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N° 271
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Rajaoui convaincu, Zakaria Boualem n’est guère affecté par les contre-performances des Verts.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem, en vacances à Guercif et noblement installé devant la télé, vit un instant de bonheur intense, un truc que seuls les initiés peuvent comprendre. Une demi-finale de Champions League phénoménale – Manchester/Milan – que même les commentaires désabusés de monsieur Baco n’arrivent pas à gâcher. Un spectacle somptueux, qui relègue les pénibles efforts de nos footballeurs nationaux au rang de gesticulations chaotiques. Petite parenthèse rapide pour souligner que Zakaria Boualem, Rajaoui convaincu, n’est nullement affecté par les récentes contre-performances de son équipe favorite. Les blagues vaseuses des Wydadis, celles qu’on n’entend que lorsque le Raja va mal, ne lui arrachent qu’un pauvre sourire fatigué. Car, jusqu’à preuve du contraire, tous les clubs marocains sont derrière Khouribga et Tétouan, donc personne ne devrait faire le fier, et merci. Sauf peut-être les Khouribguis et les Tétouanais, mais personne ne s’intéresse à eux, puisque c’est le Raja, bon ou mauvais, qui fait l’info. ça doit être un peu énervant, d’ailleurs.

C’est le moment que choisit Lakhdar, le jeune cousin de Zakaria Boualem, pour le déranger. Le gamin passe son permis, et il cale sur une question. Notre héros, conducteur chevronné comme tous les Marocains, lui lance nonchalamment :

- Yallah, vas-y, c’est quoi le problème ?
- Quel est le véhicule le plus sécurisé : un tank ou une automobile ?

Oui, cher lecteur, tu as raison : il arrive que cette chronique prenne de temps en temps quelques libertés avec la réalité, mais ce n’est pas le cas ici. On demande aux Marocains, lors de l’examen du permis de conduire, de se prononcer sur l’aspect sécuritaire comparé d’un tank et d’une automobile. On imagine que la liste des questions a été validée par tout un tas de “lajnate” pleines d’experts en tout genre, que chaque question a été soigneusement débattue, soupesée lors de réunions nombreuses, que la liste finale a été signée et contre-signée par au moins trois ministres. Et ces brillants esprits ont estimé, en leur âme et conscience, qu’il était nécessaire, pour pouvoir conduire sur les routes marocaines, de savoir si un tank était plus sécurisé qu’une voiture…

Et là, Zakaria Boualem se demande : pourquoi ? Est-ce que Lakhdar passe son permis de tank ? Est-ce qu’il existe des Marocains qui se rendent chez Fiat et déclarent : “Je suis à la recherche d’un véhicule neuf, et j’hésite un peu entre un tank et une Uno… Mais comme je suis très attaché à la sécurité, je crois que je vais prendre un tank… Vous avez quoi comme couleurs disponibles ?”. Parce qu’il faut être bien clair : si Lakhdar Boualem rencontre un tank dans la rue, la dernière chose qu’il souhaitera savoir, c’est s’il est plus sécurisé que sa voiture. Il n’aura qu’une seule envie, celle de rejoindre dans des délais infiniment courts son bourabeh - une version orientale de la couette suédoise ultra-chaude et ornée de petites paillettes - et de regarder Al Jazeera pour savoir ce qui se passe à Guercif.

Là, Zakaria Boualem quitte son match des yeux, plisse doucement les mêmes yeux, et répond avec conviction :

- Facile, c’est la voiture, c’est plus sécurisé.
- Pourquoi ? Parce qu’il y a des bombes dans un tank ? Parce que c’est une cible pour les ennemis ? Parce que la visibilité est mauvaise ? Parce qu’il n’y a pas d’ABS ni d’airbags ?
- Non, parce que si on t’a posé cette question d’une très grande débilité, c’est que c’est un piège. Tout le monde a envie de répondre que c’est le tank, donc il faut répondre le contraire. C’est tout, c’est ça la raison.

Lakhdar clique sur “automobile”, se retourne vers son cousin, qui s’est entre-temps lui-même retourné vers le match, et lui lance plein d’admiration : “C’est la bonne réponse, tu es vraiment génial, Zakaria !”.

 
 
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