le procès de Rachid Ghoulam, la Jamaâ avait, via une note interne, mis en garde ses membres contre “la guerre sale” que le Pouvoir aurait enclenchée contre le mouvement, les incitant à un surcroît de prudence. L’attente n’a pas duré longtemps : le premier à tomber est justement l’un des membres importants d’Al Adl. Car Rachid Ghoulam est bien plus qu’un chanteur : lors de la fameuse opération “portes ouvertes”, organisée l’été dernier par Al Adl Wal Ihsane, c’est lui qui présidait le premier Conseil d’orientation, tenu à Sidi Bernoussi. Le chef d’orchestre adliste avait alors déjà fait les frais de la répression policière “new look”, puisqu’il fut arrêté en compagnie d’autres militants et jugé pour réunion non autorisée. “Ceci n’est qu’une partie des harcèlements qu’a subis le chanteur de la Jamaâ. Ce nouveau procès préfabriqué est là pour le prouver”, argumente une source à Al Adl. Après sa condamnation, le bras de fer engagé depuis quelques mois entre le Pouvoir et la Jamaâ vient de prendre une tournure peu rassurante pour les adlistes.



Portrait. D’Oum Kaltoum à la prédication

Né en 1972 à Casablanca, Rachid Gholam a débuté sa carrière artistique au milieu des années 80, alors qu’il n’était qu’un adolescent. À l’époque, il se contentait de reprendre des standards de la musique arabe classique, notamment des chansons d’Oum Kaltoum et de Nazem Al Ghazali. Si Gholam n’est pas devenu une star de la chanson marocaine, s’il n’a jamais foulé le sol des studios des deux chaînes marocaines, il eut quand même ses heures de gloire, s’assurant une notoriété qui dépassa même les frontières du pays. Il s’illustra ainsi dans des manifestations artistiques à travers le monde arabe, se produisant notamment au Festival de Carthage, en Tunisie, et à l’Opéra du Caire, en Egypte.
Le chanteur est également le patron d’une société de production, baptisée Addoha et fondée en 1995, à travers laquelle il a édité près d’une dizaine d’albums. C’est justement quelques années plus tard qu’il rejoint Al Adl Wal Ihsane, abandonnant la chanson pour les incantations et autres “Amdah”. Il affirmait que cette reconversion l’avait beaucoup changé, en le sortant d’une “vie de débauche et de plaisirs faciles” vers une existence “plus sereine et plus stable”.
À cause des relations tendues entre le Pouvoir et le mouvement islamiste, Rachid Gholam était interdit de représentation publique dans le royaume. Il ne lui restait plus qu’à se produire à l’étranger, surtout au Moyen-Orient… au grand dam des sécuritaires marocains, qui ne voyaient pas d’un bon œil ces déplacements à répétition. Ses relations à l’étranger et le montant comme l’origine de ses revenus les ont aussi toujours inquiétés.

 
 
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