|
Par Hassan Hamdani
Peinture. Enchères et en hausse
|
Égalant le record de 3 millions
de DH, Le Présent, de Portaëls
a confirmé lémergence de la
place casablancaise en matière
de peinture orientaliste.
(CMOOA)
|
Le marché de lart au Maroc est en pleine ébullition. Véritable thermomètre du secteur, les ventes aux enchères consacrées à la peinture marocaine y sont pour beaucoup. Découverte.
Attention peinture fraîche ! Cest limpression que donne la salle des enchères de la Compagnie marocaine des uvres et objets dart (CMOOA), dirigée par Hicham Daoudi. Presque flambant neuf, lendroit na pas encore la patine dun Delacroix. Pourtant, il est devenu, en cinq ans à peine, lantre où sexprime un nouveau mode de consommation de lart : la collectionnite aigüe de tableaux. Il y a quelques années, |
|
lintérêt pour la peinture nétait pas aussi grand quaujourdhui. En 2003, par exemple, nous navons vendu que 29 lots sur les 180 proposés, se souvient Daoudi. En 2007, le temps est désormais au beau fixe : La vente aux enchères de décembre dernier a battu des records (ndlr : 21 millions de dirhams de chiffre daffaires avec 75% de lots vendus). Nous avons été cités par la Gazette de Drouot, la bible internationale des ventes aux enchères, pour nos résultats, annonce fièrement ce dernier au parterre de collectionneurs et curieux dart venus assister, samedi dernier, à la 16ème opération du genre organisée par la CMOOA. Laccession, en un temps record, de la place casablancaise à la première division des ventes aux enchères est essentiellement due aux tableaux orientalistes quelle propose à la vente. Fonds de portefeuille de la CMOOA, le genre pictural a plus que jamais la cote auprès des collectionneurs marocains et étrangers. Décriés par les uns pour leur côté carte postale, les orientalistes restent une valeur sûre pour dautres. Pour tout collectionneur en quête de certitudes, ces oeuvres sont garanties halal (voir encadré), puisque citées dans des ouvrages dart et bénéficiant, qui plus est, de références délivrées par des experts internationaux.
À lOrient, toutes
Les festivités à peine démarrées, le tropisme oriental sexprime aussitôt à haute voix. Après un round dobservation, le combat senflamme pour la Femme aux fruits de Roger Limouse. Certifiée par Lynn Thorton, une spécialiste de la peinture orientaliste, luvre donne lieu à une bataille ouverte entre collectionneurs présents dans la salle et ceux, plus discrets, qui ont préféré surenchérir par téléphone. Ce sont pour la plupart de grands collectionneurs étrangers de plus en plus intéressés par loffre marocaine en tableaux orientalistes, explique Hicham Daoudi, qui joue à lintermédiaire pour un client à lautre bout du fil. Mise à prix à 300 000 dirhams, la Femme aux fruits dépasse vite la barre symbolique du million de dirhams, déclenchant les applaudissements de la salle. Une vente aux enchères, cest une arène où lon se bat pour arracher luvre unique, compare Daoudi. Caressant lidée dun film sur le peintre marocain Gharbaoui, le réalisateur Faouzi Bensaïdi, découvrant pour la première fois cette arène, se laisse aussi prendre par la tension avant que ne sabatte le marteau de Françoise Caste-Deburaux, commissaire-priseur parisienne. Adjugée à 1,1 million de dirhams, le tableau conservera ce record très peu de temps. Yasmina, Zohra et Salima, une uvre de Cruz Herrera, fait monter la flèche à 1 770 000 dirhams. Cest le record mondial pour une uvre de cet artiste !, signale au passage Françoise Caste-Deburaux. Mais, malgré les records égrenés par la place casablancaise, Daoudi affirme ne pas vouloir encourager une surchauffe du marché : En décembre dernier, nous avons adjugé une toile de lorientaliste Edouard Edy Legrand pour 2 millions de dirhams. Cependant, nous proposons aujourdhui une uvre du même artiste à 600 000 dirhams.
Valeurs sûres et bonnes affaires
Pourtant, certains orientalistes seraient déjà surcotés. Assistant pour la première fois à une vente aux enchères, Sylvie Belhassan, ex-directrice de la Villa des Arts, a découvert stupéfaite les prix atteints par certains tableaux orientalistes. Ces chiffres se justifient pour les grands noms comme Odette Bruno ou Pantoy. Mais, ils sont bien trop élevés pour les peintres de second ordre proposés aujourdhui, explique t-elle, dépitée. Elle était même déprimée devant le peu de succès des uvres de Cherkaoui, également inscrit au catalogue de la vente du jour. Un artiste de son envergure affole moins les enchères que la peinture régionale dune Fatna Gbouri, sattriste-t-elle. En fait, mettre en avant Gbouri est un choix éditorial de la CMOOA, si lon peut dire. Nous soutenons des artistes que nous considérons comme non reconnus à leur juste valeur, explique Daoudi. Cest le cas notamment pour Ahmed Krifla qui, il y a peu encore, vendait ses toiles au prix quon voulait bien payer, explique le peintre. Aujourdhui, à 77 ans, il voit sous ses yeux fatigués son huile sur toile pointilliste, La récolte, partir, au téléphone, à 83 000 dirhams, chez un collectionneur quil ne croisera sans doute jamais.
Fièvre arteuse
Le résultat des ventes aux enchères marocaines serait-il devenu le juge de paix du marché de lart ? Oui, mais un juge de paix par défaut, souligne Daoudi. Il nexiste aucun musée au Maroc qui puisse asseoir des références pour tous les acteurs et amateurs dart, explique-t-il. Ce sont les collections privées des institutions bancaires marocaines qui jouent ce rôle, précise Sylvie Belhassan. Latifa Lamrani, nouvelle directrice de la communication de la Société Générale et responsable de la plus grande collection privée de peinture marocaine, est dailleurs présente à la vente aux enchères, histoire de tâter le pouls dun marché en pleine ébullition. Et dans leffervescence, on se cherche des règles de fonctionnement logiques. Certaines sont déjà en place et protègent les artistes, reconnus par les critiques dart marocain, de la loi impitoyable de loffre et de la demande. Ainsi, malgré son tableau retiré des enchères faute davoir trouvé preneur, Miloud Labied ne devrait pas voir sa cote baisser lors des prochaines ventes, selon Daoudi. Pour un collectionneur, la valeur artistique et marchande de Labied serait garantie par son statut de membre à part entière de plusieurs grandes collections de banques marocaines. Une sorte de label ISO 9001. En amont, par contre, la côte flamboyante de représentants de la peinture marocaine a entraîné une augmentation de leurs tarifs en galerie. Cest surtout le cas pour Hassan El Glaoui. Il nest pas sain daugmenter les prix dun artiste qui expose en galerie, sous prétexte quil fait de bons scores lors de ventes aux enchères, souligne Daoudi. La cote dun artiste ne sétablit pas à partir de quelques résultats, mais sur le long terme. Sinon, le risque est grand de ne plus savoir si cest de lart ou du cochon. Et que le marché de lart marocain, à peine né, tourne en eau de boudin
|
 |
Contrefaçon. Lart du faux
Le ministère de la Culture pourrait lutter contre la multiplication des faux en finançant des étudiants en art, afin quils établissent des catalogues raisonnés des grands peintres marocains, propose Hicham Daoudi, patron de la CMOOA. Faute de ces documents dressant une liste exhaustive, descriptive et critique de toutes les uvres authentiques connues dun artiste, le faux en art pullule sur le marché marocain. Il y a plus de faux Saladi en circulation que de vrais, ajoute Hicham Daoudi. Ce dernier a fini par constituer, au bout de cinq années, une base de données de près de 10 000 tableaux lui permettant de trier le bon grain de livraie. Précaution utile, puisque lhomme a réussi à débusquer de nombreux faux du peintre Rbati. Des gouaches sur carton de cet artiste circulent sur le marché, alors que la seule technique quon lui connaisse est celle de laquarelle sur papier, indique-t-il.
Le jeu en vaut la chandelle puisque le toc en peinture, cest comme la contrefaçon dans le textile : cela finit par plomber léconomie formelle de lart. Ainsi, Daoudi ne propose jamais à la vente de Gharbaoui datés de 1970 et 1971 : cest la période où les faux du peintre se sont multipliés. |
|
|