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N° 272
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB est convaincu qu’on apprend à voter en votant, qu’on obtient ses droits en les réclamant.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



“Oullah, les Marocains, il leur faut une politique à la Basri ! C’est lui qui avait tout compris… S’il était là, il n’y aurait ni kamikaze ni deux”. La première fois qu’il a entendu cette puissante analyse, à la terrasse d’un café (faut-il le préciser), Zakaria Boualem n’a pas été choqué. Il a même peut-être été d’accord. Et puis, à force d’entendre cette rengaine dans toutes les bouches, il a fini par la détester. Tout d’abord parce qu’il adore ne pas être d’accord, c’est une sorte de plaisir de connaisseur. Et ensuite parce que cette théorie est profondément stupide. Elle est historiquement stupide, puisque c’est précisément la politique de Basri – miser sur les barbus pour bouffer les gauchistes – qui a abouti à cette catastrophe. Un peu comme le Docteur Frankenstein : l’homme qui a créé un monstre, lequel a entamé sa carrière de monstre en le mangeant tout cru. Voilà pour l’histoire.

Mais il y a pire. Il y a quelque chose d’humiliant à voir un peuple réclamer de la zerouata, parce qu’il s’estime trop bête pour s’en sortir autrement. Zakaria Boualem a trop d’orgueil pour s’y résigner. Derrière cette volonté exprimée par le peuple des cafés, il y a l’idée que la répression, même si elle est injuste, ne s’abattra que sur les gens louches, c'est-à-dire “les autres”. Les braves gens n’ont rien à craindre, c’est évident. Encore une stupidité… Parce que ça ne se passe pas comme ça. On commence par sortir la zerouata contre ceux qui ont quelque chose à se reprocher, ça les calme c’est vrai. Puis, on continue
la manœuvre en s’attaquant à ceux qui ont l’intention d’avoir quelque chose à se reprocher, même s’il ne sont pas encore au courant. Pris par l’élan, on continue et on s’attaque à tous ceux qui énervent le système. Le problème, c’est qu’ils sont de plus en plus nombreux parce que justement le système devient susceptible. Oui, c’est une règle universelle : un système à base de zerouata devient susceptible mécaniquement. Et la danse de la zerouata continue jusqu’à ce qu’elle vienne s’abattre justement sur tous ceux qui l’ont réclamée à la terrasse des cafés.

Voilà pourquoi cette idée est stupide, et tant qu’à faire, autant citer une seconde théorie qui rend notre nerveux Guercifi encore plus nerveux : “On n’est pas fait pour la démocratie… c’est vrai, quoi, on est un peuple d’analphabètes, on ne devrait pas voter… c’est trop tôt”. Lorsqu’il entend ce genre de choses, Zakaria Boualem se demande quelle est la solution proposée par ces brillants penseurs. Attendre tranquillement d’atteindre un taux acceptable d’analphabétisme, qu’il faudra sans doute fixer auparavant. Attendre que le système se réveille un beau matin et dise : “Vous avez été sages, vous avez bien appris vos leçons, vous êtes bien éduqués t’bark Allah alikoum, tenez un peu de démocratie, vous l’avez bien méritée”. Sans avoir de conscience politique bien solide, Zakaria Boualem a l’impression que cela ne se passe jamais comme ça. Il a l’impression que si on ne réclame rien, on n’a rien, c’est tout, et c’est valable pour à peu près tout. Si les Européens n’avaient pas fait de grèves au début du siècle dernier, aucun patron marocain n’aurait eu l’idée saugrenue de nous accorder quelque chose d’aussi étrange que des congés payés.

Et dans la foulée, il faut également citer cette phrase puissante, émanant en général des mêmes penseurs : “On n’est pas habitué à la démocratie, on n’a pas encore cette culture”. Et, bien entendu, ils s’abstiennent d’expliquer comment acquérir cette culture sans voter… Sans doute en installant un grand software dans la tête des gens, soudain. Un truc qui change complètement notre façon de réfléchir.

Pour toutes ces raisons, Zakaria Boualem est convaincu qu’on apprend à voter en votant, qu’on obtient ses droits en les réclamant, et qu’on ne lutte pas contre la débilité suicidaire des kamikazes en leur tapant sur la tête mais bien en remplissant cette même tête. C’est plus difficile, mais c’est comme ça.

 
 
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