|
Par Driss Bennani, Abdellatif El Azizi,
Ismaïl Bellaouali et Lahcen Aouad
Édition spéciale.
Enquête. Au-delà de la panique
|
Des membres de la brigade
anti-terroriste, le 14 avril,
aux abords du Boulevard
Moulay Youssef à Casablanca.
(TNIOUNI / NICHANE)
|
Kamikazes, traque policière, menace dAl Qaïda
Les clés pour comprendre ce qui se passe
et ce qui peut encore se passer.
Lalerte générale était donnée depuis plus de deux mois, mais l'attentat du 11 mars a pris tout le monde de court. En actionnant sa ceinture d'explosifs dans un cybercafé à Sidi Moumen, Abdelfattah Raydi matérialisait violemment les craintes de plusieurs responsables sécuritaires du pays. Tous devaient à présent se rendre à l'évidence : la (nouvelle) menace terroriste est réelle. Pire, elle est totalement |
|
imprévisible. Les arrestations se succèdent mais, contrairement à leur réaction au lendemain du 16 mai 2003, les officiels adoptent un ton serein. Il s'agissait surtout de rassurer, de marquer une rupture par rapport aux événements de mai 2003, analyse un observateur. Les services de renseignement, eux, se mobilisent pour remonter la piste des comparses de Raydi, toujours en fuite. Au petit matin du 10 avril, leurs investigations les mènent en face d'une vieille maison à Hay Al Farah. L'intervention, qui devait se terminer avant le milieu de la journée, se prolonge jusqu'au-delà de 21 heures. Quatre kamikazes et un inspecteur de police y périssent. Le coup est dur.
Puis, le 14 avril, au moment où tout le monde croyait le feuilleton terminé, deux frères, totalement inconnus des services de police, se donnent la mort au beau milieu de l'avenue Moulay Youssef, à quelques pas du consulat des Etats-Unis à Casablanca. Les cartes sont alors définitivement brouillées. Existe-t-il un lien entre tous ces kamikazes ? Quels messages cherchent-ils à faire passer ? Et, surtout, toutes ces explosions annoncent-elles l'entrée du Maroc dans une spirale terroriste à l'algérienne ?
Premières prises
Flash-back. Tout commence le 11 septembre 2006. L'Algérien Abou Moussab Abdelwadoud, chef du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), prête allégeance à Oussama Ben Laden. L'information, d'apparence anodine, fait bondir les responsables du renseignement au Maroc. Cette allégeance n'est que l'officialisation d'un rapprochement opéré entre Al Qaïda et le GSPC algérien depuis plusieurs mois. C'est plutôt l'imminence de la création d'une branche armée d'Al Qaïda au Maghreb qui préoccupait les officiels marocains, surtout après le succès de l'expérience en Arabie Saoudite et en Irak où Al Qaïda dispose de véritables filiales délocalisées, commente Abdallah Rami, professeur universitaire et auteur d'une thèse sur les mouvements terroristes transnationaux. Sans passer au rouge, l'état d'alerte est donc maintenu aussi bien au Maroc qu'en Algérie.
Fin janvier 2007, le GSPC devient officiellement Al Qaïda au Maghreb islamique. Et le communiqué annonçant ce changement d'appellation (et d'orientation) atterrit au bureau d'Al Jazeera
à Rabat, comme pour mieux insister sur l'ancrage régional de la nouvelle organisation. Panique générale. En moins d'une semaine, plusieurs rencontres réunissent les principaux responsables sécuritaires du pays. Objectif : définir les contours d'une stratégie de lutte anti-terroriste, plus efficace que celle adoptée la veille du 16 mai, confie un haut gradé à la DGSN, qui poursuit : Plutôt que la répression, nous nous sommes mis d'accord pour privilégier le renseignement.
Toute la hiérarchie sécuritaire est alors mobilisée, du wali au moqadem. Des fiches de personnes recherchées sont diffusées via les médias publics et les premières prises sont plutôt encourageantes. L'une d'entre elles est même cruciale pour la suite des événements. Le 6 mars 2007, en effet, Saâd Houssaïni, décrit comme le cerveau des attentats du 16 mai et du 11 mars à Madrid, est arrêté à Sidi Maârouf, à Casablanca. Où était-il caché depuis près de quatre ans ? A-t-il eu le temps de constituer de nouvelles cellules ? Mystère. Toujours est-il, rappelle cet officiel, que son arrestation permettra à coup sûr de lever le voile sur plusieurs aspects des attentats de Casablanca et de Madrid. Dans la journée du 11 mars, Abdelaziz Benzine, l'un des principaux compagnons de Houssaïni, tombe à Had Soualem, (36 km au sud de Casablanca). L'homme a longuement combattu en Afghanistan. Au Maroc, il serait l'intermédiaire entre Houssaïni et différentes cellules terroristes locales. Il est d'ailleurs probable qu'il eut été le principal interlocuteur de Abdelfattah Raydi (le kamikaze du cybercafé de Sidi Moumen). Des sources proches de l'enquête affirment même qu'au soir du 11 mars, Raydi s'est énervé au cybercafé parce qu'il n'arrivait pas justement à joindre Benzine. La suite est connue. Raydi tape violemment sur le clavier, le gérant du cybercafé essaye de l'en empêcher. Devant l'entêtement (et la violence) de Raydi, le gérant compose le numéro de la police sur son téléphone portable. Paniqué, l'étrange internaute actionne sa charge explosive. Dans la foulée, son compagnon, Youssef Khoudri, arrive à prendre la fuite avec, lui aussi, une ceinture d'explosifs autour de la taille. Il s'en défait rapidement et essaye de regagner le premier hôpital sur son trajet, pour soigner ses brûlures au visage. Selon toute vraisemblance, Khoudri a été recruté quinze jours seulement avant les faits. Il a dû prendre peur en voyant son mentor voler en éclats, ce qui explique sa réaction. Il est ce qu'on appelle un élément périphérique dans la cellule, analyse un observateur. Finalement, Khoudri est arrêté quelques heures seulement après l'explosion. Il est immédiatement hospitalisé sous haute surveillance.
Commence alors le casse-tête. Abdelfattah Raydi a été gracié deux ans après son incarcération dans le cadre des procès du 16 mai. En se faisant exploser, voulait-il se venger de ses tortionnaires ? Faisait-il partie d'une cellule qui aurait des projets encore plus meurtriers ? Là encore, pas de réponse, même si l'explosion du 11 mars est totalement accidentelle, dans la mesure où elle n'aurait pas eu lieu sans l'intervention du gérant du cybercafé, explique un cadre du ministère de l'Intérieur. Le lendemain, soit le mercredi 12 mars, d'importantes quantités d'explosifs sont découvertes dans un appartement à Hay Moulay Rachid, toujours à Casablanca. La traque ne fait que commencer, mais quelque chose a décidément changé. Les terroristes auraient reçu l'ordre de se faire exploser plutôt que se faire arrêter. Cela ressemble étrangement à une consigne d'Al Qaïda, mais il est encore trop tôt pour établir des rapprochements clairs avec la nébuleuse de Ben Laden.
Recherchés
depuis 2003
Officiellement, 43 personnes sont recherchées pour leur implication dans l'explosion du 11 mars. Dix feraient directement partie de la cellule de Abdelfattah Raydi. L'un d'entre eux se manifeste curieusement lors de la deuxième semaine de mars, en agressant au sabre un habitant de Douar Sekouila. Branle-bas de combat à la préfecture de police de Casablanca. Le suspect est finalement repéré, le lendemain, à Hay Ennassim. Abdelaziz Raqich, c'est son nom, est un chemkar notoire, récemment reconverti à l'islamisme. Au bout de plusieurs heures de négociations, Raqich se rend aux forces de police, complètement effondré, après avoir menacé de se faire exploser au beau milieu d'un immeuble surpeuplé. Il n'avait finalement même pas d'explosifs sur lui. Une nouvelle fois, seul le hasard conduit la police à débusquer les principaux suspects recherchés, fait remarquer un observateur. La machine du renseignement ne s'est décidément pas encore mise en place. Mais cela ne saurait tarder.
À ce stade de l'enquête, la police tient (au moins) quatre précieux suspects : Saâd Houssaïni, Abdelaziz Benzine, Youssef Khoudri et Abdelaziz Raqich. Deux chefs présumés et deux exécutants, qui finissent par mettre les enquêteurs sur la piste d'autres membres de la même cellule.
Le 9 avril en soirée, une information capitale tombe au siège de la DST. Elle dit en substance : Plusieurs membres de la cellule Raydi se seraient réfugiés dans un appartement à Hay Al Farah, pas loin de l'avenue Chouaïb Doukkali, à Casablanca. Pas de temps à perdre. L'opération est montée en urgence et les premières forces de sécurité sont déployées autour de la maison au petit matin. Les autres membres de la cellule Raydi ont déménagé à Hay Al Farah après le 11 mars, loin du tumulte des quartiers périphériques, affirme un enquêteur. Peu avant cinq heures, l'un des recherchés fait bruyamment son apparition, un sabre à la main. Il est immédiatement abattu par balles. Quelques minutes plus tard, un deuxième se fait exploser sur la terrasse. Mais la traque n'est pas finie pour autant. Selon des officiels, un troisième membre de la cellule serait toujours caché quelque part dans le quartier. Entre-temps, l'épouse du deuxième kamikaze quitte discrètement la maison, accompagnée de sa fille. Se serait-elle échappée ? La thèse est peu probable, vu l'état de siège instauré autour du quartier. Selon des sources bien informées, elle aurait joué un rôle central dans l'arrestation des membres de la cellule. Aurait-elle donné son propre mari ? C'est probable, vu que c'est elle qui a loué la maison. Elle a peut-être fini par prendre peur et dénoncer tous les autres pour se protéger, affirme notre source. Toujours est-il qu'à ce jour, on ignore tout de son sort.
À Hay Al Farah, les identités des deux premiers kamikazes sont révélées en fin de matinée. Il s'agit de Mohamed Mentala et Mohamed Rachidi. Les deux hommes sont recherchés depuis le 16 mai 2003 et habitaient à deux pas de Abdelfattah Raydi. Comment ont-ils pu échapper, dans ce cas, à la vigilance policière pendant près de quatre ans ? La découverte dans la maison perquisitionnée de Hay Moulay Rachid de cartes d'identité volées apporte un bout de réponse. Comme d'autres personnes recherchées, les terroristes volent puis falsifient des cartes d'identité. De la même manière, ils peuvent agresser des passants, voler des sacs à main ou des portefeuilles pour s'assurer des moyens de subsistance, explique une source policière à Rabat.
Le troisième kamikaze de Hay Al Farah ne fait, quant à lui, son apparition qu'en milieu d'après-midi. Il actionne sa charge à proximité d'un inspecteur de police, Mohamed Zindiba, qui décède des suites de ses blessures. En dehors des kamikazes eux-mêmes, le policier est la première victime d'une action terroriste depuis le 16 mai 2003. Le nouveau kamikaze, lui, n'est autre qu'Ayoub Raydi, le frère de Abdelfattah, lauteur de lattentat raté du cybercafé. Il se serait réfugié à Youssoufia après l'explosion du 11 mars, avant de regagner Casablanca, quelques jours plus tard. Il aurait également partagé la chambre de son frère au quartier Chellalat et appris, lors de la même période, à fabriquer des explosifs.
À Hay Al Farah, la journée du 10 avril semble interminable. Les forces de police ont l'impression de vivre un véritable cauchemar. Après la mort de l'inspecteur Zindiba, les policiers se sentent directement visés. Peu avant 19 heures, un étrange personnage fait justement son apparition au milieu de la foule amassée sur le bord de l'avenue Chouaïb Doukkali. Où sont les flics ? Poussez-vous, éloignez-vous !, répète-t-il autour de lui. Il enjambe une ultime barrière de sécurité et se fait exploser à quelques mètres du préfet de police et du chef de la DAG (Direction des affaires générales, relevant du ministère de l'Intérieur) de Casablanca. Qui est ce nouveau kamikaze ? D'où vient-il ? Selon toute vraisemblance, explique un gradé casablancais, Saïd Belouad (c'est son nom) est un membre de la cellule Raydi qui serait venu de l'extérieur du quartier. Une chose est sûre cependant : l'homme visait des gradés de la police et des responsables de la wilaya de Casablanca. Autre certitude : il avait décidé d'épargner les foules qui l'entouraient.
Le siège autour de Hay Al Farah est finalement levé peu avant 21 heures, mais le quartier n'avait pas encore livré tous ses terroristes. Deux jours après la sanglante journée du 10 avril, un nouveau suspect est découvert dans un appartement du quartier. Il est resté caché pendant deux jours sous le lit de la chambre à coucher, raconte un habitant du quartier, qui a participé à son arrestation. Le nom du nouvel interpellé, Samir Chami, figure lui aussi sur la liste du ministère de l'Intérieur. La cellule Raydi est-elle ainsi totalement démantelée ? Rien n'est moins sûr : Chami est apparu par hasard et il reste encore plusieurs personnes recherchées, fait remarquer un observateur. Le pire est-il encore à craindre ?
La piste Al Qaïda
D'autres questions, bien plus embarrassantes, accompagnent l'évolution de l'enquête. Que ciblaient ces nouveaux kamikazes ? S'agit-il d'un réseau ou de cellules indépendantes ? Avaient-ils des liens avec Al Qaïda ? Lors d'un point de presse tenu le même jour, le ministre de l'Intérieur, Chakib Benmoussa, balaie d'un revers de la main cette dernière éventualité en affirmant qu'il n'existe aucun lien entre ce qui s'est passé à Casablanca et ce qui se passe dans des pays voisins et qu'aucun indice organique ou logistique ne permet d'établir de lien entre les kamikazes tués ou arrêtés et d'éventuelles organisations terroristes internationales. Tous ces attentats seraient-ils donc 100% marocains ?
Il y a d'abord le mode opératoire. Cibler les policiers, les militaires et les auxiliaires de l'Etat, plutôt que des civils, est une consigne donnée par Ayman Zawahiri, le deuxième homme d'Al Qaïda, en personne. Ce qui explique qu'elle soit respectée même en Algérie. Mourir plutôt que se faire arrêter est également une fatwa émanant de la branche d'Al Qaïda en Arabie Saoudite. Le port permanent d'une ceinture d'explosifs est une pratique qu'affectionnait particulièrement un certain Abou Moussaâb Zarkaoui, chef d'Al Qaïda en Irak. Enfin, les listes diffusées par les médias officiels à partir de fin février 2007 désignaient les personnes recherchées comme étant membres d'Al Qaïda au Maghreb islamique.
Pourquoi, dans ce cas, Benmoussa s'est-il entêté à nier l'évidence, lors de son point de presse ? Peut-être avait-il des préoccupations plus stratégiques. Peut-être tentait-il de rassurer à l'international. Mais l'homme n'a pas menti en affirmant qu'Al Qaïda n'a pas financé ni coordonné ces attentats, nuance un enseignant chercheur. Soit, mais c'est justement la nouvelle stratégie de la nébuleuse terroriste. Au lendemain de l'invasion américaine de l'Afghanistan, en 2001, Ben Laden a demandé à tous ses adeptes de ne compter désormais que sur eux-mêmes pour soutenir la cause d'Al Qaïda. C'est ainsi que Chabakate Al Ansar (le réseau des adeptes) a vu le jour. Ici et là, des sites jihadistes (lire encadré) sont apparus pour accompagner tous ces apprentis terroristes dans leurs premiers pas sur le chemin de l'horreur. Comment constituer sa cellule, comment trouver le financement, quelles cibles frapper, comment organiser les réunions de la cellule et les entraînements de ses membres, par quels moyens communiquer
Tout est expliqué sur des sites qui frôlent la perfection technologique. Internet est devenu le nouveau gourou de tous les extrémistes de la planète. Se connecter trois heures par jour sur un site jihadiste irakien donne l'impression de vivre au jour le jour aux côtés des combattants à Bagdad, explique Abdallah Rami.
En fait, explique Mohamed Darif, enseignant chercheur qui s'intéresse aux structures d'Al Qaïda, l'organisation de Ben Laden a toujours considéré le Maghreb comme un pourvoyeur de braves combattants, qui ont fait leurs preuves en Bosnie ou en Afghanistan. Entre 2003 et 2005, la relative accalmie qu'a connue le Maroc n'est due qu'au changement opéré dans l'ordre des priorités d'Al Qaïda. En effet, depuis le début de l'invasion de l'Irak, Ayman Zawahiri a demandé à tous les combattants, partout dans le monde, de fournir des hommes pour le jihad, en priorité en Irak. Encore une fois, le Maroc a répondu à l'appel et plusieurs centaines de jeunes Marocains se sont immédiatement retrouvés à Bagdad ou à Falloudja. Pendant plus de deux ans, des membres d'Al Qaïda au Maroc, dont Saâd Houssaïni, ont organisé le recrutement puis le départ de plusieurs cellules en Espagne, ensuite en Turquie, avant d'atterrir en Irak. Selon des documents du ministère de l'Intérieur, Houssaïni est, par exemple, directement responsable du recrutement et de l'envoi de 17 jeunes Marocains en Irak. Ce sont les réseaux les plus dangereux, les plus expérimentés et surtout les plus fortunés, confie un expert qui poursuit : Le ralliement du GSPC à Al Qaïda n'a donc été que le feu vert pour que d'autres cellules locales, certainement de moindre importance, passent à l'action en interne.
Pourquoi dans ce cas Al Qaïda n'a-t-elle pas revendiqué les derniers attentats manqués de Casablanca ? Parce que l'organisation travaille aujourd'hui avec des combattants franchisés. Quand ces derniers réussissent des actions meurtrières, comme en Algérie, elle revendique leurs exploits. Au Maroc, ce sont des attentats ratés qui n'ont tué que leurs auteurs dans la majorité des cas. Il serait donc peu flatteur pour Al Qaïda de les revendiquer, tente d'analyser Mohamed Darif.
Soudain, le 14 avril
Retour à Casablanca. Après les événements de Hay Al Farah, les autorités n'écartent plus aucune éventualité. La sécurité autour des bâtiments officiels et des représentations diplomatiques est renforcée. Le jeudi 12 avril, de nouveaux explosifs sont découverts à Hay Ennassim et un homme est arrêté à Mohammedia. Il s'agit de Mustapha Tahiri, qui serait le chef opérationnel de plusieurs cellules terroristes et le deuxième homme d'Al Qaïda au Maroc, après Saâd Houssaïni. Il a été débusqué et arrêté par la DGED (Direction générale des études et de la documentation), signe que tous les services de renseignement ont réellement mis leurs différends de côté pour travailler, à présent, de concert sous la houlette du ministère de l'Intérieur. Quelles informations ce nouveau terroriste a-t-il livrées ? Chapeaute-t-il réellement d'autres cellules ? L'enquête nous le dira. Mais une chose reste sûre cependant : nos officiels n'ont pas vu venir le coup du 14 avril. Deux frères, Omar et Mohamed Maha, actionnent leurs charges explosives, vers 8 heures 45, à quelques mètres du consulat et du centre de langue américains de Casablanca. Le pays replonge dans la psychose terroriste. Qui sont ces nouveaux kamikazes, qui ne figurent même pas sur les listes des personnes recherchées, diffusées par les autorités. S'agit-il d'une autre cellule que celle de Abdelfattah Raydi ? Tout porte à le croire. D'abord, parce que les frères Maha n'ont visiblement jamais été cités auparavant par aucun des suspects arrêtés. Ils viennent ensuite de Derb Soltane, quartier populaire situé au centre de Casablanca. Ciblaient-ils le consulat américain ? Comme pour les précédents attentats, les kamikazes n'ont laissé aucun message. Mais les faits sont là. Le fait qu'ils aient choisi de se faire exploser face au consulat des Etats-Unis et à quelques mètres du centre de langue américain est un indice suffisant pour privilégier la théorie de la cible américaine, affirme un inspecteur de police. D'ailleurs, le consulat des Etats-Unis n'a pas attendu les résultats de l'enquête pour diffuser un communiqué alarmiste, mentionnant un risque élevé de violence contre les intérêts et les citoyens américains et les autres cibles occidentales au Maroc. Le consulat demande également à ses ressortissants de se montrer discrets, suivre avec attention les développements sécuritaires et rester vigilants concernant leur sécurité personnelle.
Durant les jours qui ont suivi les explosions de Moulay Youssef, une autre version raconte que les frères Maha ciblaient en fait le siège régional de la DST, situé à quelques centaines de mètres du centre de langue. L'un des kamikazes aurait même demandé son chemin aux policiers en faction à l'entrée du Consulat !
Quelques minutes après les deux explosions, un véritable périmètre de sécurité est installé autour du boulevard Moulay Youssef. Le scénario-cauchemar de Hay Al Farah est encore dans tous les esprits. Avant midi, une vingtaine de personnes sont interpellées, beaucoup seront relâchées dans l'après-midi. Simultanément, une descente est organisée à Sidi Moumen. Elle permet l'arrestation de deux individus, présentés comme un chef de cellule et son adjoint. De quelle cellule s'agit-il exactement ? De nouvelles cellules apparaîtront-elles demain ? Que veulent ces nouveaux terroristes ? Faut-il avoir peur aujourd'hui au Maroc ?
Il est évident qu'il faut rester vigilant, comme partout dans le monde. Aujourd'hui, l'Etat a identifié des personnes dangereuses, pour la plupart recherchées depuis le 16 mai. Mais il y a tous ceux que l'Etat ne connaît pas, comme les frères Maha, et qui peuvent surgir n'importe où et n'importe quand. Des personnes qui ont fait leur apprentissage sur Internet et qui décident, seules, de passer à l'action, explique Abdallah Rami. Il y a également le risque que les moujahidines marocains en Irak se retournent contre le Maroc, après leur retour ou quand l'ordre des priorités d'Al Qaïda aura à nouveau changé. En tout cas, depuis le point de presse tenu par Chakib Benmoussa, au lendemain des événements de Hay Al Farah, les officiels préfèrent garder le silence. Sans doute essayent-ils de trouver une explication à ce subit regain de violences au Maroc. |
[Voir le schèma]
Lavis de lexpert
 |
Abdallah Rami. Enseignant chercheur
Le pire est à venir !
Abdallah Rami affirme que les réseaux qu'Al Qaïda a constitués pour le recrutement puis l'envoi de combattants marocains en Irak sont de loin plus expérimentés et plus dangereux que les quelques cellules locales, démantelées ici et là. L'Etat a identifié des personnes dangereuses, pour la plupart recherchées depuis le 16 mai. Mais il y a tous ceux que l'Etat ne connaît pas et qui peuvent agir n'importe où et n'importe quand. Vu la montée du sentiment religieux dans la société, il y a des risques que les plus désespérés expriment de manière violente leur refus de l'ordre établi. Le jeune chercheur marocain craint une pagaille jihadiste (alfalatane aljihadi), puisque les nouvelles cellules terroristes sont parfaitement autonomes. Puis il y a, à moyen et long termes, le risque que les moujahidines marocains en Irak se retournent contre le Maroc après leur retour ou quand Al Qaïda aura revu l'ordre de ses priorités. L'Etat est-il assez armé pour faire face à une menace qui donne du fil à retordre aux services de la première puissance mondiale ? Rien n'est moins sûr.
Abdellah Tourabi. Chercheur à Sciences-Po Paris et spécialistes du terrorisme transnational
La psychologie du kamikaze
Il n'existe aucun lien de causalité entre la misère et l'attentat-suicide. Cet acte est essentiellement conditionné par l'imaginaire du kamikaze et sa représentation du monde et de sa 'mission' dans ce monde. C'est un ensemble d'éléments, d'origines différentes, qui constitue cet imaginaire. Un kamikaze n'est pas une personne désespérée, qui veut mettre fin à sa vie d'une façon absurde, sans buts ni objectifs. Le premier but est d'ordre religieux : pour un kamikaze, le jihad est la plus haute obligation qui incombe aux musulmans. Le second est politique, lié à sa propre conception de son rôle sur terre. Pour lui, l'acte suicidaire est une réponse à une situation historique caractérisée, selon l'idéologie de ces groupes, par une humiliation de la nation de l'islam par ses ennemis, avec l'aide des régimes arabes et musulmans. Les images diffusées en boucle sur les chaînes satellitaires et sur Internet, sur la situation des musulmans en Palestine, en Irak, en Tchétchénie et en Afghanistan, réconfortent les membres de ces groupes dans leur représentation du monde. Elles participent également à l'élaboration de modèles à suivre : Ben Laden, Zarkaoui, les kamikazes du 11 septembre, les anciens combattants arabes en Afghanistan, etc..
Mohamed Darif. Spécialiste des mouvements islamistes
Les signes d'Al Qaïda ne trompent pas
Dans une interview accordée en juillet 2005 au quotidien Al Ahdat Al Maghribia, Mohamed Darif, enseignant chercheur spécialiste des mouvements islamistes, évoquait, le premier, l'imminence de la création au Maghreb d'une filiale délocalisée d'Al Qaïda. Selon lui, il y avait des signes qui ne trompent pas, comme le besoin pour Al Qaïda de donner un nouveau souffle à son action et l'envie affichée du GSPC algérien d'élargir son champ d'action à la région maghrébine. Darif énumère ensuite les indices qui permettent d'établir un lien entre les récentes explosions de Casablanca et la nébuleuse terroriste : Les kamikazes casablancais ont respecté à la lettre les récentes consignes d'Al Qaïda : porter en permanence sa ceinture d'explosifs, se faire exploser plutôt que se faire arrêter et cibler les agents de l'Etat plutôt que les civils. En plus, ajoute-t-il, l'implication directe de membres d'Al Qaïda dans les opérations de recrutement et d'envoi de combattants marocains en Irak est reconnue par les différents services de sécurité. |
|
 |
Qui étaient les kamikazes ?
Abdelfattah Raydi, 23 ans
Marqué par la prison
De tous les kamikazes identifiés en 2007, c'est lui qui aura rendu, sans le vouloir, de grands services à la police. En déclenchant sa charge dans un cybercafé de Sidi Moumen, Raydi a en effet mis en branle toute la machine sécuritaire, déjà sur les dents depuis quelques mois. Les policiers expliquent, en parlant de lui, qu'il en a bavé en prison. Analphabète et takfiriste, Raydi défendait avec virulence les kamikazes du 16 mai, les qualifiant de martyrs. Des rapports des services de sécurité font état, mais sans plus de détails, de rencontres entre Raydi, après sa sortie de prison en 2005, et Hassan Khattab, chef de la cellule Ansar Al Mahdi. Quand celle-ci est démantelée, pendant l'été 2006, Raydi n'est cependant pas inquiété. Il continue à vendre des jus de fruits aux abords des mosquées. Et il quitte le domicile familial, en compagnie de son frère cadet, pour s'installer à Douar Mbarka, toujours dans la banlieue casablancaise. On n'entend alors plus parler de lui, jusqu'au 11 mars 2007
Pour l'anecdote, ses voisins de quartier avaient remarqué que les deux frères Raydi se sont rasé la barbe trois jours avant l'attentat du cybercafé de Sidi Moumen.
Ayoub Raydi, 22 ans
Sur les traces du frère
Comme son père et son frère Abdelfattah, Ayoub Raydi est marchand ambulant. Son nom n'a jamais figuré sur la liste des personnes recherchées pour activités terroristes. Rien donc à signaler, si ce n'est que, le 11 mars, quelques heures avant l'explosion de son frère, il rencontre sa mère pour la dernière fois dans leur baraque à Douar Sekouila. Il disparaît ensuite, éteignant par la même occasion son téléphone mobile. On ne reparle d'Ayoub que lorsque la police fouille une maison à Hay Moulay Rachid, où elle découvre des substances explosives et
la carte d'identité nationale d'Ayoub Raydi. Le jeune homme fait sa réapparition à Hay Al Farah le 10 avril, quand il décide de s'exploser à son tour, entraînant avec lui l'inspecteur de police Mohamed Zindiba.
Mohamed Rachidi, 37 ans
Recherché mais libre
Activement recherché depuis les attentats du 16 mai 2003, la police n'a jamais pu retrouver la trace de Mohamed Rachidi. Peut-être parce qu'il était méconnaissable sur la photo, vieille de huit ans déjà, qui accompagnait l'avis de recherche... On sait aujourd'hui qu'il a fait partie du mouvement takfiriste Assirate Al Moustakim, dirigé alors par Youssef Fikri, aujourd'hui en prison, et qu'il n'a jamais quitté le Maroc, où il a continué à circuler librement avec une fausse carte d'identité. Explosé le 10 avril à Hay Al Farah, il aurait été impliqué dans le meurtre d'un gendarme, toujours à Casablanca, quelques années auparavant.
Mohamed Mentala, 32 ans
On l'appelait la rose
Il était un peu le voyou de la bande. Footballeur à ses heures perdues, il menait une existence plutôt dissolue, avant d'intégrer le courant takfiriste, où il côtoie notamment Abdelfattah Raydi. Également recherché depuis le 16 mai 2003, et plus encore depuis le 11 mars 2007, il ne fera sa réapparition que le 10 avril, à Hay El Farah : celui qui se faisait appeler tout simplement Ouarda (la rose), et non Abou Machin comme le veut la tradition dans le milieu, est alors encerclé de toutes parts dans un appartement du Hay Farah. Ne voyant aucune issue, il décide de sortir affronter la police, un sabre à la main. Son corps est criblé de balles dès qu'il surgit, menaçant de se faire exploser.
Saïd Belouad, 28 ans
Caché dans la foule
Inconnu au bataillon, lui aussi vient de Douar Sekouila, apparemment seul point commun avec les autres terroristes. Une source policière confirme que son nom n'a jamais été évoqué par d'autres personnes arrêtées et qu'on ne le voyait pratiquement jamais en compagnie des autres terroristes. Ce 10 avril, il ne se trouve pas dans la maison de Hay Al Farah. Surgi d'on ne sait où, se faufilant dans la foule et profitant de la confusion générale, il n'arrête pas de demander où se trouvent la police et les hauts gradés présents. Il se dirige alors vers les policiers et se fait exploser non loin d'eux et des journalistes présents sur place.
Mohamed et Omar Maha, 32 ans et 23 ans
De Derb Soltane à Moulay Youssef
D'où ils sortent, ces deux-là ?. C'est la question que se posent tous les sécuritaires depuis que les deux frères se sont fait exploser, le 14 avril, dans le très chic quartier Gauthier à Casablanca. Surprise pour les policiers, donc, mais aussi pour les voisins des deux frères, qui les décrivent comme deux individus tranquilles, originaires du quartier de Derb Soltane, connus pour vendre des vêtements. RAS. Le jour de l'explosion, et au moment où ils s'apprêtent à quitter le domicile parental après avoir effectué la prière d'Al Fajr, leur sur leur demande ce qu'ils souhaitent pour le déjeuner : Cela n'a aucune importance, répondent-ils d'une seule voix. Ont-ils des liens avec les autres kamikazes et les autres cellules démantelées ? La question reste toujours posée. |
|
 |
Sites Jihadistes. Cellule terroriste : mode d'emploi
Les adeptes d'Al Qaïda n'ont plus besoin des fatwas de Ben Laden ou de Zawahiri pour passer à l'acte. Internet a définitivement démocratisé l'accès au jihad, grâce à des sites exhaustifs et technologiquement au point.
Les initiateurs du site Attabitoun Ala Al Ahd (fidèles à l'engagement) exigent, par exemple, de tout nouveau membre d'être prêt au jihad au nom d'Allah et à se sacrifier pour l'islam et les musulmans. En consultant les pages du site, l'apprenti-terroriste trouve réponse à toutes ses questions, même les plus basiques : un adepte d'Al Qaïda doit-il nécessairement rencontrer Ben Laden ou un autre grand moujahid pour être reconnu comme tel ? Non, répond le webmaster, Al Qaïda adopte automatiquement tous ceux qui s'y identifient sincèrement.
Passer au stade supérieur est un jeu d'enfant. Le site explique toutes les démarches nécessaires à la constitution d'une cellule, dont les membres ne doivent pas dépasser cinq personnes. Ces derniers doivent élire un émir et former un conseil de consultation. L'émir devrait, de préférence, être le plus érudit, le plus sage et le plus âgé du groupe. Les prérogatives de ce chef sont entérinées ou rejetées à 70% ou plus des membres du conseil. Son éviction de la cellule répond au même critère et son remplacement est immédiatement décidé. C'est également l'émir qui décide de l'horaire et des lieux de réunion.
La question du financement n'est pas oubliée. Sur l'un des sites jihadistes, on peut lire ceci : Tu n'as pas besoin de plus de 100 dollars pour acheter un revolver et une balle pour tuer un ambassadeur américain. Dans un premier temps, le site suggère aux membres la cellule de cotiser pour constituer un fonds de roulement, exhortant les émirs à suivre l'exemple d'Oussama Ben Laden, qui a tout sacrifié pour défendre l'islam.
Un mode d'emploi complexe des réunions est ensuite explicité dans le détail : l'émir informe chacun des membres, séparément, de la tenue d'une réunion. Pas plus d'une réunion par mois, et à chaque fois dans un endroit différent, insiste-t-on sur le site. Le même endroit ne peut-être réutilisé que six mois après la dernière réunion qui s'y serait tenue. Enfin, ces mêmes sites grouillent d'informations sur le maniement des armes et la fabrication d'explosifs. Certains proposent même des vidéos détaillant la fabrication d'une ceinture explosive. Ces vidéos ressemblent beaucoup aux émissions de cuisine à la télévision, ironise un expert en mouvements terroristes. |
|
 |
Saâd Houssaïni. Monsieur Al Qaïda au Maroc
De jeune bourgeois meknassi, Saâd Houssaïni s'est mué en jihadiste international, qui se trouve aujourd'hui au carrefour de plusieurs affaires de terrorisme. Livrera-t-il un jour ses secrets ?
Lhomme, recherché par toutes les polices du monde depuis plus de quatre ans, croupit aujourd'hui dans une cellule de la prison Zaki à Salé. Les agents du FBI lui ont même rendu visite, il y a une semaine, précédés par les limiers de la DST française et du CNI espagnol. Excusez du peu ! C'est que Saâd Houssaïni intéresse beaucoup de monde. Pour les services occidentaux, il est la clé pour comprendre les attentats du 16 mai à Casablanca et ceux du 11 mars à Madrid, rappelle un journaliste espagnol, qui cite des sources sécuritaires de son pays. Houssaïni suscite également l'intérêt des services algériens, puisqu'il a longuement côtoyé l'émir salafiste Nabil Sahraoui, co-fondateur du GSPC, abattu en Kabylie en 2004. Les deux hommes ont combattu ensemble en Bosnie au cours des années 1990. Pour ne pas être en reste, les Saoudiens voudraient en savoir un peu plus sur les connexions de Saâd Houssaïni avec Karim Mejjati, fondateur d'Al Qaïda au Hedjaz, tombé en 2004 à Riyad lors d'une confrontation armée.
Malgré sa légendaire capacité à semer les enquêteurs qui le pistaient depuis 2003, le chimiste du GICM a tout bêtement été arrêté dans un cybercafé, le 6 mars 2007, après avoir passé une communication téléphonique. Le roi de la cavale faisait là sa première erreur : un coup de fil fatal, puisque le téléphone de son interlocuteur, Abdelaziz Benzine, un ancien Afghan marocain, était placé sous écoute. Le piège se referme.
Mais comment Houssaïni, le jeune bourgeois issu des beaux quartiers de Meknès, a-t-il épousé la cause jihadiste ? Personnage énigmatique, l'homme aimait depuis bien longtemps s'entourer de mystère. Tout au long des années 80, il a incarné pour ses copains de classe l'image du jeune homme en colère. Pour expliquer cette réputation de rebelle, on croyait qu'il faisait du cinéma pour frimer devant les filles. Mais personne à Meknès ne soupçonnait le virage à 180 degrés opéré par ce jeune homme BCBG, rappelle l'un de ses compagnons du lycée.
Dernier enfant d'un grand commerçant meknassi, Saâd se serait définitivement converti au jihad lors de son passage en Espagne, après avoir décroché une licence en physique-chimie à Meknès. C'est là quil aurait contacté pour la première fois des islamistes portés sur le jihad. La dernière trace officielle de cet homme de 38 ans remonte à 1995, date à laquelle il avait récupéré son passeport au consulat du Maroc à Barcelone. On retrouve ensuite des traces officieuses lors d'un passage en France, puis en Tchétchénie après la fin de la guerre en Bosnie, puis en Afghanistan dans les camps des Talibans où a été créé le GICM (Groupe islamiste combattant marocain), constitué de Marocains ayant pour la plupart combattu en Bosnie et en Afghanistan.
Selon d'anciens Afghans marocains, Houssaïni s'était fait remarquer au cours de son séjour, entre 1999 et 2000, dans le camp d'El Farouk en Afghanistan, alors sous le commandement de Abou Moussaâb Zarkaoui. À cette époque, le camp rassemblait plus de 150 jihadistes triés sur le volet. Ils y suivaient un entraînement intensif, axé sur le maniement des explosifs et des armes légères, ainsi qu'une formation de base au contre-espionnage et à la falsification de documents. Houssaïni va non seulement épater ses mentors avec sa dextérité et une intelligence remarquable mais, de plus, il montre une impressionnante capacité à s'adapter à toutes les situations.
En Octobre 2001, il quitte l'Afghanistan, qui croule sous les bombes américaines, pour rentrer en catimini au pays. L'homme se fait discret, utilisant pour cela toute une batterie de pièces d'identité volées. Même la mort de son père, au cours de l'été 2006, ne le fera pas sortir de sa tanière.
Entre-temps, il supervise, avec un certain Haj Abou Abderrahmane, alias Pierre Robert Antoine, l'entraînement des membres de plusieurs cellules clandestines à Tanger, Fès et Casablanca. Dans la forêt d'Ouled Mellal, proche de Sidi Harazem, les deux hommes dispensent périodiquement des stages complets aux futurs kamikazes. Robert s'occupait de l'usage des armes, alors que l'artificier du GICM initiait les apprentis-jihadistes à la manipulation des explosifs.
Depuis le 11 avril, le juge d'instruction Abdelkader Chentouf, chargé des affaires de terrorisme, a bien démarré l'instruction du dossier de Saâd Houssaïni. Mais ce dernier ne semble pas pressé de se mettre à table, malgré toute la sollicitude que lui témoignent les enquêteurs d'ici et d'ailleurs. Craquera-t-il un jour ? |
|
 |
Cible. Quand la police a peur
Au moment où il s'apprêtait à prendre en photo des membres de la police, qui venaient d'ôter leurs cagoules juste après les poursuites engagées contre les kamikazes, un journaliste a été violemment pris à parti par un responsable. L'affaire aurait pu dégénérer sans l'intervention d'un haut gradé, qui a réussi à éloigner le journaliste, assurant aux cagoulés qu'aucune photo, révélant leur identité, n'a été prise.
Cette réaction violente dénote de l'état d'esprit dans lequel se trouvent ces agents après les explosions de Hay Al Farah. Selon une source sécuritaire, la publication par certains journaux de photos de policiers à visage découvert, au moment des opérations d'assaut ou d'arrestations de terroristes, serait à l'origine de cette psychose. Elle s'aggravera quand les agents de sécurité vont être la cible de deux kamikazes à Hay Al Farah, l'un d'eux, Ayoub Raydi, ayant réussi à tuer l'inspecteur Mohamed Zindiba.
Cette nervosité fut encore plus manifeste sur le boulevard Moulay Youssef, lors de l'encerclement du théâtre des opérations. En effet, les policiers n'hésitaient pas à brandir leurs armes contre les passants, obligeant certains à s'allonger par terre pour une fouille rapprochée. Une source policière, requérant l'anonymat, a confirmé que les forces de sécurité ont pour instruction de porter la vigilance à son plus haut niveau et d'être prêtes à tirer, maintenant leurs armes balle au canon.
Certains agents de sécurité n'ont pas hésité à faire part de leur détresse aux journalistes côtoyés sur les lieux des attentats, concernant la situation matérielle et morale dans laquelle ils se trouvent et les moyens jugés insuffisants qui leur sont dévolus pour faire face au terrorisme et à la criminalité en général. L'un d'eux nous a confié que son pistolet s'était enrayé au moment où il a voulu tirer, à cause d'une non-utilisation prolongée ; alors que d'autres ont avoué avoir paniqué devant les terroristes, puisqu'ils n'ont jamais tiré une balle depuis la fin de leur cursus dans les académies de police.
La décision royale d'organiser des funérailles officielles pour l'inspecteur Mohamed Zindiba et d'octroyer une donation de 250 000 DH à sa famille ainsi qu'aux autres agents blessés a redonné espoir et dignité aux forces de sécurité. Les derniers événements ont surtout constitué une occasion idoine pour attirer l'attention sur leur situation. Le Conseil des ministres vient donc, fort à propos, de décider d'augmenter leurs salaires et de leur verser des indemnités pour les heures supplémentaires effectuées. Fallait-il attendre que la menace terroriste se précise pour décider de ces mesures ? |
|
 |
Bilan. Les zones d'ombre
Combien ont été arrêtés et combien courent encore ?
Une semaine après les événements de Hay Al Farah, 31 terroristes ont été présentés au juge d'instruction à la Cour d'appel de Salé. Le ministre de l'Intérieur, Chakib Benmoussa, a déclaré aux journalistes, juste après ces mêmes événements, que parmi les 31 terroristes figuraient 10 kamikazes probables et que seulement 3 ou 4 continuaient à courir. Benmoussa a ajouté que 43 personnes étaient activement recherchées dans le cadre de l'enquête, dont 13 ont été arrêtées et 22 sont en fuite à l'étranger. Huit personnes seulement restaient donc à mettre sous les verrous. Deux jours après ces déclarations, des invités-surprises font leur apparition sur le Boulevard Moulay Youssef et donnent le tournis aux forces de sécurité. Les frères Maha, puisque c'est d'eux qu'il s'agit, étaient d'illustres inconnus. Conclusion : toutes les données recueillies auparavant sont désormais à revoir !
Qui est le véritable émir des kamikazes ?
Des sources sécuritaires citent un certain Mustapha Tahiri comme probable émir de la cellule qui comprenait les groupuscules Raydi et Maha. Son arrestation est survenue deux jours seulement après les explosions de Hay Al Farah. À ce jour, la police garde secrète son arrestation, certainement dans le but inavoué de tromper les terroristes et d'éviter des attentats vindicatifs. Une source sécuritaire ironise presque en affirmant que les terroristes aussi se tiennent informés et lisent les journaux. D'autres sources avancent que Samir Chami, recherché dans le cadre de l'enquête sur la cellule Ansar El Mehdi et arrêté à Hay Al Farah, serait l'émir de la cellule du 10 avril. Elles justifient cette hypothèse par le fait que les grosses pointures de la cellule se trouvaient ce jour-là à Hay Al Farah, ajoutant que les explosions se sont succédé afin de faire diversion et permettre à leur leader de prendre la fuite. Samir Chami aurait lui-même donné sa ceinture à Ayoub Raydi, le kamikaze qui a emporté avec lui l'inspecteur Zindiba dans son explosion. Même Saïd Belouad, qui ne se trouvait initialement pas à Hay Al Farah, se serait immolé dans le but de détourner l'attention des forces de sécurité.
Quelles étaient les intentions des terroristes ?
Toutes les analyses aboutissent à la conclusion que les explosions d'avril 2007 étaient symboliques et n'avaient aucun but précis. Acculé par la menace du gérant du cybercafé d'appeler la police, Abdelfettah Raydi s'est fait exploser en solitaire. Quant aux autres, ils ont fait de même après le siège des forces de sécurité à Hay Al Farah, bien loin des objectifs initialement visés. Seuls Ayoub Raydi et Saïd Belouad se sont dirigés vers les agents de police avec l'intention de faire des dégâts dans leurs rangs.
Au lendemain de l'explosion du cybercafé le 11 mars, Fouad Ali El Himma a expliqué aux journalistes que les terroristes ciblaient la Wilaya de police, une caserne à Bournazel et une boîte de nuit à Casablanca. Abdelaziz Raqich, l'un des nombreux suspects arrêtés au lendemain du 11 mars, aurait même avoué qu'il comptait se faire exploser au Parlement. D'autres sources parlent de navires marchands amarrés au port de Casablanca comme cibles probables.
Quelle était la cible exacte du 14 avril : le consulat américain ou le siège de la DST ?
Le cas des frères Maha, qui ont choisi de se faire exploser dans le carré diplomatique de Casablanca, a constitué la plus grande surprise pour tous les sécuritaires. Les autorités consulaires américaines ont aussitôt réagi en avertissant leurs concitoyens d'un danger imminent qui les prendrait pour cibles. Un témoin infirme pourtant cette hypothèse. Il aurait vu ce jour-là le deuxième kamikaze s'approcher d'un agent de police en faction devant le consulat des Etats-Unis, pour lui demander où se trouvait le siège de la DST. Pris de panique quand le policier a cherché à savoir pourquoi il cherchait la DST, c'est là que le kamikaze se serait éloigné pour se faire exploser quelques mètres plus loin. |
|
 |
Dernier mot. Troubles de vision
I l était comme écrasé, son corps gisant au milieu de la chaussée. Je l'ai regardé dans les yeux. Il semblait dormir, la bouche grande ouverte. Avec ceux de samedi, j'en étais à mon cinquième ou sixième kamikaze vu de près. Cette fois, je ne savais pas trop quoi penser de ce corps gisant à mes pieds, de ces bouts de chair éparpillés sur la voie publique... Avoir pitié de ce jeune qui a peut-être mon âge ? Sans doute. Je pense à ses parents, ses frères et surs, ses voisins... sa dernière vision du monde, ses rêves d'enfant et à cette fraction de seconde où il a réalisé qu'il ne pouvait plus faire marche arrière. Ce samedi 14 avril, j'ai vu un cadavre démembré reposant à même le sol, indifférent à l'agitation de tous ces hauts gradés, hystériques, et visiblement dépassés par autant de violence. J'ai vu une tête tirer la langue à ce photographe, qui la déplaçait du pied pour l'avoir dans le cadre. J'ai vu des hommes et des femmes de la haute jouer des coudes pour capturer un bout de chair humaine sur les écrans de leurs téléphones portables. J'ai vu de grands garçons, en cagoule ou en civil, brandir fièrement les joujoux que leurs tuteurs enfermaient jusque-là à double tour, quelque part dans un placard. Je les ai vus prendre des poses ridicules, dès qu'un objectif était braqué dans leur direction.
J'ai vu tellement de choses
puis je me suis demandé si, finalement, ces corps déchiquetés nétaient pas plus expressifs que tous les recensements et les rapports de développement humain réunis. Si quelque part, cette débauche de chair et de sang ne nous renseignait pas sur ce que nous avons de bestial, de superficiel
ou d'humain au fond de nous-mêmes.
|
|
|