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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

“J’ai volé la darija aux Marocains”

Antécédents
Dominique Caubet
Professeur d’arabe maghrébin
à l’Inalco – Paris
(DR)

1968. Première visite au Maroc.
1989. Doctorat d’Etat sur “la grammaire du Darija”, 900 pages.
1991. Professeur d’arabe maghrébin à l’Inalco-Paris.
2005. Rencontre avec Momo (co-organisateur de L’Boulevard).
2006. Parution de “Shouf shouf Holanda”.

Smyet bak ?
Jean Caubet.

Smyet mok ?
Antoinette Brau.

Nimirou d’la carte ?
Maândich hit machi maghribia.

Vous êtes apparemment professeur de darija dans un prestigieux institut de langues à Paris. C’est sérieux ce truc ?
Ce n’est pas une blague. La darija est un sujet d’études très sérieux. C’est une langue qui a également son niveau littéraire, familier et quotidien. On dit que la darija est la langue de zanka. à ceux qui disent cela, j’ai envie de rappeler des monuments comme les Ghiwane ou faire découvrir les joies du malhoune ou du zajal.

Quelle darija apprenez-vous à vos élèves, celle de Bigg ou celle de la TVM ?
Ni l’une ni l’autre. Même si je me sens plus proche de Bigg. J’apprends à mes élèves des choses authentiques. Nous dirons “swaret dial toumoubil” plutôt que “mafatih assiara”.

Et qui sont donc ces illuminés qui étudient la darija au beau milieu de Paris ?
Il y a de tout. Des Gaulois aux enfants d’immigrés, qui ont l’impression de ne plus maîtriser la langue de leurs parents. Les dialectes maghrébins sont enseignés à l’Inalco depuis le milieu du 19ème siècle. Cela a commencé avec le dialecte égyptien du temps de Napoléon. Après la conquête de l’Algérie en 1830, le dialecte algérien a fait son entrée à l’Inalco. La chaire de l’arabe marocain n’a été créée qu’en 1927.

Ce n’est pas un hasard si l’introduction de l’étude de ces langues a accompagné les projets coloniaux de la France…
Certes, mais l’étude des langues n’est pas la seule science qui a accompagné les projets coloniaux de la France. Il y a aussi la science anthropologique ou sociologique. À l’époque, il y avait ce désir de connaître l’autre pour mieux le contrôler. Aujourd’hui, toutes ces études constituent un formidable héritage scientifique où tout n’est pas forcément positif, ni totalement négatif d’ailleurs.

Ceci explique les accusations de complot contre la nation arabe, répétées par les détracteurs de la darija !
Avec moi, cela va encore plus loin, puisqu’on m’accuse de néo-colonialisme. Chez ces détracteurs, on touche à la nation arabe dès qu’on s’intéresse à la darija. Ils doivent avoir autre chose à la place du cerveau.

Et vous, où avez-vous attrapé le virus de la darija ?
Autour d’une piscine que nous construisions en 1968 à Boulmane. C’était ma première visite au Maroc. Enfant, j’avais déjà appris l’anglais et l’espagnol. J’avais donc une certaine facilité à assimiler une nouvelle langue. J’ai volé la darija aux Marocains parce qu’ils n’avaient pas la patience de me l’apprendre.

Pour une radio ou un groupe de musique, la darija est un moyen pour toucher le plus grand nombre. Quel est l’enjeu pour vous ?
Je me suis énervée lorsqu’on a commencé à me taxer de néo-colonialiste. C’est l’une des rares colères de ma vie, qui s’est transformée en combat positif. Je fais partie d’un mouvement, c’est tout.

Cela vous fait quoi de voir que les jeunes d’aujourd’hui ont réussi à inventer une transcription de la darija qu’une armée de chercheurs n’a pas réussi à mettre au point ?
Cela me fait plaisir. Avec l’apparition des nouvelles technologies, il y a eu un passage spontané à l’écriture. Les gens avaient besoin de solutions et ils ne se sont pas encombrés de langue de bois ni d’idéologie pour en trouver. Aujourd’hui, on sait lire et écrire en darija, et cela sans l’intervention de l’école.

C’est bien l’école qui apprend aux gens à déchiffrer les lettres, pourtant…
Oui, mais je reste convaincue que la darija a sa place en maternelle, au moins. Cela faciliterait même l’apprentissage de l’arabe classique et on aurait moins d’échec scolaire. Et n’oublions pas que la darija littéraire est en train de se perdre et qu’il faut faire quelque chose pour la préserver.

À Paris, lorsque vous croisez des Maghrébins dans le métro, il vous arrive d’enclencher la discussion en darija ?
Ça peut se faire. Matanehchemch. N’oubliez pas que la darija est une langue de France depuis 1999, au même titre que le breton, le berbère, l’alsacien ou le catalan. Khaled, Rachid Taha ou Gnawa Diffusion chantent en arabe maghrébin. Ce sont des artistes de France, à qui on ne demande pas nimirou d’la carte.

 
 
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