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N° 272
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

“Notre société est de plus en plus frileuse”

Antécédents
Ahmed Maânouni
Cinéaste
(AIC PRESS)

1944. Naissance à Casablanca.
1978. Premier long métrage Alyam, Alyam.
1981. Réalise Al Hal (Transes).
1982. Entame une carrière de directeur photo.
1993. Réalise Les goumiers marocains (documentaire).
2005. Réalise une trilogie sur les relations Maroc-France pour 2M et La Chaîne parlementaire française (LCP).

Smyet bak ?
Slimane Belhaj.

Smet mok ?
Saïla Bent Ali.

Nimirou d’la carte ?
B 263443.

Vous faites partie de ces gens dont le nom parle à tout le monde sans que personne ne sache ce qu’ils font réellement. C’est frustrant ?
C’est déjà bien que le nom parle aux gens. Qu’ils ne se disent pas : “C’est qui ce kheyna ?”. J’aime bien ma place derrière la caméra. Je fuis les projecteurs et préfère plutôt éclairer les autres. C’est probablement dû à une timidité réelle. Et comme tous les vrais timides, il m’arrive de commettre quelques excès, de vouloir me mettre en avant de temps à autre, comme pour cette interview.

Au début des années 80, vous avez signé deux chefs-d’œuvre du cinéma marocain (Alyam Alyam et Al Hal). Cela vous prédestinait à une grande carrière cinématographique, mais vous choisissez de disparaître de la circulation. Qu’avez-vous fui exactement ?
Je n’arrive pas à me l’expliquer. J’assume tous mes choix. Disons qu’à l’époque, le cinéma marocain n’était pas aussi structuré qu’aujourd’hui. C’était plus western. Les quelques réalisateurs de l’époque étaient des poor lonesome cow-boys, abandonnés à leur propre sort. C’est pour ça que j’ai commencé à faire les images des autres.

D’autres réalisateurs de votre génération se sont accrochés et s’en sont pas mal sortis …
C’est vrai. J’en parlais récemment avec Jilali Ferhati. Il m’a dit que s’accrocher faisait horriblement mal aux doigts.

Et vous, vous n’aviez ni le courage ni la patience de vous accrocher ?
J’avais surtout l’ambition d’aborder d’autres sujets et de travailler dans des conditions plus confortables. J’ai peut être choisi la facilité. Mais rassurez-vous, même plusieurs années plus tard, j’ai eu ma dose de galères pour monter mon dernier film (Les cœurs brûlés) au Maroc.

Initialement, vous étiez parti en France pour étudier l’économie avant de vous retrouver dans le théâtre. Qu’est-ce qui s’est passé pour que Brecht détrône Keynes ?
Vous ne croyez pas si bien dire. Brecht a su me parler. Ses pièces sont tellement riches d’humanité. Au lycée déjà, je suivais des cours d’art dramatique mais il fallait un élément déclencheur. Mes proches n’ont pas forcément compris mon choix au début, mais ils m’ont laissé vivre ma vie.

L’affiche de “Alyam Alyam” montrait une vieille femme tirant nerveusement sur une cigarette. Vous croyez qu’une affiche pareille passerait sans histoires encore aujourd’hui ?
Sûrement pas. Je trouve que notre société est de plus en plus frileuse, au lieu d’être de plus en plus libre. La liberté permet d’être plus heureux. C’est une évidence. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas encore trouvé quelqu’un qui défende la non-liberté.

Dans vos films, vous avez, bien avant tout le monde, évoqué les sujets de l’émigration (1978) et des soldats africains lors de la Deuxième guerre mondiale (1993). Qu’est-ce que cela vous fait de constater que ces thèmes sont toujours d’actualité ?
Récemment, j’ai revu Alyam Alyam pour vérifier un sous-titrage. Je n’avais plus revu mon film depuis quelques années. J’étais partagé entre deux sentiments très forts. D’un côté, la satisfaction quant à mes choix esthétiques et techniques. De l’autre, une profonde tristesse de constater que trente ans plus tard, nos sociétés tout autant que les pays d’accueil n’ont rien fait pour remédier au problème. A l’époque, c’était une maladie qui touchait une petite partie du corps social. Aujourd’hui, c’est un fléau qui n’épargne plus personne. À la sortie d’Indigènes, une amie est venue me dire : “On a eu raison, il y a 13 ans”. Tant mieux, puisqu’on ne peut jamais prétendre avoir fait le tour d’un sujet.

Alyam Alyam vient d’être sélectionné par Martin Scorsese pour être projeté à Cannes dans le cadre d’une opération de sauvegarde du patrimoine cinématographique universel. C’est une revanche sur l’histoire ?
Du tout, puisque le film avait très bien marché en salle, surtout en Europe. Je vois dans ce geste une ouverture d’un géant du cinéma mondial sur d’autres cultures. Cela me redonne de l’espoir pour l’humanité. Il n’y a donc pas de revanche. Je suis ravi d’avoir planté un arbre qui a vécu autant d’années.

 
 
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