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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Politique. Jettou le pompier

Driss Jettou, premier ministre
et homme des missions
impossibles ?
(AFP)

Diplômés chômeurs, transporteurs, syndicats… À chaque impasse des différents départements gouvernementaux, Driss Jettou est systématiquement appelé à la rescousse pour désamorcer la crise. Jusqu’à quand ?


Mohamed Kabbaj a eu chaud, en cette journée du 5 avril, attendu (au tournant) qu’il était par les centrales syndicales, venues débattre d’un Code de la route hautement controversé. Le wali de Casablanca devait calmer la colère des routiers en usant de deux casquettes, celles de “porte-parole autorisé” du gouvernement Jettou et de conseiller royal.
En arrière plan, le premier ministre, accroché à son téléphone, suivait de près les discussions. Driss Jettou, qui avait annulé à la dernière minute un voyage à Budapest pour jouer au pompier de service, avait tenu au préalable une réunion avec Karim Ghellab, ministre de l’Equipement et des Transports, et tout le staff gouvernemental. Objectif : remettre à tout prix les taxis et les camions sur les routes. Ce qui fut fait, le lendemain même. La stratégie de Jettou, qui consistait à confier la gestion de ce dossier chaud au wali du Grand Casablanca, a finalement été payante.

Accroché au téléphone
Le chef du gouvernement n’en était pas à sa première intervention “pour calmer les esprits”. L’année dernière, comme on s’en rappelle, le Maroc subissait de plein fouet les conséquences de la flambée des prix du pétrole. Résultat : dans la société civile, des ONG (exemple de l’AMDH) se mobilisaient pour dire non aux hausses des prix. Des manifestations contre la cherté de la vie sont organisées ici et là, depuis la rentrée 2006, même dans les régions les plus reculées du royaume.

Pour apaiser l’atmosphère, c’est encore Jettou qui convoque en urgence les patrons des centrales syndicales. Ces dernières l’attendent sur le front brûlant des augmentations des prix, mais le Premier ministre évacue rapidement le sujet en faisant une concession de taille : “Le gouvernement indexera les hausses sur le cours du pétrole : si les prix à l’international chutent, il fera baisser automatiquement les prix à la pompe”. L’idée passe comme une lettre à la poste.

Dans la foulée, le premier ministre propose aux représentants des travailleurs de s’attaquer en priorité à la question des salaires, du SMIG, des retraites, de la promotion interne des fonctionnaires et de la baisse de l’IR. Exception faite d’une parcimonieuse baisse de l’IR, accordée par le département de Oualalou, les syndicats sont rentrés bredouilles. Ce qui n’a pourtant pas empêché un Noubir Amaoui de parler d’une rencontre où “le premier ministre a bien expliqué aux syndicalistes la pression exercée sur le gouvernement par la flambée des prix du pétrole sur le marché international, comme il a clairement défini les concessions possibles en matière de hausse des salaires permises par les contraintes budgétaires”. En clair, Jettou a bien su jouer la montre et calmer les esprits… sans lâcher de véritable concession aux travailleurs.
Même topo pour les diplômés chômeurs. De grèves en sit-in, les mouvements de revendication étaient engagés dans une spirale dangereuse. À chaque fois, la question a été réglée au gourdin. À nouveau, c’est Jettou qui est appelé à la rescousse pour désamorcer la crise. Aujourd’hui, une commission créée au sein même de la primature s’occupe “d’amadouer” les représentants des diplômés chômeurs. Un travail au quotidien est mené de front avec les intéressés pour trouver des emplois aux uns, des stages aux autres et faire patienter le reste des mécontents. “On n’a pas encore eu grand-chose, mais du moment qu’il y a quelqu’un qui accepte de nous écouter, c’est déjà pas si mal”, explique l’un des représentants des diplômés chômeurs.

Demain, le RNI ou les affaires ?
Pour jouer au pompier de service, Jettou use à satiété d’un entregent qu’il a développé aux cours de plusieurs années d’un exercice bien particulier de la politique. “On lui refuse rarement quelque chose, parce que l’homme sait renvoyer l’ascenseur”, rappelle une grosse pointure de la CGEM, qui rappelle que l’homme a tissé des relations solides, aussi bien avec le monde des affaires qu’au niveau de la classe politique.

Une opinion confirmée par bon nombre de ministres qui n’hésitent pas à qualifier Driss Jettou d’homme des missions impossibles. “Quand j’ai été nommé secrétaire d’Etat, j’ai été appelé à travailler avec Jettou, quelques jours à peine après ma nomination. J’ai rapidement chassé toutes mes appréhensions : Jettou vous fait confiance d’abord et juge votre travail après. Et il a ce don de repérer vite ceux avec qui il peut dialoguer”, rappelle un membre du gouvernement actuel.

Même son de cloche au niveau des collaborateurs externes. Pour ce responsable du Haut commissariat au plan, “Jettou est un homme de dossiers mais, sur les questions qui lui échappent, il n’hésite pas à jouer à l’apprenti. Il vous écoute attentivement et se permet même de vous interroger sur des aspects a priori anodins”.

Mais tout n’est pas rose pour autant. Certains de ses collaborateurs lui reprochent d’avoir échoué à faire travailler ensemble des départements dont les attributions se croisent. “Il lui manque cette poigne de fer propre à un premier ministre, quelqu’un capable théoriquement de tancer un ministre qui traîne la patte sur tel ou tel dossier”, explique sans concession un haut fonctionnaire de l’Intérieur. D’autres lui reprochent de ne pas disposer de parapluie politique. Électron libre, ni tout à fait technocrate ni réellement marqué politiquement, l’industriel originaire du Souss est venu à la politique par les affaires.

Tout récemment, il fut sérieusement question de lui transmettre le tablier rendu par Osman et de le placer à la tête du RNI, histoire de donner au parti “bleu” une nouvelle crédibilité et préparer Jettou à une ministrabilité à la couleur politique plutôt marquée à droite.

Driss Jettou rempilera-t-il après les élections législatives de 2007 ? Cela dépend de la volonté du Palais, mais aussi des prédispositions personnelles de l’homme. Si l’actuel premier ministre a bien gagné ses lettres de noblesse sur le champ politique, rien n’indique qu’il soit prêt à replonger dans les dossiers chauds qui attendent le futur gouvernement. Il aurait d’ailleurs à plusieurs reprises confié à des proches son désir de raccrocher les “crampons”, pour retourner au monde des affaires. Le Palais lui en laissera-t-il le loisir ?

 
 
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