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Par Abdeslam Kadiri,
avec agence

Turquie. "Ni Charia, ni coup d’Etat"

La manifestation monstre
du 29 avril a fait reculer
Tayyip Erdogan, qui a
fini par programmer
des législatives anticipées.
(AFP)

La Turquie se dirige vers des législatives anticipées, après l’opposition des laïcs et de l’armée à l’élection d’un ministre islamiste à la présidence de la république. Et la crise politique n’est pas loin…


Qui succèdera au très laïc président turc Sezer, dont le mandat expire le 16 mai prochain ? La candidature d’Abdullah Gül, candidat du Parti de la justice et du développement (AKP), est loin de faire l’unanimité. Pour l’AKP, l’élection du dauphin du premier ministre Tayyip Recep Erdogan, le 27 avril, était pourtant une formalité. Mais la manifestation
géante d’Istanbul, dimanche dernier, a changé la donne. Cette véritable démonstration de force des laïcs a fait plier le gouvernement. Mardi, la Cour constitutionnelle a annulé le premier tour de l’élection présidentielle, dont les résultats avaient provoqué une crise entre l’armée et le gouvernement issu de la mouvance islamiste modérée. Du coup, Erdogan s’est ainsi vu contraint, le soir même, de convoquer des élections législatives anticipées. Et rien ne garantit que Abdullah Gül et l’AKP, que l’on taxe d’islamistes conservateurs, retrouvent une majorité absolue dans la nouvelle assemblée. Le fait est loin d’être anodin. C’est la première fois de l’histoire de la Turquie moderne qu’un scrutin présidentiel est invalidé. Comment en est-on arrivé là ?

Islamisme ou kémalisme
Ce qui s’est passé dimanche dernier est symboliquement très fort. Une marée d’un million de Turcs laïcs, qui a rassemblé militants de l’opposition, syndicalistes, ou simples hommes de la rue, a déferlé dans les rues d’Istanbul pour afficher son attachement à la laïcité. Cette Turquie patchwork brandissait des banderoles : “main dans la main contre la Charia”, des portraits d’Attatürk, tout en scandant des slogans hostiles aux Etats-Unis et l’Union Européenne. Les manifestants ont voulu en majorité faire échouer le processus électoral en cours, qui devait désigner le futur président de la république turque. Leur crainte : que l’avènement du candidat de la formation islamiste AKP, Abdullah Gül, ne sacrifie l’héritage de Mustafa Kemal Attatürk, le père fondateur de la république laïque en 1923, fermant ainsi la porte à la Turquie moderne. En fait, les kémalistes redoutent que l’AKP n’islamise le pays en douce. Le 14 avril, ils avaient déjà lancé un premier avertissement : un demi-million de Turcs avaient manifesté à Ankara contre l’éventuelle candidature d’Erdogan. Les laïcs lui reprochaient son passé d’islamiste et le soupçonnaient de saper les fondements de la république. Erdogan a fini par jeter l’éponge, désignant le numéro 2 de son parti, Abdullah Gül, également chef de la diplomatie turque. Avec ce choix, l’affaire était pliée et les mécontents calmés, pensaient in petto les cadors de l’AKP. La suite des événements montra qu’ils s’étaient lourdement trompés.

Unique candidat à la présidence, Gül suscite la méfiance de l’armée et de l’élite laïque du pays. Le 27 avril, lors du premier tour du scrutin, qui s’est déroulé au Parlement d’Ankara, il a raté le coche. Il fallait au candidat de l’AKP les deux tiers des députés (367 sur 550) pour l’emporter au premier tour. Il en a obtenu 357. Explication : les députés de l’opposition ont boycotté le vote. Un deuxième tour de scrutin, voire un troisième tour, étaient prévus. C’était sans compter le recours déposé par le principal parti laïc d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), demandant l’annulation du vote pour “absence de quorum”. Mardi, la Cour constitutionnelle lui a donné raison. Erdogan, mis sous pression, n’a eu d’autre choix que d’appeler à des élections législatives anticipées.

L’avertissement de l’armée
Les kémalistes, représentés à l’Assemblée par le CHP et omniprésents dans l’appareil d’Etat et dans l’armée, semblent prêts à tout. Ils ne veulent pas plus de Gül que d’Erdogan, dont les épousent portent le foulard. Pour les courants laïcs, la seule idée d’une “First lady” voilée est inconcevable, tant elle est symbole, à leurs yeux, de l’islam politique. Gül a pourtant prévenu, concernant le port du voile, qu’il s’agit “d’une préférence, d’un droit individuel, que tout le monde doit respecter”. L’homme a également exclu de renoncer à sa candidature à la présidence.

Mais la surprise est venue des militaires. Vendredi, au soir du premier tour, l’armée a accusé en termes très durs le gouvernement, au pouvoir depuis 2002, de ne pas défendre les principes laïques et rappelé à mots couverts qu’elle était prête à le faire elle-même. Coup d’Etat ? L’armée s’est en tout cas dite “préoccupée et inquiète”, dans un communiqué intitulé “Le mémorandum de minuit”, et affirme clairement ne pas vouloir d’Abdullah Gül.

Législatives anticipées
Fait encore plus inédit, le gouvernement a choisi de ne pas reculer devant les militaires. Il a riposté sèchement, rappelant à l’ordre les militaires, auteurs de quatre putsches en cinquante ans (en 1960, 1971, 1980 et 1997). Avec autorité, Erdogan a fait savoir que l’état-major “reste placé sous les ordres du premier ministre”. Signe de l’agitation qui règne dans le pays, la livre turque perdait 4%, lundi en milieu de journée, et l’indice de la Bourse d’Istanbul 8%. Si bien que le vice-premier ministre, Abdullatif Sener, a dû intervenir pour rassurer les marchés, en affirmant que le gouvernement faisait de la stabilité macro-économique sa priorité. Face à cette vague contestataire, Tayyip Recep Erdogan, a exhorté lundi, dans un discours officiel, les Turcs à l’union : “Chers concitoyens, l’union, l’unité et la solidarité sont nos plus importants besoins”.

Erdogan et son poulain Gül démentent vouloir faire de la Turquie un Etat islamiste. Ils rappellent qu’ils sont au pouvoir depuis cinq ans, période marquée par une forte croissance économique, et qu’ils ont engagé des discussions en vue de l’adhésion du pays à l’Union européenne, gage de leur volonté d’ouverture. Le gouvernement bénéficie du soutien des intellectuels qui s’opposent à une intervention militaire. Les manifestants eux-mêmes sont contre une ingérence de l’armée. Parmi les banderoles brandies , on pouvait lire “Ni Charia, ni Coup d’Etat”. Pour le journaliste et anlyste politique Oral Calislar, interrogé par l’AFP : “C’est une bonne chose. La société turque, connue pour être inactive, est descendue dans la rue pour clamer : “Nous sommes inquiets au sujet de la laïcité mais nous ne voulons pas de coup d’Etat pour autant””. Les réactions des partis d’opposition, alliés traditionnels de l’armée, furent aussi notables : nombre de syndicats et d’éditorialistes ont condamné la sortie “honteuse” des militaires. Ils soulignent la nécessité d’une issue démocratique, sous forme d’élections législatives, qu’ils souhaitaient depuis de nombreux mois. Même Erdogan s’est résigné à accepter cette “sortie honorable de crise”. Mardi, il a déclaré que le scrutin pourrait avoir lieu le “24 juin ou le 1er juillet”, précisant qu’il s’agissait des “premières dates possibles”. Il a aussi annoncé une réforme, avant la dissolution de l’actuel Parlement, pour faire élire le président de la république au suffrage universel. En attendant, l’élection présidentielle se déroulera ce dimanche 6 mai, dans un climat frisant la crise politique.



Abdullah Gül. Le candidat de la discorde

Avec Abdullah Gül, l’AKP pensait abattre sa carte-maîtresse. L’homme avait toute l’expérience et la latitude “européenne” qui manquaient à Erdogan et la presse ne tarissait pas d’éloges sur le candidat de l’AKP à la présidence. Et pourtant… Gül, 56 ans, dirige la diplomatie turque depuis quatre ans. Né à Kayseri, dont il est devenu député, il est docteur en économie et a effectué une grande partie de sa carrière en Arabie Saoudite, en tant que cadre à la Banque islamique du développement. En 1991, il est élu député du Parti islamiste de la prospérité. Il en devient vice-président deux ans après, puis crée le Parti de la vertu en 1999. En 2001, il fonde, avec Erdogan, l’AKP. Quand le parti sort vainqueur des législatives de 2002, c’est lui qui assure l’intérim au gouvernement, en l’absence d’Erdogan. Pour les laïcs, il représente aussi le visage de la Turquie attachée aux valeurs religieuses et culturelles. Pour autant, Gül a toujours pris ses distances avec l’islam politique. Pro-européen, c’est lui qui a mené la Turquie sur la voie de l’adhésion à l’Union europénne, défendant sans relâche les réformes réclamées par Bruxelles.

 
 
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