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N° 272
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Fahd Iraqi

Reportage. Dar As-Sikkah, l’usine à fric

Située sur la route reliant Salé
à Meknès, Dar As-Sikkah est
placée sous haute protection.
Des gendarmes, armés jusqu’aux
dents et dotés de gilets pare-balles,
effectuent régulièrement des
rondes à l’intérieur de ce site étalé
sur 20 hectares, dont
18 000 m2 couverts.
(TNIOUNI / NICHANE)

C’est de cette imprimerie d’un genre particulier que sort tout l’argent qui circule au Maroc. Visite guidée dans la très fermée fabrique de monnaie nationale.


Bienvenue à Dar As-Sikkah, l’un des bâtiments symboles de la souveraineté du Maroc, l’usine où est fabriquée la monnaie nationale. Le Dirham, sous toutes ses coupures et formes, orne d’ailleurs ce hall qui accueille tout visiteur. Certains “articles” exposés ont même disparu de la circulation. Exemple : ce bon vieux billet de 10 DH, première coupure par laquelle l’établissement avait démarré son
activité, en mars 1987. Mohamed Mezdaoui, aujourd’hui directeur-adjoint de Dar As-Sikkah, se souvient du démarrage : “Ce ne sont pas des projets que l’on a la chance de démarrer tous les jours. Le Maroc avait alors cessé d’importer ses billets de banque, il fallait gérer la transition de la meilleure des manières”. Le numéro deux de l’usine joue volontiers au guide pour la visite de cette institution qu’il connaît mieux que sa poche. Trois agents de la sécurité interne, dont la ligne la plus importante du CV est le sport de combat maîtrisé, s’y joignent sans gêne.

Avec approbation royale…
Première étape : le département ingénierie. Des infographistes affairés sur leurs écrans d’ordinateur travaillent sur de nouvelles créations : des billets et des pièces à mettre en circulation, mais aussi des pièces commémoratives que Bank Al-Maghrib frappe en série limitée pour les grandes occasions. “Pour chaque coupure, nous définissons un thème. Celui du billet de 200 DH est la mer, par exemple. Nous déterminons alors des visuels avant de trancher entre ceux qui seront visibles à l’œil nu et ceux qui seront masqués”, explique Mezdaoui, en glissant un billet de 200 DH sous une lampe à ultraviolets : un coquillage, invisible au commun des mortels, apparaît alors comme par enchantement sur le billet bleu. Cette phase de conception dure généralement entre trois et six mois. C’est que les allers-retours pour la validation sont nombreux. “Toutes nos propositions sont soumises à l’approbation du Palais. C’est d’ailleurs Sa Majesté Mohammed VI qui a suggéré l’idée de reproduire les effigies des trois rois sur les nouvelles coupures”, explique notre guide.

Le département ingénierie chapeaute également les ateliers de pré-presse. Sur place, c’est la transformation des maquettes en planches cylindriques pour l’impression de billets ou encore en coins de frappe pour les pièces. Un processus complexe, qui passe par différentes étapes de gravure, à la main ou automatisée. Aujourd’hui, l’artiste graveur, noyé au milieu de ses estampilles, travaille sur la reproduction d’une calligraphie sur un poinçon. “C’est le sceau royal”, lance-t-il discrètement. En fait, en plus de la monnaie, Dar As-Sikkah imprime également les principaux documents sécurisés du royaume : cartes d’identité, passeports ou encore timbres fiscaux. Un département entier est consacré à cette activité, appelée à se métamorphoser avec l’apparition de documents biométriques. “Nous accompagnons les autorités de tutelle pour les projets de cartes d’identités et de passeports électroniques”, se contente de signaler Mezdaoui.

La couleur de l’argent
La visite se poursuit à l’étage. Le laboratoire est une des grandes fiertés de la maison. Ici, cinq personnes s’affairent en permanence pour contrôler la matière première comme les “produits finis”. Plusieurs types de tests visuels, chimiques et mécaniques, sont exercés sur les billets et les pièces. Idem pour le papier coton, les flans (pièces brutes non encore frappées) et sur les encres fiduciaires, principaux intrants dans la fabrication de monnaie, importés auprès de quelques opérateurs mondiaux spécialisés.

Direction : la salle d’impression. Les agents de sécurité sont toujours là, ouvrant les différents sas à coups de digicodes. Les caméras, de leur côté, balayent le passage en continu pour ne rien rater du déplacement. “Il n’y a pas un seul angle mort sur tout le site”, assure le responsable de la sécurité. En traversant les différents départements, la multiplicité des coffres-forts impressionne. “Chaque département dispose de son propre coffre pour y déposer les produits en sa possession. Tout dépôt est précédé d’un comptage et, pour ouvrir le coffre, il faut trois clés, dispatchées entre le département concerné, le département de contrôle et la sécurité interne”, explique notre guide. Avec un dispositif sécuritaire aussi verrouillé, les incidents sont très rares. Mêmes les fouilles corporelles systématiques du personnel, que l’on trouverait normales dans ce genre d’usine, se révèlent être un pur mythe. “Nous n’en arrivons là que si un manque est détecté. Cas extrêmement rare”, assure Mezdaoui.

Dans l’imprimerie, on apprend une vérité longtemps tue : l’argent a vraiment une odeur. Elle domine même largement les senteurs d’encre et de papier, communes aux imprimeries classiques. Aujourd’hui, c’est le billet de 200 DH qui passe dans les rotatives. Des chariots chargés de rames de papier passent alors d’un processus à l’autre. L’exercice de calcul est irrésistible : 35 exemplaires de billets sont imprimés sur chaque feuille. Chaque feuille vaut alors 7000 dirhams et une rame, c’est 3,5 millions de dirhams. Enfin, chaque chariot qui attend en bout de chaîne transportera au bas mot 50 millions de dirhams… Comment faire abstraction de ces chiffres qui donnent le tournis ? “On finit vite par s’habituer. Ici, on ne traite pas de l’argent, mais une simple marchandise”, explique Mezdaoui. On veut bien le croire.

À Dar As-Sikkah, d’ailleurs, on ne raisonne jamais en valeur, uniquement en nombre de billets. “Au titre de l’année 2006, nous avons réalisé une production considérable. 440 millions de coupures et 60 millions de pièces sont sorties de nos machines”, explique Adelilah Maâmri, le directeur de Dar As-Sikkah, croisé à la fin de la visite. Une bonne partie de cet argent vient remplacer les billets ou les pièces usées qui remontent tout le circuit bancaire pour atterrir au centre de tri. La mise en circulation de tout cet argent est une autre histoire. Et elle est du seul ressort de Bank Al-Maghrib. Car si la monnaie se fabrique, la richesse, elle, se crée.

 
 
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