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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Tendance. Jazzmania à la marocaine

Al Di Meola
(DR)

Clubs, restaurants et bars proposant des spectacles de jazz sont de plus en plus nombreux, tout comme les festivals dédiés à ce genre musical. Pourtant, les (vrais) adeptes se font toujours rares. La jazzmania ne serait-elle qu’un effet de mode ?


Casablanca, angle des Boulevards Zerktouni et Hassan II. Aux abords d’un cinq étoiles, sis à l’intersection des deux artères, un petit groupe s’agglutine sous une enseigne en néon, estampillée “Jazz Club”. Devant l’entrée, à côté des deux imposants gaillards qui procèdent à un filtrage minutieux, un fringant voiturier, affublé d’un uniforme écarlate de
groom, est là pour parquer les carrosses des clients. Le ton est donné. À peine la porte franchie, ces derniers sont plongés dans une ambiance typée : fauteuils en cuir blanc, murs noirs tapissés de portraits de Louis Armstrong et autre Miles Davis, serveurs et serveuses également en uniforme… “On se croirait dans l’un de ces films américains des années cinquante. Il ne manque que les costumes italiens et les borsalinos”, commente, ravie, une jeune cadre qui découvre l’endroit. Les “habitués” ne sont pas moins sensibles au charme un peu surranée du lieu. “Le temps d’une soirée, nous avons l’impression de revivre notre jeunesse, la belle époque”, explique avec nostalgie ce banquier à la retraite. Et puis il y a la musique, bien sûr. Du jazz “vieille école”, distillé par les “Dan Jackson and Cincinnati Jazz Quintet”, des routiers du jazz que l’établissement a été dénicher au fin fond de l’Ohio. De temps à autre, le gérant du club, un jeune Marocain répondant au surnom de “Jimmy”, vient leur prêter main-forte derrière le micro. “Et ce n’est qu’un début, prévient ce dernier, attendez-vous à voir défiler au Jazz Club de grosses pointures du jazz. D’ailleurs, nous recevons bientôt l’un des musiciens de Frank Sinatra”.

Jazzmania marocaine
En tout cas, la clientèle semble apprécier. “Dans les années quarante et cinquante, des villes comme Casablanca ou Tanger étaient de hauts lieux du jazz, argumente Jimmy. Mais depuis quelque temps, c’est en train de reprendre”. En effet, on assiste récemment à un retour en puissance de ce style musical réputé élitiste, mais aussi à sa démocratisation. Preuve en est la multiplication de bars et de restaurants dédiés à cette musique américaine.

Le Quai du Jazz, brasserie casablancaise ouverte il y a deux ans par un restaurateur féru de jazz, est une parfaite illustration de cette tendance. Cadre rétro, ambiance cosy, portraits de célèbres jazzmen et tableaux à la gloire de l’art de la Nouvelle-Orléans… le restaurant offre à sa clientèle une carte de cuisine française, assortie chaque soir de la prestation de groupes de musiciens, made in France pour la plupart. Même le Café Paul, symbole de la branchitude fortunée, s’était laissé, l’été dernier, happer par la fièvre du jazz.

Et puis il y a les festivals. Là aussi, c’est le même constat : le jazz opère un spectaculaire retour. Les deux précurseurs, Tanjazz et Jazz au Chellah, qui prennent leurs quartiers annuels à Tanger et Rabat depuis respectivement 8 et 12 années, ont fait des émules. Depuis deux ans, Casablanca a aussi son festival de jazz. Baptisé Jazzablanca, il propose certes des concerts payants, mais joue la carte des grands noms de la scène internationale. Et après Dee Dee Bridgewater et Al Jarreau, Casablanca accueillait cette année le célébrissime guitariste Al Di Meola. Fès s’est également piquée au jeu puisque, depuis 2004, la capitale spirituelle est l’hôte du Jazz in Riad Festival. Surtout, il fut question en 2006 de délocaliser le prestigieux Festival de Montreux et sa nuée de stars… à Marrakech (lire encadré). Et le projet n’est toujours pas abandonné…

Pas si jazzy que ça
Le Maroc est-il pour autant un pays de jazz ? Nos compatriotes sont-ils devenus des inconditionnels du be-bop ? Pas sûr. “Les Marocains sont avant tout des adeptes du live en général, explique Hakim Lahlou, patron de Hil’art et initiateur de Jazzablanca. Quant au jazz, ils ne sont qu’une petite minorité à s’y intéresser sérieusement”. Confirmation de la bouche d’Abdou Benchekroun, le patron du Quai du Jazz : “Il est évident que les vrais aficionados ne courent pas les rues. Notre pays n’est définitivement pas imprégné d’une vraie culture du jazz”.

Un constat que Jimmy, le gérant du Jazz Club, redécouvre chaque fois qu’il monte sur scène : “On le sent très vite, les vrais mélomanes ne représentent que dix pour cent du public. La plupart sont plutôt demandeurs de standards de music hall, genre New York New York ou My Way de Sinatra. Ce qui est totalement différent du vrai jazz, qui est de la pure improvisation musicale”.

En fait, l’apparent engouement pour le genre musical semble relever de l’effet de mode, où les néo-amateurs sont plus séduits par le cliché que par la musique elle-même. Et si les boîtes de jazz affichent complet, c’est surtout parce que “c’est in d’y aller”. “Un ami m’avait appelé pour demander des billets pour le concert de Dee Dee Bridgewater, me répétant qu’il était un grand fan… de ce chanteur !”, raconte, avec un sourire, Hakim Lahlou. Les artistes en sont les premiers frustrés. “Dès qu’on se met à improviser, on sent que le public décroche. C’est du gâchis”, avoue Razak, batteur au Jazz Club et parfait sosie de Morgan Freeman.

La bulle jazzy finira-t-elle par éclater ? “C’est une période d’apprentissage par laquelle il faut passer, explique Jimmy. On espère que le public finira par s’intéresser de plus près au jazz, à son histoire et à ses rites”. Idem du côté du promoteur de Jazzablanca : “Nous essuyons des pertes pour les deux premières éditions du festival. Mais il est appelé à grandir et mûrir avec le temps. Comme le public d’ailleurs”.

En attendant, on s’adapte comme on peut. Le Festival casablancais fait appel à des têtes d’affiche connues, tout en révisant les tarifs de ses concerts à la baisse. Au Jazz Club, le gérant-animateur se voit obligé de réchauffer l’assistance avec du Presley et du Aznavour, avant de céder la place au DJ vers la fin de la soirée. Et il est arrivé que certains clients aillent jusqu’à réclamer, en vain, du chaâbi. C’est dire.



Festival. Montreux sur Marrakech

En 2006, le Festival de Jazz de Montreux, l’un des plus prestigieux au monde, devait quitter la ville suisse pour se délocaliser dans quatre villes dans le monde : Shanghaï, Dubaï, Singapour et Marrakech. Il a fallu près de dix-huit mois de négociations et l’implication directe de hauts responsables, dont le conseiller royal André Azoulay, pour arriver à placer la cité ocre sur la liste des villes d’accueil. Avec, à la clé, la promesse de dizaines d’artistes, dont des têtes d’affiche mondialement connues, des milliers de touristes attirés par l’événement, sans compter une couverture médiatique planétaire. Finalement, le Festival de Montreux in Marrakech, qui devait s’installer durant quatre jours, en septembre 2006, au Palais El Bahia et aux abords de la Ménara, n’a pas eu lieu, “à cause d’un problème de financement, d’autant que les Suisses étaient un peu trop gourmands”, explique une source marrakchie. Pour autant, il se dit que les “négociateurs” marocains sont revenus à la charge pour une hypothétique édition en 2007. Croisons les doigts.

 
 
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