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Propos recueillis par
Driss Bennani
Spécial Terrorisme
Interview. La main dAl Qaïda est visible
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Mohamed Darif
(TNIOUNI / NICHANE)
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Enseignant chercheur à la faculté de Mohammedia, Mohamed Darif est lun des plus grands spécialistes des mouvements islamistes marocains. En 2005, il avait déjà prédit la naissance dune filiale maghrébine dAl Qaïda. La tournure des événements lui donne raison.
Après une relative accalmie, de nouveaux attentats terroristes ont secoué le Maroc ces deux derniers mois. Accidents de parcours ou événements annonciateurs dun nouveau cycle de violence ?
Pour comprendre ce qui se passe, il faut avoir une vision globale,
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déterminant la place quoccupe le Maroc sur lagenda dAl Qaïda. Depuis son retour en Afghanistan, en 1996, Ben Laden a procédé à une réorganisation dAl Qaïda. Lhomme voulait disposer de groupes régionaux de combattants. Cest dailleurs dans ce cadre qua été créé le Groupe islamique combattant marocain (GICM) en 1998, avec comme objectif de fournir un soutien logistique aux membres dAl Qaïda au Maroc ou en transit vers lEurope. Une chose reste donc sûre : le Maroc na jamais été dans la ligne de mire de lorganisation. Cette dernière la toujours considéré comme un bastion censé fournir un soutien aux activités dAl Qaïda au Maghreb et surtout en Europe. Dailleurs, en 2001, Al Qaïda a ciblé le Maroc parce quelle a jugé que les services de sécurité marocains étaient allés trop loin dans la collaboration avec leurs homologues occidentaux dans la lutte contre le terrorisme. Les attentats du 16 mai étaient censés punir le régime, en quelque sorte.
Comment expliquez-vous, dans ce cas, quAl Qaïda nait jamais revendiqué les attentats du 16 mai 2003 ?
Ce nest pas une première. Les attentats de Madrid nont jamais été revendiqués par Al Qaïda non plus. Lorganisation de Ben Laden a également mis beaucoup de temps avant de revendiquer les attaques du 11 septembre. Cest donc le style de la maison. Quand ses attaques font des victimes parmi les civils, Al Qaïda a toujours du mal à les revendiquer, parce que cela nuit à sa popularité. Toutes les preuves montrent maintenant que le GICM a bel et bien été derrière les attentats du 16 mai.
Cela veut dire que la place du Maroc sur lagenda dAl Qaïda a changé depuis
mai 2003 ?
En février 2003, Ben Laden a, pour la première fois, cité le Maroc dans lun de ses discours. Ce nest quand même pas un hasard que des attentats aient eu lieu au Maroc quelques mois plus tard. À partir de 2003, ce nest pas la place du Maroc sur son agenda, mais les priorités dAl Qaïda qui ont changé. Lorganisation a choisi de concentrer ses efforts sur linstauration dun Etat islamique en Irak. Après la punition du 16 mai, le Maroc est donc redevenu pour Al Qaïda un vivier de combattants et une base de soutien logistique importante. Cest ce qui explique la trêve qui a duré de 2003 à 2007. Pendant ces quatre années, les cellules dAl Qaïda au Maroc se sont employées à recruter des combattants marocains pour les envoyer en Irak, et à faciliter le contact avec les Maghrébins dEurope. Dailleurs, lEtat a bien annoncé le démantèlement de 16 cellules de recrutement de combattants marocains en Irak. Doù la réaction dAl Qaïda
Les attentats du 11 mars et du 10 avril ne seraient donc quune nouvelle punition infligée au régime marocain ?
Cest effectivement une réaction contre la réussite relative des autorités concernant le démantèlement des cellules de recrutement pour lIrak. Encore une fois, lessentiel pour Al Qaïda est de transmettre des messages, quitte à passer par des kamikazes quune large partie de la presse qualifie damateurs. Ce qui nest pas faux. Ces kamikazes sont généralement recrutés au dernier moment, ou quelques semaines seulement avant leur passage à lacte. Les autorités ont par exemple affirmé que Abdelfattah Raydi na commencé à constituer sa cellule quen novembre 2006. Il y a de fortes chances quil ait été recruté lui-même à cette époque.
Peut-on dans ce cas considérer les attentats qui secouent lAlgérie également comme une punition infligée au régime de Bouteflika ?
En effet. Et on peut même avancer une deuxième hypothèse. Pendant quelques mois, des médias et des responsables algériens se sont employés à discréditer le danger que constitue le GSPC. Certains parlaient même de simple création médiatique. Ces attentats sont donc quelque part lacte de naissance du GSPC.
Vous expliquez quAl Qaïda active ses cellules au moment quelle juge opportun. Mais lenquête a montré que les dernières cellules découvertes étaient parfaitement autonomes et agissaient de leur propre chef
À première vue, on croit effectivement que ces cellules sont autonomes. Mais il faut savoir quAl Qaïda est, grosso modo, organisée en trois niveaux. Le premier est celui de la planification et lorientation. Ce sont les leaders dAl Qaïda qui fixent les repères et les priorités. Le deuxième niveau est celui de la coordination et du soutien logistique. Il regroupe des chefs opérationnels qui ont une bonne capacité de recrutement et une expérience dans la fabrication dexplosifs. Le dernier niveau enfin est celui des kamikazes. Cest un réseau de cellules disparates recrutées par les chefs opérationnels ou par leurs intermédiaires. Bien des fois, les membres de ces cellules ne savent même pas quils agissent pour le compte dAl Qaïda. Ce qui explique cette illusion dautonomie. Toutes ces cellules ont cependant des points communs qui ne trompent pas. Il est difficile de constater que 10 cellules adoptent le même comportement jihadiste et continuer à affirmer quelles ne bénéficient daucun encadrement ni daucune orientation. Ces cellules ont peut-être une marge de manuvre plus importante quauparavant, mais elles restent dépendantes dAl Qaïda.
Force est de constater que les profils recrutés ont radicalement changé. Omar et Mohamed Maha, les deux kamikazes du Boulevard Moulay Youssef, sont par exemple deux jeunes actifs, bénéficiant dune certaine stabilité familiale. Comment expliquez-vous leur embrigadement ?
Leur recrutement discrédite les thèses relatives aux conditions socio-économiques et celles des tortures subies en prison. Ce sont des conditions objectives qui peuvent effectivement jouer un rôle, mais les recruteurs dAl Qaïda tablent surtout sur des conditions subjectives, relatives à la prédisposition du kamikaze à mourir pour un idéal. Plutôt que la précarité, il faut de plus en plus nous intéresser au degré de religiosité qui est assez élevé dans les quartiers pauvres. Youssef Fikri et beaucoup dautres jihadistes du 16 mai viennent de Youssoufia par exemple. Ils ont ramené avec eux des valeurs conservatrices qui ont été exacerbées à Casablanca. Et noubliez pas que lun des deux kamikazes du Boulevard Moulay Youssef a gardé sa carte didentité sur lui. Certains mettent cela sur le compte de lamateurisme. Cela pourrait également être un message dAl Qaïda, qui dirait en substance : Nous sommes capables de recruter de nouveaux profils chaque jour, alors que les autorités affirment avoir dressé des listes plus ou moins exhaustives de personnes recherchées. Ce même kamikaze a semblé avoir un comportement normal jusquà la veille de lattentat. Pourquoi écarter léventualité que lordre de se faire exploser ne soit tombé que très tard dans la soirée ?
Et aujourdhui, vous croyez que le message dAl Qaïda est passé ?
Al Qaïda a donné la preuve quelle peut encore endoctriner et susciter des frappes spectaculaires. Deux kamikazes au moins ont demandé aux civils qui les entouraient de séloigner. Peut-être quAl Qaïda tente ainsi de soigner son image. Cest une guerre de symboles et de messages.
Le Maroc pourrait-il devenir une cible dAl Qaïda ? Doit-on craindre le retour au pays des combattants marocains en Irak par exemple ?
Au terme de la guerre dAfghanistan en 1989, les Afghans arabes sont tous rentrés chez eux. Cest ce qui a donné la Jamaâ islamia en Egypte et le GIA en Algérie. À lépoque, les Marocains étaient arrivés tardivement en Afghanistan et se sont surtout occupés dassistance logistique et médicale. Aujourdhui, la donne a changé. Il existe des groupes de combattants marocains en Irak qui ont acquis une bonne expérience jihadiste. Al Qaïda mise tout sur lIrak aujourdhui. Si elle réussit son combat, elle cherchera à exporter son expérience vers dautres pays arabes. Si elle échoue, ses combattants vont chercher refuge dans leurs pays respectifs. Les priorités dAl Qaïda sont donc étroitement conditionnées par la guerre en Irak. |
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