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N° 273
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Un yacht et des vagues

Ahmed R. Benchemsi
Un président n’est pas un roi. Et une démocratie n’est pas une monarchie absolue.


Deux jours après avoir été élu président de la république française, Nicolas Sarkozy a été violemment pris à parti par ses adversaires politiques, ainsi que par une bonne partie des médias. En cause : les “vacances de milliardaire” qu’il s’est accordées au lendemain de sa victoire. Bien entendu, les médias savaient tout de ces vacances, quasiment en temps réel. Après avoir rallié Malte en jet privé (la photo du jet, son immatriculation, ainsi que le coût potentiel du trajet étaient
révélés moins d’une heure après l’atterrissage), Sarkozy, sa femme et son fils embarquaient à bord d’un yacht. Moins d’une heure plus tard, là encore, on savait tout de ce yacht. Son nom (le Paloma), sa taille (60 mètres), son propriétaire (le capitaine d’industrie Vincent Bolloré), le nombre de pièces qu’il comporte (9), et le coût potentiel de sa location pour une semaine (173 000 euros). On a même eu droit, sur un programme de divertissement télévisé, à une “visite virtuelle” du yacht, ainsi qu’à des commentaires inspirés sur les couleurs du couvre-lit sous lequel M. et Mme Sarkozy pensaient s’abriter, loin des photographes et de la fureur du monde.

Hélas pour le nouveau président, son pays est une démocratie. Non seulement rien ne lui a été épargné (“On dirait un nouveau riche qui vient de gagner au loto”, “Est-ce la république qui paie ?”, etc.), mais il va devoir s’expliquer, dès son retour. Ses lieutenants ont déjà commencé, avant même qu’il ne rentre : “Et le yacht et le jet lui ont été gracieusement prêtés par son ami Bolloré”, “Bolloré est un citoyen français lui aussi, ce n’est pas parce qu’il est riche qu’il est infréquentable”, et même “après une campagne harassante, le président a bien le droit de se reposer dans des conditions confortables, non ?”. Quoi qu’on pense de Nicolas Sarkozy, ce dernier argument est irréfutable. Toute une vie au service de son pays, et un sprint final de 5 ans, sans s’arrêter ni respirer, couronné par le vote démocratique de plus de 20 millions de citoyens… Et avec tout ça, on le crucifie parce qu’il s’est permis – et encore, sans que ça ne coûte rien à l’Etat – une mini-croisière de trois jours, pour se remettre de ses émotions ?! La démocratie, il faut le reconnaître, secrète parfois des excès…

Comment résister à la tentation du “et nous ?”. Combien la famille royale possède-t-elle de yachts, exactement ? Ou de jets ? Combien de fois Mohammed VI part-il en vacances par an ? On sait juste qu’à chaque fois, ce ne sont pas seulement sa femme et ses enfants qui l’accompagnent, mais une cour entière, formée de 100 à 300 personnes. Combien ça coûte, de faire voyager tout ce monde-là ? Et qui paie ? Poser ces questions, c’est déjà mettre un pied dans le crime de lèse-majesté (passible, pour rappel, de 5 ans de prison ferme et de 100 000 DH d’amende). Enquêter, et publier des réponses, c’est y poser les deux pieds – et s’exposer à des leçons sur “le respect de la vie privée”, professées par une brochette de confrères sentencieux…

Comparaison, certes, n’est pas raison : un président est un président, un roi est un roi. Et puis, la royauté ne va pas sans un minimum de luxe : voyez les rois et reines d’Espagne, de Belgique ou de Norvège. Leurs pays sont quand même des démocraties, non ? Si… Mais tant qu’à comparer, comparons aussi les prérogatives. Ces monarques-là n’ont de pouvoirs que protocolaires. Ils ne représentent pas leurs peuples (c’est le rôle des gouvernements élus), mais plutôt l’Histoire de ces peuples. Il est compréhensible que les représentations de ces Histoires – que les peuples eux-mêmes souhaitent glorieuses – s’enrobent d’un certain apparat. En revanche, ceux qui gèrent effectivement les destinées des peuples sont astreints à une image de proximité et de modestie – et à rendre des comptes là-dessus (y compris financiers) en permanence. Vous verrez, le yacht de Sarkozy, on n’a pas fini d’en entendre parler…

Concluons sur une autocritique : est-ce vraiment raisonnable (ou plutôt : n’est-ce pas trop populiste) de reprocher son train de vie à notre famille royale ? Après tout, dit la voix de ma conscience, on ne change pas 40 ans d’habitudes en 7 ans. Mouais… Réflexion faite, ce n’est pas ma conscience qui parle, mais mes réflexes d’autocensure – hérités, justement, des ces 40 ans d’habitudes. Tout bien réfléchi, il y a des choses auxquelles on ne devrait jamais s’habituer.

 
 
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