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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Koullna hmir

Ahmed R. Benchemsi
L’autodérision est la forme ultime du courage.


La dernière “tendance” vestimentaire, si vous n’êtes pas au courant, c’est de porter un T-shirt arborant fièrement le slogan “hmar ou bikheer” (“âne, et bien dans ma peau”). Sachant qu’aux yeux des Marocains, se faire traiter d’âne est l’insulte suprême (allez savoir pourquoi, d’ailleurs), la formule ne manque pas d’audace. “Dans la rue, raconte Amine, l’un des trois initiateurs de la tendance, certains ont pitié de moi. Ils m’arrêtent pour me dire que c’est h’chouma de me rabaisser comme ça”. Analyse expresse : chez nous, le paradigme
social de base, c’est la dualité exclusive haggar/mahgour (méprisant/méprisé) - et les rôles peuvent s’inverser à tout moment. La conséquence majeure en est une boursouflure générale de l’ego : tant qu’à choisir, chacun se voit plutôt haggar plutôt que mahgour. Difficile, dans ces conditions, de comprendre qu’on puisse se traiter soi-même de hmar. L’autodérision, au Maroc, est quelque chose de nouveau. Son principe : “Je sais que je ne suis pas parfait, et je n’en fais pas un complexe”.

Mais on peut pousser le raisonnement encore plus loin. Pratiquer l’autodérision, ce n’est pas uniquement rire de soi. C’est aussi rire “de nous”. Autrement dit se définir, non sans tendresse, comme membre d’une communauté, certes imparfaite, mais à laquelle on s’identifie parce qu’on l’aime telle qu’elle est. C’est nettement plus pacifique que le moyen d’identification communautaire classique, qui consiste à se rejoindre dans l’exécration des “ennemis” : ceux de la nation, de l’islam, etc. En parlant d’“ennemis”, les juifs (le politiquement correct aurait voulu que j’écrive “les Israéliens”, mais puisque le peuple préfère les désigner par leur religion, allons-y) ont un élément de supériorité sur nous : leur propension culturelle à l’autodérision, qui leur a permis de dépasser toutes les tragédies qu’ils ont vécues – et ils en ont vécu beaucoup. Quand, en rétorsion aux caricatures danoises de Mohamed, les Iraniens ont lancé un concours de caricatures sur les juifs, un grand quotidien israélien a répliqué en lançant un concours de caricatures sur… les juifs ! Message : “Vous voulez vous moquer de nous ? On va vous montrer qu’on est plus forts que vous, même dans cet exercice-là”. A aujourd’hui, peu de musulmans ont compris la supériorité symbolique de ce “contre-concours”.

L’autodérision est un signe d’intelligence et de confiance en soi. Elle nous réconcilie avec nous-mêmes, nous permet de nous accepter tels que nous sommes, avec nos qualités et nos défauts. Comme l’a dit un penseur dont le nom m’échappe, l’autodérision, c’est “la meilleure façon de guérir de soi”. Et nous autres Marocains avons besoin, ô combien, de “guérir de nous”, tant nous sommes habités par la schizophrénie la plus échevelée (tradition contre modernité, on connaît la chanson…).

À l’opposé de l’autodérision, il y a l’auto-compassion : une source illimitée de problèmes. C’est à force de pleurer sur leur sort que les diplômés- chômeurs, par exemple, deviennent inaptes à travailler, et finissent par vouloir… se suicider. C’est à force de se lamenter sur le sort du “peuple musulman agressé” qu’on finit par penser que la seule solution est de se faire exploser devant le consulat américain. C’est vrai que le sort d’un chômeur n’est jamais enviable, et que le peuple musulman (en tout cas, irakien) est agressé. Mais s’en lamenter ne sert à rien. Pire, ça ne fait qu’aggraver l’état psychologique, déjà précaire, des “victimes”. À l’inverse, l’autodérision est un moyen de tenir la douleur à distance, de ne pas la laisser nous submerger. Osons le dire : l’autodérision est la forme ultime du courage.

Moralité : tous à vos t-shirts “hmar ou bikheer” ! Pour l’instant, ils ne sont pas encore officiellement en vente, mais dès qu’ils le seront, comptez sur TelQuel pour en faire une promotion active et militante.

 
 
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