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N° 271
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Adil Boukhima

Spécial Terrorisme.
Faisant suite à l’édition spéciale terrorisme de la semaine dernière, TelQuel creuse le sujet par des informations, un éclairage et une prise de position inédits sur les explosions kamikazes de Casablanca.


Portrait. Le Marocain d’Al Qaïda


Ses dates-clés.

Septembre 1992. Saâd Houssaïni part en Espagne pour poursuivre des études supérieures, option physique et chimie.
Mai 1997. Recherché par la police espagnole, il parvient, à l’aide d’un faux passeport, à regagner l’Afghanistan.
À partir de juillet 1997. “Le Chimiste” participe à un stage de formation sur la fabrication d’explosifs, le maniement des armes et l’apprentissage des techniques de guérilla urbaine.
Entre Juillet et septembre 1997. Houssaïni, qui se fait également appeler Mustapha, fait la connaissance d’un groupe de combattants marocains en Afghanistan, qui vont constituer par la suite le GICM.
2000. Il entre en contact avec les principaux décideurs d’Al Qaïda (Abou Moussaâb Zarkaoui, Ayman Al Zawahiri).
Mars 2001. Plusieurs cadres d’Al Qaïda assistent au mariage de Houssaïni, notamment Ayman Al Zawahiri.
Entre septembre 2000 et août 2001. Des membres du GICM bénéficient d’un stage de formation.
Juillet 2001. Mise en place de la structure du GICM.
Août 2001. Rencontre avec Oussama Ben Laden.
Avril 2002. Houssaïni regagne le Maroc.
Avril 2004. Houssaïni forme quelques personnes, notamment à la fabrication d’explosifs.
Septembre 2006. Il supervise l’envoi de combattants marocains en Irak.
Mars 2007. Houssaïni est (enfin) arrêté par la police.


Saâd Houssaïni.
(DR)

L’arrestation de Saâd Houssaïni, l’un des chefs présumés du Groupe islamique combattant marocain (GICM), a permis de lever le voile
sur les zones d’ombre de la nébuleuse terroriste marocaine. Édifiant.



Les pièces du puzzle terroriste semblent s’assembler de jour en jour. Au cœur de ce puzzle, pour ne pas dire du projet terroriste, un homme : Saâd Houssaïni. Recherché depuis les attentats du 16 mai 2003, cet ancien combattant en Afghanistan, tombé finalement dans les filets de
la police en mars dernier, est présenté comme l’un des plus importants chefs du GICM. Comment ce licencié en chimie a-t-il pu basculer dans le terrorisme ? Quel était son parcours ? Quels étaient ses liens avec Al Qaïda ? D’après les premiers éléments de l’instruction, auxquels TelQuel a pu avoir accès, il semble évident que le personnage est au cœur de la structure terroriste au Maroc. Retour sur la trajectoire d’un chef déchu.

L’appui de Ben Laden
C’est à Valence, en Espagne, que Houssaïni a découvert et épousé les principes du courant jihadiste. Sa rencontre avec un membre de la Jamaâ tunisienne, Annahda, dirigée par le Cheikh Rached Ghannouchi, a constitué un tournant décisif dans sa vie. C’est d’ailleurs avec le soutien de ce membre influent de la nébuleuse salafiste que Houssaïni, alias Mustapha, a pu s’enfuir en 1997 en Afghanistan, pour échapper au coup de filet lancé par les autorités espagnoles contre certains groupes islamistes. Une fois à Kandahar, le “Chimiste”, comme on le surnomme déjà, va faire ses premières armes dans la fabrication d’explosifs, le maniement des armes et l’apprentissage des techniques de guérilla urbaine. Le stage, qui se poursuivra pendant plusieurs mois, va s’avérer très instructif. Et sa formation initiale aidant, l’homme deviendra même un expert en matière d’explosifs.

Pendant cette même période, Houssaïni fera la connaissance de plusieurs Marocains, qui vont constituer par la suite l’ossature du futur GICM. Il s’agit notamment de Abdelkader Hakimi, alias Chibani, et Karim Outah. D’autres de ses compatriotes vont par la suite rejoindre le fameux camp d’entraînement Al Farouk, dans une aile réservée aux combattants marocains, mise en place par Houssaïni avec la bénédiction de l’état-major des Talibans.

Jouissant d’une estime croissante auprès de ses pairs, Houssaïni finira par entrer en contact direct avec les instances dirigeantes d’Al Qaïda, se rapprochant notamment d’Abou Moussâab Zarkaoui et d’Ayman Al Zawahiri. C’est à ce stade-là que “le Chimiste”, avec l’aide d’autres combattants marocains (dont Mohamed El Guerbouzi, réfugié actuellement en Grande-Bretagne) passe à l’action en mettant en place le réseau final du GICM.

L’objectif est clair : renverser le régime au Maroc et instaurer un califat islamique. À la tête de cette organisation, le dénommé Tayeb Bentizi, alias Haj Youssef, est proclamé émir. Un homme peu charismatique, qui ne fera pas long feu à la tête du GICM, vite remplacé par Mohamed El Guerbouzi. Le groupe est également composé d’un adjoint de l’émir, d’un conseil de Choura, d’un conseil exécutif et de cinq commissions (militaire, sécuritaire, financière, communication et religieuse).

Depuis, le contact avec les têtes pensantes d’Al Qaïda n’a jamais été interrompu. D’ailleurs, lors de la cérémonie de mariage de Houssaïni, plusieurs cadors de l’organisation terroriste faisaient partie des invités, dont son numéro deux, Ayman Al Zawahiri.

Mais déjà, le GICM commence à réfléchir sur son modus operandi sur le territoire marocain. Les recommandations des chefs d’Al Qaïda étaient claires : il fallait entrer en confrontation directe avec les autorités marocaines et faire en sorte que la “révolution islamique” se traduise au final par la mise en place d’un régime identique à celui des Talibans. Ni plus, ni moins ! Une présentation du groupe a même été organisée en présence d’Oussama Ben Laden. Le numéro un d’Al Qaïda a d’ailleurs promis d’apporter toute l’aide nécessaire, logistique ou financière, du moment que le Maroc a été choisi comme une base privilégiée pour l’expansion du jihad. Et comme preuve de ce soutien, l’organisation met à la disposition du GICM la somme de 3000 dollars. Un petit pécule qui sera suivi d’autres bien plus conséquents. Cet appui financier et logistique inestimable va ouvrir aux alliés de Houssaïni de nouveaux horizons. Dans ses confessions devant les enquêteurs marocains, ce dernier reconnaît avoir reçu également de l’argent, des sommes parfois importantes, de la part de certains membres du GICM.

Les plans d’Al Qaïda et du chef de la commission militaire du GICM vont être cependant chamboulés par l’intervention américaine en Afghanistan, en 2001. Saâd Houssaïni, comme tant d’autres, est obligé de rentrer précipitamment au bercail. Pressé par le temps, il pense même que c’est l’occasion idéale de mettre en œuvre ce qu’il a appris dans les camps d’entraînement afghans. En septembre 2002, les contacts vont reprendre avec les membres du GICM. Le groupe décide de passer à l'acte, en réactivant sa commission militaire. Objectif : coordonner les actions des cellules constituées dans le cadre du GICM.

L’organisation a même pensé à mettre en place des camps d’entraînement dans les montagnes du Rif et de l’Atlas, copiant en cela le modèle algérien, à partir desquels seraient menées des opérations terroristes visant les établissements publics, les services de sécurité et certaines personnalités. Et pour se procurer armes, munitions et explosifs, le groupe lie des contacts avec des organisations algériennes, dont le fameux GSPC, ainsi qu’avec des réseaux de trafic d’armes en Europe.

La traque commence
L’arrestation de nombreux membres du GICM, aussi bien au Maroc qu’en France ou en Espagne, va mettre un coup d’arrêt à l’activisme de Houssaïni, poussant ce dernier à tenter son va-tout, pour ne pas “tomber” à son tour. Commence alors une longue cavale, durant laquelle “le Chimiste” n’interrompra cependant jamais ses contacts avec d’autres membres de l’organisation. La diffusion de la photo de Houssaïni, après les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca, va l’obliger à être encore plus discret. Et malgré la traque continue de la police, l’artificier du GICM trouve le moyen pour assurer, en avril 2004, un stage de formation au profit de trois personnes sur les techniques de fabrication des circuits électroniques temporisateurs, utilisés dans les explosifs commandés à distance ! Il décide même de procéder à la fabrication de ceintures d’explosifs. Mais dans l’incapacité de se procurer des composantes telles que l’acide nitrique et la poudre d’aluminium, Houssaïni décide de reporter son projet de procéder à des attentats d’envergure, avec l’objectif de s’attaquer à des touristes, surtout américains. Mais il ne s’avoue pas pour autant vaincu. Il décide, simplement, de changer de fusil d’épaule et de déplacer “son combat” vers un autre objectif, avec une nouvelle tactique : constituer un réseau de recrutement, avec pour mission d’envoyer de jeunes combattants marocains en Irak. Il réussit ainsi à y expédier une vingtaine de personnes, en empruntant des passages par la Turquie et la Syrie. Et grâce à l’argent obtenu auprès de certains membres du GICM, Houssaïni s’est chargé d’aider financièrement les familles de ces combattants “exportés”. Il était loin de se douter que c’était là l’une de ses dernières actions dans ce qu’il appelait son projet “jihadiste”.

 
 
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