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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

Musique. Hymne à l’oisiveté

Tous les membres de Darga
s’écroulent sur scène : c’est le
tableau final de Tchoumira.
(MOHCINE)

24 heures, c’est le temps qu’il a fallu à Darga pour écrire Tchoumira, titre phare de leur prochain album. Une chanson dansante aux faux airs de fanfare, bien partie pour devenir l’hymne d’une génération.


Voici une histoire dans l’histoire. Celle d’une génération qui aurait enfin trouvé un hymne qui lui parle. Un soir de l’été 2005, les dix “fusionneurs” de Darga, big-band enfant de L’Boulevard, se retrouvent au chômage, presque simultanément. Badr Belhachemi, le guitariste, est le seul à gagner un salaire, en travaillant pour l’entreprise
familiale… Chômage déguisé, technique ou volontaire, chacun ses raisons. Mais tous respirent le même ras-le-bol de l’oisiveté forcée. Ce soir-là, sans activité et sans le sou, ils se réfugient de la chaleur, dans l’appartement d’un couple d’amis. Abdelmalek Rafii et Mohamed Oubiz, respectivement bassiste et vocaliste de la formation, se retirent dans une chambre. Quelques minutes plus tard, ils reviennent dans le salon : “Ecoutez ça, les gars”. Ils ont trouvé le son, le refrain et le titre d’une chanson. “Tchoumiraaaa, Tchoumiraaaa…”. Trois notes paresseuses qui, placées l’une à côté de l’autre, sonnent comme un grognement, mi-fatigué mi-dégoûté, un soir de chaleur estivale.

Du placenta au Parlement
Ce soir-là, Abdelmalek et Oubiz ne quitteront leur QG de fortune qu’après avoir écrit le dernier couplet du morceau. “On tenait notre thème. Mais il n’était pas seulement question du chômage dans sa définition économique. Par Tchoumira, on voulait évoquer un état d’esprit, un mode de vie dans notre société. Le vide, l’inactivité, le manque de perspective. Le chômage peut-être économique, intellectuel, émotionnel, politique et sexuel aussi”, lance Abdelmalek. La généralisation est d’autant plus justifiée que ce même été, L’Boulevard venait de se faire éjecter des locaux de la FOL (Fédération des œuvres laïques). Plus de locaux, plus de musique. Et plus d’espoir. Darga, comme le reste de la scène, perdaient leur dernier espace de liberté. “On s’est dit qu’on devait raconter une histoire générique. La nôtre et celle de chaque Marocain”, poursuit le bassiste. Et l’histoire commence à la naissance, “à l’hôpital de Sidi Bennour. Le médecin et l’infirmière cherchent à se faire offrir un petit-déjeuner. Pendant ce temps-là, dans un lit sans draps, à peine venu au monde, je meurs déjà de froid…”. Trois couplets plus tard, le nourrisson est devenu un homme. Il a trente ans et n’a toujours pas trouvé sa voie. Il prend sa décision : “Demain, J’irai m’écrouler devant le Parlement”. En 24 heures, les Darga avaient écrit et jeté les bases musicales du morceau, entre la basse et la batterie. Petit à petit, les autres instruments allaient suivre : percussion, guitare, clavier, mais un ingrédient manquait à la sauce. En 2005, la formation n’avait pas encore accueilli sa section cuivre (Khalil Nemmaoui au saxo, et Steph Bézier au trombone). Avec Tchoumira, le besoin en devenait pressant, ce morceau ne pouvait vivre qu’avec un son “fanfaronnant”. Sur le premier brouillon, ils s’étaient d’ailleurs amusés à détourner des accords de l’hymne national pour les placer en intro. Ils y renonceront très vite. “Le plus dur était de scénariser la musique au rythme des paroles, un thème pour chaque couplet et, surtout, trouver les bonnes transitions. Avec l’expérience de notre premier album, on avait également compris qu’on ne pouvait pas tous jouer en même temps”, poursuit Nabil Sakhra. Darga voulait un morceau dans la veine et l’esprit de l’album The Wall des Pink Floyd. Une gueulante enragée envoyée à la face d’un système étouffant. Le lendemain matin, les dix fusionneurs rangeaient le titre dans un coin de leur mémoire. Le public devra attendre un an pour voir Nabil Sakhra, le chanteur endiablé du big-band, s’écrouler sur scène et devant l’barlamane, entraînant dans sa chute les autres musiciens.

Un an plus tard, le laboratoire
Eté 2006, les cactus casablancais s’apprêtent à remonter sur la scène de L’Boulevard, après une année d’absence. Ils veulent leur retour fort et spectaculaire. Tchoumira est élu pour la cause. “Nous étions prêts et sûrs de l’impact du titre. Mais nous avions besoin de tâter le pouls du public avant de monter sur scène”, explique Azeddine Berhilia, le claviste de la formation. Pour tester leur musique, Darga ont une recette et un laboratoire, toujours les mêmes : un boeuf à la Cigale, le bistrot casablancais. “On y retrouve toutes les franges de notre public. Les musiciens, les mélomanes, les journalistes… C’était eux, l’examen final de Tchoumira”, conclut Azeddine. Verdict du jury ? Mention très bien. Tchoumira est bien plus qu’un morceau. C’est un show quasiment chorégraphié. Sur scène, joignant le geste à la parole (et à la musique), les prophètes du chômage récupèrent et détournent le pas militaire. Et entre deux sets de slam enragé, Nabyl et Oubiz, les deux vocalistes, déambulent sur les planches, de ce pas dandinant… avant de s’écrouler, las de tourner en rond, à la fin de la chanson. Un an plus tard, le morceau avait fait le tour des festivals du pays : L’Boulevrad, Essaouira, Casablanca… Et avant même que le big-band n’ait eu le temps d’entrer en studio pour le coucher sur le polycarbonate d’un CD, à Dakhla, en mars dernier, le public l’entonnait et se dandinait du même pas de Tchoumira…

 
 
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