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Festival. Dijon à la sauce marocaine
N° 273
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Jean Berry

Festival. Dijon à la sauce marocaine

Bigg, lors de la soirée
Maroc Street Life.
(© ROXANNE GAUTHIER)

Pendant quatre mois, des artistes marocains prennent possession des théâtres, galeries et salles de concert de Dijon, en France, dans le cadre du cycle Made in Maroc. Au menu : malhoun, slam, hip-hop, contes… Un condensé du panorama de la création marocaine d’aujourd’hui.


“Le public ne voulait plus quitter la salle ! On ne s’attendait pas vraiment à un tel succès, et on n’avait pas préparé de rappel”. Touria Hadraoui, chanteuse de malhoun, n’en revenait pas… Voici un mois, sa rencontre scénique improvisée avec la poésie de son compagnon
Abdallah Zrika, le jazz du saxophoniste Louis Sclavis et les déclamations du slammeur Dgiz a conquis le public dijonnais. C’est là l’originalité du cycle Made in Maroc, mis en place par Zutique productions pendant quatre mois, au rythme d’un ou deux spectacles ou projections (Ali Essafi, Daoud Aoulad Syad, Ismaïl Ferroukhi) hebdomadaires. Objectif : confronter des formes artistiques anciennes et plus modernes, pas toujours disposées à se rencontrer, et imaginer des formules plus ludiques, incarnant un panorama de la création artistique marocaine. Et ça marche !

Contes et orientalisme
“J’ai tout de suite senti des points de rencontre avec le slam de Dgiz, témoigne Touria Hadraoui. Finalement, j’étais la seule à porter des textes anciens, avec des écrits de poètes remontant aux IXème, XIVème ou XVème siècle. Et je dois dire qu’ils n’ont rien perdu de leur modernité”. Ravie, comme le conteur et musicien Hamed Bouzzine, originaire de Guelmim, arrivé en France en 1962, et qui pose avec ses spectacles quelques questions sur l’immigration… “Un jour, je suis arrivé au bled et mes petites nièces étaient tristes. Le prince du quartier était mort, me disaient-elles, c’était le Détroit qui l’avait avalé. C’est ce genre d’histoires que j’essaie de raconter”. Nourri de contes locaux et de rythmes nord-africains, il a été l’auteur de plusieurs disques de contes pour les plus jeunes, et a même adapté Rimbaud ou Averroès avec des rappeurs. En plus de ses deux spectacles, Folies Berbères et De Tanger à Tombouctou, donnés au Bistro de la Scène et au Consulat du Maroc, Hamed Bouzzine a été pour l’occasion le guide surprenant d’une déambulation dans les salles orientalistes du Musée de Dijon. “Un musée, c’est vraiment assez austère comme cadre. Du coup, tu as intérêt à être ludique”, fait remarquer le conteur qui poursuit : “Surtout avec l’orientalisme, ce rêve occidental, et sa perception un peu fantasmagorique de la femme musulmane. Du coup, j’ai construit pour l’occasion un répertoire de récits et de contes orientaux, plutôt légers, avec des traits assez moqueurs, ironiques, ou d’autres plus philosophiques”.

Fusion, électro, hip-hop…
Autre ligne directrice du cycle Made in Maroc, malgré son nom : ne pas se limiter aux seuls artistes marocains, mais plutôt leur permettre de s’ouvrir sur des créateurs de l’autre côté de la Méditerranée. Ainsi Darga jouait vendredi dernier en première partie des “grands frères” de la fusion maghrébine, Gnawa Diffusion. Idem pour Zayan Freeman, électron électro, qui mêlera son univers à celui de Naab, MC et producteur marocain installé en Bretagne, dont le premier album s’est écoulé à 10 000 exemplaires dans une quinzaine de pays. Le concert sera en outre habillé des créations de deux vidéastes : “En tant que graphiste, l’animation vidéo en live est le complément logique de ma recherche musicale, fait remarquer Zayan Freeman. C’est aussi l’occasion de tendre vers une nouvelle forme de spectacle, de chercher au-delà du concert classique… Et d’apporter quelque chose en plus aux musiques électroniques, qui sont souvent vues comme vides de messages”.

Fin mars, DJ Key et Bigg faisaient également leur apparition à deux heures du matin sur les quais de la gare de la capitale bourguignonne. Quelques fans les attendaient déjà sur place. Le premier retrouvait DJ Idem, après un set commun à quatre platines à l’édition 2006 de L’Boulevard. Quant à Bigg, il inaugurait son premier concert à l’étranger. Le tout aux côtés de H-Kayne et Dee Nasty, et avec la visite impromptue, pour un freestyle réussi, du beat-boxer Ezra, qui présentera fin mai à Rabat le spectacle Ecorces de peines, aux côtés du slammeur D’ de Kabal et du danseur contemporain Didier Firmin.

Quelques jours plus tôt, Majid Bekkas, poly-instrumentiste, chantre des fusions entre musique gnawi, blues et jazz oriental, présentait une rencontre entre ses airs et le flamenco du guitariste espagnol Pedro Soler, déjà croisé pour une création à l’Institut français de Casablanca. “Pedro était intéressé par le guenbri et le oud… Et moi je connaissais un peu le flamenco, mais c’est à son contact que je l’ai redécouvert. Il y avait un vrai dialogue entre nous sur scène, et le public a senti cela”, témoigne Majid Bekkas. Le concert en duo, intitulé Gibraltar Jazz, présenté un mois plus tôt à l’Institut du monde arabe à Paris, choisissait cette fois la scène d’un théâtre sis en plein cœur du quartier “sensible” des Grésilles.

Artisans de la culture
C’est justement là que Zutique, l’association productrice de Made in Maroc, a récemment installé ses nouveaux bureaux, dans d’anciens appartements d’habitation. D’autres devraient bientôt être dédiés à des résidences d’artistes. “C’est une manière de nous rapprocher d’un public pas forcément facile à faire déplacer, explique Frédéric Ménard, le dirigeant de l’association. C’est aussi un moyen de montrer qu’on peut monter une opération culturelle avec des créations, des résidences et des spectacles, dans un quartier décrit comme difficile”. Et de poursuivre : “C’est l’occasion aussi de se demander ce qui est vraiment fait pour sortir ses quartiers de leur isolement. Franchement, j’ai envie de répondre pas grand-chose”.

Loin du kärcher, ces artisans de la culture ont choisi d’autres armes pour tisser des passerelles entre les communautés, sans oublier les publics les plus défavorisés. Ainsi, les détenus du quartier des mineurs de la maison d’arrêt de Dijon recevaient, il y a peu, l’une des stagiaires de l’association. Après un tour du Maroc de trois mois, Julie Russeil est venue présenter un atelier sur la musique marocaine. “Les jeunes ont adoré, témoigne-t-elle, c’était beau et fort”. C’est aussi cela, la culture…

 
 
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