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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nadia Lamlili

Enquête.
Parlement. Une affaire de familles

(TNIOUNI / NICHANE)

Père et fils, mari et femme, frères et cousins… Elles sont plusieurs familles à aligner plus d’un représentant sous la coupole parlementaire. Et souvent, les liens du sang priment sur les convictions politiques. Enquête.


Recenser les parlementaires ayant des liens familiaux est un exercice fastidieux. Non pas à cause de la rareté des noms, mais plutôt parce que, au contraire, ils sont bien nombreux. Entre les Tazi, Archane, Benzeroual, Derham, Joummani, Bouîda, Kouskous et autres Arbaïne… le Parlement ressemble à une compilation d’arbres généalogiques, où
les liens de sang l’emportent souvent sur les appartenances politiques.

D’après nos investigations, siègent au Parlement marocain près de seize familles, dont les membres ont des liens directs. Ils sont mari et femme (Abderrazak Afilal et Mahjouba Zoubaïri), pères et fils (les Kayouh, les Kouskous et les Tazi), frères (les Joummani) ou encore cousins germains (les Bouîda). Et ce n’est pas fini : “Pour avoir une idée globale des clivages familiaux au sein du Parlement, il faut également prendre en compte les relations indirectes entretenues par les belles-familles, les cousins éloignés et les membres d’une même tribu. Or, il est très difficile de cerner tous ces liens”, fait remarquer un vieux fonctionnaire au Parlement.

À y voir de plus près, la composition du Parlement reflète assez fidèlement la structure économique et sociale du Maroc. “Le système économique et social étant basé sur la notion d’hérédité, il était tout à fait normal que les vieux loups de la politique encouragent leurs enfants, leurs épouses ou leurs cousins à tenter l’aventure parlementaire”, explique Ahmed Jazouli, politologue et président du Centre de démocratie, une ONG dédiée à la chose politique.

Souvent, l’histoire des “familles parlementaires” remonte aux années 70. À cette époque, les “pères” ont intégré le Parlement et y ont pérennisé leur présence, en se faisant réélire quasiment à chaque législature. Et quand il a été question d’assurer la relève, ils se sont logiquement tournés vers leur descendance. “Depuis 1997, les familles ont renforcé leur représentativité en raison de la généralisation du suffrage universel dans la Première Chambre et la création de la Deuxième, qui a élargi l’accès au Parlement à différents corps électoraux”, explique ce connaisseur des arcanes de l’institution législative.

Concrètement, un homme politique n’a pas de mal à installer son “rejeton” au sein de son parti, pourvu qu’il y dispose d’une influence et d’un pouvoir suffisants. Pour preuve : les apparatchiks des partis “historiques” marocains, de l’USFP à l’UC, en passant par l’Istiqlal, ne se sont pas gênés pour faire la courte échelle aux membres de leur famille. “Lorsqu’il n’y a pas de démocratie interne au sein d’un parti politique, il est tout à fait d’usage que les pères imposent leurs enfants”, argumente Ahmed Jazouli. Toutefois, attribuer la forte présence familiale dans les travées du Parlement au simple “piston” paternel serait réducteur. C’est en réalité la capacité des “parachutés” à s’imposer et à faire leurs preuves qui détermine leur avenir politique.

Sahraouis : la tribu d’abord
Comment la relation familiale est vécue au sein des partis et à l’intérieur de l’enceinte législative ? La réponse à cette question est illustrée de manière éloquente par le cas des familles sahraouies, nombreuses à siéger au Parlement : les Maoulaïnine, les Bouîda, les Derham ou encore les Joummani. À elle seule, cette dernière famille compte quatre parlementaires. Sidi Mokhtar El Joumani est député, tandis que ses frères, Mohamed et Sellouh, et son cousin, Mohamed Salem, sont conseillers à la Seconde Chambre. Battant pavillon MP, cette famille, très influente au Sahara, est organisée suivant un modèle patriarcal type. Le patriarche n’est autre que feu Khatri El Joummani, qui a intégré le Parlement dans les années 70 sous la bannière du RNI. Son fils, Haj Mohammed, lui a emboîté le pas au début des années 90. Et après son décès, les petits-fils ont pris le relais. “Chez nous, la famille est sacrée. La parole de l’aîné l’est aussi. Si mon frère, Haj Mokhtar, me demande de démissionner, je le ferai sans hésitation. C’est notre père à tous”, confie Sidi Mohamed El Joummani.

Dans les provinces sahariennes, la présence familiale au Parlement ne fait que refléter la structure tribale. Ce n’est pas pour rien que les Joummani, les Derham et les Ould Errachid sont très présents dans les institutions politiques. “Chez nous, ceux qui détiennent le pouvoir politique sont ceux-là mêmes qui ont accumulé des richesses grâce aux largesses de l’Etat. Pendant les élections, ces familles se présentent en masse et mobilisent leurs tribus pour le vote. Les refuzniks qui ont tenté de casser le mot d’ordre tribal y ont laissé des plumes, analyse un sociologue sahraoui. C’est le cas d’El Bachir Dkhil, qui s’est une fois présenté face à Hamdi Ould Errachid. Depuis, et malgré son dynamisme associatif, il a été pratiquement renié par la tribu des Rguibate”, analyse le sociologue.

Le lignage sahraoui recèle d’ailleurs des enjeux d’envergure, qui dépassent les sièges au Parlement. De nombreux parlementaires sahraouis doivent ainsi leur ticket d’entrée au CORCAS au poids de leur tribu, à l’image de Zahra Cheguaf, Hassan Derham et Sidi Mokhtar El Joummani. Les partis politiques ? Ils viennent en seconde zone. Traditionnellement, les Sahraouis prêtent allégeance aux partis des notables, proches du Pouvoir, notamment le MP et le RNI. Mais cette affiliation accouche d’un rapport de force inégal. “Les partis politiques se trompent lourdement. Ils croient exploiter les familles sahraouies pour asseoir leurs bases. En réalité, ce sont ces familles qui les instrumentalisent pour accroître leur pouvoir. Elles n’auront aucun état d’âme à quitter ces formations quand elles n’y trouveront plus leur compte”, analyse le sociologue sahraoui.

Mohamed El Joummani, député MP, ne dit pas autre chose. “Au Sahara, les gens votent pour la personne, pas pour le parti. Nous avons été élus sous les couleurs du MP, mais nous ne sommes pas satisfaits du parti. Il n’a malheureusement pas fait grand-chose pour le Sahara”. De là à brandir l’épouvantail de la transhumance, il n’y a qu’un pas.

Au nom du père
Quid des autres familles ? Selon le politologue Ahmed Jazouli, il faudrait les appréhender au cas par cas. Généralement, le clivage entre intérêts familiaux et sensibilité politique ne se manifeste pas avec acuité quand le père et le fils font partie de la même formation. Même si, parfois, les plus jeunes montrent “un côté “révolutionnaire”, qui est le propre de toutes les générations montantes”, note le politologue. Exemple : Abdelhak Tazi, président du groupe istiqlalien à la Chambre des Conseillers, a du mal à freiner les ardeurs de son fils, Youssef, qui siège à la même Chambre. Il y a quelques mois, ce dernier a voté contre le budget du ministère de la Justice, contrairement à tous ses collègues de l’Istiqlal et de la majorité. “Mon fils a un caractère spécial. Il manque de discipline. Il ne me consulte pas pour prendre ses décisions. Quand les frères de l’Istiqlal se plaignent de ses agissements, je leur demande de prendre les sanctions qui s’imposent à son encontre”, se défend Tazi père, sourire en coin.

Naturellement, ils ne le font pas. Qui oserait sanctionner le fils de Abdelhak Tazi, figure emblématique de l’Istiqlal et maître incontesté d’une des grandes circonscriptions de Fès ? Dans le parti de Abbas El Fassi, on lave le linge sale en famille : le fils se fait discrètement tirer les oreilles et la faute est oubliée. “Le fait que le fils accède au Parlement quand son père est en position de force pose un grand problème. Le fils reste toujours protégé par l’institution parentale, ce qui le dispense de rendre compte de ses actes”, analyse Jazouli.

Chez le RNI, le même gap générationnel est illustré par les Abbou. Le père, Mohamed, qui a intégré le Parlement en 1977, est actuellement conseiller à la Deuxième Chambre. Le fils, Mohamed “bis”, est président du groupe RNI à la Première Chambre. Tous les deux défendent le même parti et représentent la même région, Taounat. Mais ils ne partagent pas pour autant les mêmes idées. Le père est un grand défenseur d’Ahmed Osman, alors que le fils est l’un de ses fervents détracteurs. “Mon père incarne la veille garde. Moi, je fais partie du courant réformiste. Il est parfaitement normal que nous ne soyons pas toujours d’accord”, explique Mohamed Abbou fils.

Députation héréditaire
Malgré leurs divergences, les membres d’une même famille ont souvent un seul leader, qui joue le rôle de locomotive pour le reste du clan, allant jusqu’à lui imposer ses choix politiques. Haj Mohamed Kouskous, conseiller MP, a ainsi poussé son fils Hamid à quitter le FFD de Thami El Khyari, pour rejoindre la Haraka. “Il n’est pas normal que mon fils soit dans l’opposition, alors que je suis dans un parti de la majorité gouvernementale”, justifie simplement le père. Âgé de 71 ans, ce dernier aimerait bien que son fils, ingénieur de formation, “reprenne le flambeau” dans la ville deTaza, fief électoral de la famille. C’est ce qu’on peut qualifier de “députation héréditaire”.

Et même quand les membres d’une même famille se trouvent opposés sur l’échiquier politique, les liens de sang finissent par primer. Abdelouahed Radi, président de la Chambre des Représentants, a un cousin à la Chambre des conseillers. Driss Radi, c’est son nom, se trouve être le président du groupe de l’Union Constitutionnelle. “Nous n’avons jamais discuté de nos orientations politiques. Chacun est libre de ses idées”, explique sur un ton agacé Driss Radi qui préfère “ne pas trop s’attarder sur ce sujet”.

Qu’en est-il réellement ? “La relation familiale entre les deux Radi prend bel et bien le dessus sur la politique, à tel point que dans la région du Gharb, Driss est considéré comme le directeur des affaires de Abdelouahed, à qui il doit son ascension politique”, confie un proche de l’UC, connaisseur de l’institution parlementaire. Ce dernier rapporte que pendant le renouvellement du tiers de la Chambre des Conseillers de 2003, Abdelouahed aurait fait appel aux services de son cousin pour l’aider à faire élire un de ses amis, qui n’a pas été adoubé sur la liste du parti de l’USFP. L’ami en question aurait été placé sur la liste de l’UC en seconde position après Driss Radi et a pu ainsi se faire élire. “Le comble, c’est que juste après son élection, il est retourné à sa première famille politique, l’USFP”, raconte toujours notre source. Merci cousin !



Mahjouba Zoubaïri. Ne l’appelez pas Madame Afilal !

“Non, ce n’est pas à son mari que Lhajja doit sa députation !”. C’est en ces termes qu’un membre de la famille Afilal défend la légitimité parlementaire de Mahjouba Zoubaïri. Et pour cause : beaucoup, au sein même du parti de Abbas El Fassi, attribuent l’élection de la députée istiqlalienne sur la Liste nationale à l’influence de son mari Abderrazak Afilal. Pour ce proche, qui a tenu à garder l’anonymat, la réalité est loin d’être aussi simple. “En fait, Si Abderrazak n’était pas très chaud pour qu’elle se présente aux élections. Il redoutait justement que tout le monde prétende que c’est lui qui l’a menée au Parlement. Du coup, c’est son fils qui a été déposer sa candidature au parti”, assure-t-il. Et de préciser que la dame a “un long passé de militante au sein de l’Istiqlal”, puisqu’elle est membre du Conseil national du parti depuis 1974 et qu’elle y a déjà assumé plusieurs postes de responsabilité. “Je ne vois pas pourquoi on la sous-estime. Elle vaut mieux que beaucoup de femmes députées. Proche des gens, elle a une grande capacité de mobilisation. Et c’est d’abord pour cela que la parti l’a choisie pour figurer sur la liste nationale”, ajoute-t-il. Dans les coulisses du Parlement, le son de cloche est tout autre. “Mahjouba assiste certes aux séances, mais elle n’est pas un exemple de productivité”, assure un membre du groupe istiqlalien.
Depuis que Abderrazak Afilal s’est volontairement retiré de la politique, suite à ses déboires judiciaires, son épouse se retrouve bien isolée au sein même de son propre camp. Se présentera-t-elle aux élections de 2007 ? Pour le moment, rien n’est décidé dans la famille Afilal. Mais il n’est pas sûr qu’elle ait la volonté d’entrer dans la bataille qui a lieu actuellement, dans le parti, pour le choix des femmes éligibles à la liste nationale.

 
 
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