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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Nostalgie. Le Brésilien de Sa Majesté

(DR)

Évocation vivante d’un passé glorieux, Mehdi Faria reste associé à l’époque où les Lions de l’Atlas dominaient le football africain. Histoire d’un coach pas comme les autres.


Vingt et un ans après son épopée mexicaine à la tête de la sélection marocaine, Mehdi Faria est manifestement toujours aussi populaire. Visiblement en forme, malgré ses 75 ans, le sourire malicieux et les cheveux coiffés en arrière avec un petit air de Marlon Brando, l’homme qui sillonne les rues de Rabat en tenue décontractée en ce début de printemps est quasiment assailli par les passants : félicitations,
demandes d’autographe, prises de photos… “Et l’accueil est pareil dans toutes les régions du pays où il met les pieds”, ajoute Azzouz, son fidèle assistant, qui joue aussi le rôle de traducteur, vu que l’homme n’a jamais appris à parler ni le français ni l’arabe. “Normal, explique le journaliste sportif Najib Salmi, le nom de ce grand monsieur, qui symbolise la période la plus glorieuse du football marocain, est gravé à tout jamais dans nos livres d’histoire, mais aussi dans nos coeurs”.

Une vocation de coach
Ce natif des faubourgs de Rio de Janeiro n’aurait pourtant jamais imaginé un seul instant passer sa retraite sur les bords du Bouregreg. Après une enfance sans histoires, bercée de ballon rond comme tout bon carioca, celui qui s’appelle encore José partage sa jeunesse entre un emploi éreintant dans une compagnie pétrolière et le poste d’ailier droit dans les rangs du FC Fluminense, le célèbre club de la ville. “Joueur moyen”, reconnaît-il avant de rectifier “mais très rapide”, il se tourne très tôt vers le coaching. Une formation à l’école d’éducation physique militaire, quelques stages ici et là, au cours desquels il côtoie entre autres Mario Zagalo et Carlos Alberto Parreira, futurs sélectionneurs de la Seleçao, et le voilà chargé des équipes de jeunes à Fluminense.

Dès lors, sa carrière d’entraîneur est lancée et la collection de trophées peut commencer. En 20 ans de bons et loyaux services, il permet à son équipe de remporter plus d’une trentaine de titres et se fait décerner plusieurs fois celui de meilleur entraîneur de jeunes au Brésil. “C’était la bête noire des équipes qui l’affrontaient”, dit de lui Jordan Vierra, ancien joueur brésilien qui deviendra plus tard son inséparable adjoint. Résultat, au début des années 80, la réputation de José Faria dépasse déjà les frontières du pays de la samba. Sollicité par de nombreux pays du Golfe, toujours en quête d’un faiseur de miracles, il atterrit finalement au Qatar. Là aussi, sa magie opère. En moins de cinq ans, il arrive à qualifier et à conduire la sélection nationale juniors jusqu’en finale de la Coupe du monde. En parallèle, il rafle avec le club d’Al Saâd tous les titres possibles dans la ligue locale. De son séjour qatari, il se targue d’avoir été la coqueluche du public et des émirs qui le gavaient… de cadeaux. Il se souvient particulièrement de cette montre incrustée de diamants, qui lui a été offerte au lendemain d’une victoire. “Elle était affreuse ! À peine rentré à Rio, je me suis empressé de m’en débarrasser. Elle m’a quand même rapporté 9000 dollars”.

Un Carioca à Rabat
À l’autre bout de la planète, Hassan II est excédé par les déboires de sa sélection de football. Pour la remettre sur les rails, il décide de rompre avec le passé. Vu les piètres résultats, plus question d’engager, comme ce fut le cas jusque-là, un entraîneur européen. Il se tourne alors vers la filière brésilienne, chargeant le responsable économique de l’ambassade du Maroc au Brésil de dresser une liste de candidats potentiels. C’est ainsi qu’un certain Jaime Valente atterrit en 1982 à la tête du onze national. Mais Hassan II ne veut pas s’arrêter là. Il veut également un Brésilien pour manager son équipe préférée : les FAR. Valente propose à ce poste un coach avec lequel il avait déjà travaillé : José Faria. Un haut gradé de l’armée parlant couramment le portugais est envoyé illico presto pour entamer des négociations avec le concerné. “Au début, explique l’un des ses proches, les Marocains ont refusé ses conditions financières, jugées exorbitantes. Finalement, c’est Hassan II lui-même qui a mis la main à la poche pour le ramener au Maroc”. 150 000 dirhams : c’est la prime de signature que touche alors le nouvel entraîneur du club militaire. “À l’époque, c’était une somme énorme. Elle m’a permis sur le coup de m’offrir la maison de mes rêves, avec piscine sur la baie de Rio”, se rappelle-t-il, avant d’ajouter : “En réalité, ce qui m’a réellement motivé, c’est que Valente comptait quitter le Maroc et me laisser sa place de sélectionneur”.

Et c’est ainsi que, moins d’un an après son arrivée, Valente plie bagages pour rentrer au bercail : il venait d’être convoqué par l’Université de Rio, où il enseignait, alors que son épouse, haut fonctionnaire de son état, devait reprendre son poste initial.

Comme prévu, Faria se retrouve à la tête des FAR et de l’équipe nationale du Maroc. On connaît la suite. Avec les Lions de l’Atlas, il décroche une participation aux Jeux olympiques de Los Angeles (1984), une qualification historique au 2ème tour de la Coupe du monde (1986) et à deux demi-finales de la Coupe d’Afrique (1986 - 1988). Avec les FAR, le palmarès est encore plus brillant. En plus d’un championnat (1984) et rois coupes du trône successives (1984-85-86), il offre aux militaires un titre de champion d’Afrique des clubs (1985), le premier pour un club marocain.

Pourtant, même aujourd’hui, une poignée de détracteurs continue de lui contester son statut de héros. Pour les mauvaises langues, José Faria ne serait que “le gars qui s’est retrouvé au bon moment et au bon endroit” et qui n’aurait fait que s’approprier le legs de Valente, réel constructeur de la dream team de 1986. “C’est ridicule, s’enflamme Najib Salmi. Le Maroc avait effectivement de grands joueurs, mais c’est Faria qui leur a apporté la cohésion et la confiance en soi dont ils avaient besoin”. Même son de cloche du côté de l’ancien international, Mustapha El Haddaoui : “Faria avait une exceptionnelle lecture du football, qui faisait de lui un entraîneur de grande qualité”.

Un entraîneur d’exception
Les joueurs qui l’ont côtoyé ne disent pas le contraire. Celui qui s’appelait José jusqu’en 1986, date à laquelle il s’est converti à l’islam et a pris le prénom de Mehdi, n’est pas un entraîneur comme les autres. “C’était avant tout un père qui nous considérait comme ses propres enfants”, poursuit El Haddaoui. Et comme tout bon père, Faria fait tout ce qu’il faut pour que sa progéniture se porte au mieux. “Je venais de rentrer de Suisse où j’étais pro, pour jouer avec le Maroc, se souvient Aziz Bouderbala. À peine arrivé à l’hôtel où logeait l’équipe, et sans que je lui demande quoi que ce soit, il m’a ordonné d’aller passer la nuit avec ma famille et ne revenir que le lendemain”. Et pour faire plaisir à ses protégés, Faria n’hésite pas non plus à mettre la main à la poche, distribuant “enveloppes” et cadeaux à tour de bras.

Sur le terrain, la méthode Faria est également très particulière. À commencer par les séances d’entraînement, qui tenaient plus de la colonie de vacances que du camp militaire. “On voyait bien que les joueurs y prenaient un plaisir certain. Pour eux, c’était loin d’être une corvée”, se souvient Najib Salmi. L’ancien défenseur national Lahcen Ouaddani “Hcina”, quant à lui, se souvient des astuces qu’utilisait son coach pour animer ces séances : “Il organisait des mini-tournois et remettait aux joueurs de l’équipe gagnante 100 dirhams chacun. Il n’y avait pas mieux pour nous motiver”. Et contrairement à nombre de ses confrères, Faria donnait une grande liberté à ses joueurs : “Ce n’est pas le genre d’entraîneurs à vous imposer une heure pour dormir ou à vous dicter votre conduite, raconte El Haddaoui. Même à la veille des matchs officiels, il nous faisait suffisamment confiance pour nous laisser une certaine liberté”.

Certes, l’idylle entre Faria et ses poulains était traversée de quelques nuages, qui ne duraient jamais longtemps. Au Mondial 1986, la veille du match contre la Pologne, Faria venait de réunir les joueurs pour leur faire part des dernières recommandations. Furieux à cause du poste qu’on venait de lui attribuer, Aziz Bouderbala s’en prit verbalement à Faria en présence de ses coéquipiers. “D’un coup, il avait pris un air triste. J’aurais juré qu’il était sur le point de pleurer, se souvient ce dernier. Je l’ai aussitôt pris dans mes bras et me suis excusé, lui répétant que j’étais prêt à jouer là où il voulait”.

Faria n’était pas seulement apprécié de ses joueurs. Il était également l’entraîneur préféré de feu Hassan II, qui le convoquait souvent au palais ou sur un parcours de golf, pour s’enquérir de la santé de ses deux équipes. Au lendemain de la qualification pour le mondial mexicain, le défunt roi avait même lancé à celui auquel il avait offert quelques mois plus tôt son burnous personnel : “Je suis le roi du Maroc. Faria, vous êtes le roi du football”. Il se raconte même que les deux enfants de Mehdi Faria, nés de son mariage avec une Marocaine, doivent leurs prénoms à Hassan II. C’est d’ailleurs cette proximité royale qui a valu à l’homme tant d’inimitiés dans les hautes sphères. “Bien sûr qu’il dérangeait, étant donné qu’il n’avait de compte à rendre qu’à Hassan II, nous raconte l’un de ses proches. Au sein de la fédération, il y en avait beaucoup que cela faisait grincer des dents”. Ces derniers finirent par réclamer sa tête, et l’obtenir. Après la défaite du onze national, sur ses terres à Casablanca, en demi-finale de la CAN 1988 face au Cameroun, le sort de Mehdi Faria est scellé.

Ce n’est pas pour autant que sa magie va s’éteindre. Après quelques essais ici et là, il va vite rebondir, en 1995, en permettant à l’Olympique de Khouribga, non seulement de monter en première division, mais aussi de disputer deux finales de Coupe du trône. Pour l’anecdote, le jour où il est embauché par le club des phosphates, il prend un pari avec le président de l’OCK : “Je lui ai tout simplement dit que pour 100 000 dirhams, je lui permettrai d’embrasser la main du roi. Il a joué le jeu la première année. Mais la seconde, il a préféré s’abstenir”. Sacré Faria...

 
 
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