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Festival. Le grand frère de L'Boulevard
N° 270
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Festival. Le grand frère de L’Boulevard

(JiF)

Rendez-vous underground casablancais, L’Boulevard est associé depuis deux ans à Garorock, temple des musiques alternatives du sud-ouest français. Échange d’artistes, partage de rêves.


Marmande, sa fête de la tomate, son manège à l’ancienne, sa scène alternative déjantée… Sous un soleil qui trahit le réchauffement planétaire en ce début d’avril, une fourmilière djeun’s et bigarrée descend la route principale de cette bourgade de 19 000 habitants plantée sur la Garonne à une heure de Bordeaux. Il faut faire vite : à droite, le Parc Expo crache déjà des décibels punk rock par-delà ses
chapiteaux. À l’intérieur, le flux se densifie, grouillant de scène en scène sur un tapis de gobelets de bière vides.

Une star est acclamée à droite, un jeune groupe “balance” à gauche… C’est un peu le “bordel” dans cette onzième édition du Garorock, plus gros rendez-vous du genre dans le Sud-ouest français, éclectique à souhait.

L’électro-tech hypnotique de Vitalic fait écho au rap radical de Public Enemy, le carnaval discopunk des Brésiliennes CSS nargue les cris du “jaguarr” Joey Starr, le swing manouche de Sanseverino prolonge le gnaoua-ska endiablé de Darga et le flamenco hip hop flamboyant d’Ojos de Brujo annonce la gouaille à vif de H-Kayne.

Frères jumeaux
Les fusionneurs casablancais comme les rappeurs meknassis célèbrent ici le deuxième anniversaire du partenariat Garorock / L’Boulevard. “Humainement, ce sont nos frères jumeaux”, dit d’emblée Ludovic Larbodie, créateur du rendez-vous marmandais, de l’équipe de L’Boulevard. “Ils ont la même envie de se battre pour faire découvrir de jeunes groupes par le biais de grosses têtes d’affiche”, poursuit “Ludo”, adepte du “do it yourself”. À 35 ans, ce directeur artistique indépendant, bossant également sur des festivals entre Réunion, Italie, Québec, Espagne et Afrique du Sud, s’est spécialisé ès jumelages évènementiels transfrontières.

Aujourd’hui, plus de 45 000 personnes, mèche hippie ou frange postmoderne, peuplent les allées du Garorock, croisant parfois, hallucinés, Joey Starr sur son VTT, ou encore un duo de bikers barbus, perfecto élimé et perruque noire, écoutant du metal sur leur moto. “Moi qui suis d’une famille de viticulteurs et armateurs, j’aime le côté industriel du site, surtout pas les trucs trop lisses, trop clean ! Ce n’est pas un hasard si au Maroc, l’endroit où je me sens le mieux c’est à Casa, à côté du port”, confie Ludo.

Casa, il connaît bien. Trois ans qu’il vient au Boulevard filer un coup de main en régie et, depuis l’édition 2006, accompagner les artistes de renom programmés grâce au partenariat : La Caution, Birdy Nam Nam, Dirty Fonzy et High Tone étaient sur la scène du COC en juin dernier, laissant la place cette année à Gojira et Jenx, deux poids lourds metal, et les créations électro Center of the earth (Puppetmastaz vs Maniacx) et Undirector (M. Le Directeur vs Undergang). L’échange artistique en est bien un : avril 2006, Hoba Hoba Spirit et H-Kayne jouaient pour la première fois en France sous les chapiteaux de Garorock, H-Kayne étant illico reprogrammé pour cette année aux côtés de Darga.

“GaroBoulevard”, pour faire court, c’est aussi un échange de staff, même si cet aspect formation demeure le maillon faible du partenariat. D’où une certaine frustration de certains techniciens marocains venus au Garorock pour un stage… encore limité à l’observation. “C’est un évènement tellement structuré qu’il est difficile de se rendre utile en dernière minute”, remarque un musicien. “Certains ont eu plus de boulot que d’autres, à chacun de faire sa place”, insiste Momo Merhari, cofondateur de L’Boulevard, qui pense cependant “faire venir moins de monde, mais pour plus longtemps à l’avenir” et renforcer le soutien purement technique. “C’est déjà un exploit d’avoir fait venir ces jeunes. Pour le reste, on avance pas à pas”, positive Ludo.

Tremplin artistique
Pour les groupes marocains qui s’y produisent, Garorock peut s’avérer au mieux décisif, au pire constructif. “C’était notre première date à l’étranger, on appréhendait pour la barrière de la langue”, rappelle Hatim de H-Kayne, au sujet de leur prestation au Garorock 2006. Ils rencontrent le tourneur de À Gauche de la lune, qui leur concocte l’automne suivant trois dates en première partie de Dub Incorporation à Paris, Angers et Dijon – dont ils reviennent à nouveau après la soirée rap du festival Made in Maroc. Bon feeling également avec les déjantés Babylon Circus, dont ils ont partagé la scène au dernier Festival de Casablanca pour un “Issawa Style” mémorable, avant que Khalid, DJ du groupe meknassi, ne s’installe aux platines de WWW, l’une des trois créations exclusives du projet Babylon Circus Experience. “Ils ont fait un bond en avant, ça bosse dur côté voix”, estime Ludo, un an plus tard, alors que le quintet vert et rouge rejoue sur la même scène que les fameux Asian Dub Foundation.

Mais jouer à l’étranger signifie aussi s’adapter. “Cette année, H-Kayne ont fait le choix osé de certains titres où le texte prime, mais peut-être vaudrait-il mieux, dans certains contextes, privilégier ceux avec un bon groove”, suggère Momo, un peu déçu que le son ait moins bien donné cette année. Darga, quant à eux, confiants dans l’accueil du public français après un premier concert impeccable, soupèsent pour la première fois le handicap du nombre, charges sociales obligent, dans leur cachet. D’où la nécessité de trouver un tourneur qui démarche directement les festivals. “Et on se rend compte, une fois pour toutes, de l’importance d’avoir un ingénieur du son qui nous suive”, explique le guitariste Badr. D’autant que d’autres dates se profilent, à Dijon début mai et à Paris fin juin… “Ce Garorock a hébergé la première réunion d’un réseau pour promouvoir les groupes marocains en Europe”, annonce pour sa part Momo, sans oublier la présence opportune de nombreux médias (France 4, Le Mouv’…).

Question de moyens
L’idée de créations intégrant des groupes marocains fait aussi son chemin. “Avec plaisir ! On en parle avec Momo, mais on n’a pas encore remarqué d’affinités évidentes… Ah si, H-Kayne et Axiom”, rectifie Ludo. La veille, les Meknassis ont improvisé un tandem avec le rappeur lillois au verbe engagé, que l’équipe du Boulevard ajouterait bien à sa programmation 2007 “s’il reste des sous dans le budget”, espère Momo. Pour ce qui est des groupes marocains qui joueront sous les chapiteaux de Marmande dans un an, rien n’est déterminé. “J’attends L’Boulevard”, annonce Ludo, dont le rêve serait que les régions de Marrakech et de Midi-Pyrénées se mettent ensemble pour monter un festival dans l’Oukaïmeden.

En attendant, Garorock peut-il être un modèle de croissance pour L’Boulevard qui, d’année en année, se pose la question de son identité associative face à la gourmandise des sponsors ? Il est vrai que le festival de Marmande, tout gigantesque et déjanté qu’il soit, garde un côté zen et citoyen : prestations associatives (dont un stand pour l’association marocaine Assid), attentions écolo (50 gobelets ramassés égalent une bière gratuite) et habitants accueillants.

“Je salue la coopération des autorités locales, admire Bouchaïb, membre du staff L’Boulevard. Quant au public, il fume, il boit, il fait la teuf, mais sans débordements. Ici il y a une véritable culture du festival. Ils sont habitués, ce n’est pas l’unique défouloir de l’année”. Un public également plus riche, qui paie jusqu’à 80 euros (plus de 800 DH) pour les trois jours et consomme suffisamment sur place pour financer 85% du budget de Garorock (près de 20 millions de dirhams), le reste étant assuré par des subventions et des sponsors. “Ce n’est pas tellement le savoir-faire qui nous manque, insiste Momo, c’est d’abord une question de moyens. Si, chez nous, l’Etat investissait autant… Rien que pour avoir des barrières, ça pose problème !”

 
 
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