Religion. Les oulémas à l'école
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Par Nadia Lamlili

Religion. Les oulémas à l’école

“L'islam doit apprendre aux gens
à vivre et non à s'attendre aux
pires châtiments parce
qu’ils ont fauté”.
(AIC PRESS)

Longtemps déconnectés de la société, les oulémas sont appelés à redéfinir leur rôle de conseil religieux. Pour cela, ils suivent des formations intensives sur des sujets d’actualité, parfois surprenants. Une révolution en préparation ?


Rabat. Bab Laâlou. Y a-t-il une erreur d’adresse ? Pas du tout. On est bel et bien au siège de la Rabita mohammadia des oulémas. Ordinateurs à écrans LCD, bureaux design (mais en kit quand même), étagères contenant des livres de sociologie, de philosophie et de droit... L’endroit est véritablement une surprise, loin de l’image que le
citoyen lambda pourrait se faire du lieu de travail des “fouqaha” professionnels. Pas de zellige, ni de fontaine et encore moins de manuscrits poussiéreux. Et ce n’est pas un hasard. “Chaque décor a été minutieusement étudié pour véhiculer le message de la modernisation”, glisse Ahmed Abbadi, secrétaire général de la Rabita, en montrant fièrement son bureau, un vaste plateau meublé à l’américaine avec une vue imprenable sur le quartier historique des Oudayas. Le soir, avec les lumières des réverbères, on se croirait dans le bureau d’un patron de multinationale…

Nommé à la tête de cette institution en décembre dernier, Abbadi a entamé un “changement en douceur” pour mettre ses collègues dans l’air du temps. Dernière initiative en date : un cycle de formation, initié au profit de 70 oulémas, sur des thèmes d’actualité comme le respect de l’environnement (!), l’étude des comportements humains et, surtout, la prise en considération du contexte dans l’analyse des textes religieux, le thème le plus en vogue chez les islamologues nouvelle vague. Et dès ce week-end, des experts internationaux expliqueront aux oulémas comment dialoguer avec les malades du sida, les prostituées et tous les exclus de la société. Du jamais vu ! Cette formation, qui s’étalera sur quatre jours, a un objectif bien défini : “L’islam doit apprendre aux gens à vivre et non à s’attendre aux pires châtiments parce qu’ils ont fauté”, dixit Abbadi.

Et pour accompagner cette (petite) révolution annoncée, la revue interne de la Rabita, “Al Ihya” (Renaissance), consacrera deux éditions successives au thème du “contexte”, signe que la mise à niveau des interprétations religieuses suscite un grand intérêt dans le cercle des décideurs. S’achemine-t-on vers une véritable relecture du Coran, tabou parmi les tabous chez les érudits du culte ? “C’est tout à fait probable. Mais ne précipitons pas les événements ! Avant cela, les esprits doivent être bien préparés”, répond un observateur proche de l’institution religieuse.

Des serviteurs du Makhzen
Nos oulémas s’apprêtent-ils enfin à se (re)connecter à la société ? “Ce n’est pas un nouveau rôle pour eux. Historiquement, les vrais Alems ont toujours été des hommes de science à l’écoute de leur environnement”, précise Mohcine El Ahmadi, sociologue des religions. Le problème, comme l’expliquent plusieurs observateurs, c’est qu’ils se sont éloignés progressivement du quotidien des gens pour des raisons politiques : leur savoir représentait parfois une menace sérieuse pour le pouvoir monarchique. Exclus, ils se sont cantonnés dans un discours réducteur sur la pratique de la prière, les ablutions, le jeûne… tout en se taillant, au passage, la réputation de “serviteurs du Makhzen”.

Les initiateurs de la réforme admettent que la démission des oulémas du champ social a laissé des séquelles. Le Marocain lambda connaît beaucoup plus l’imam ou le fqih de sa mosquée, que le Alem, censé être le véritable érudit. Ce dernier reste pour lui une “éminence religieuse” virtuelle : un personnage non identifié, puisque jamais rencontré dans la vie de tous les jours.

Mais aujourd’hui, avec la montée de la menace terroriste et l’exclusion sociale, les oulémas sont plus que jamais interpellés et appelés à jouer un rôle de proximité et d’orientation. Reste néanmoins à dépoussiérer les mentalités et balayer les vieux réflexes. Une mission ardue dans une corporation aussi hermétique, qui risque de résister à toute tentative de changement menée de manière frontale. “Je ne crois pas que le changement que je conduis rencontrera autant de résistance, lâche, confiant, Ahmed Abbadi. Les oulémas m’apprécient et me font confiance parce que je suis l’un des leurs. De toutes les façons, vu le contexte où nous évoluons, ils savent que le changement est quelque chose d’incontournable”.

La prière de l’absent
Pauvreté, terrorisme, exclusion sociale… il est vrai que le contexte est demandeur. D’autant qu’“un Alem peut bénéficier d’un grand capital de sympathie parmi la population. Même les pires criminels l’écouteront, surtout s’il se montre compatissant et leur expliquent qu’ils peuvent toujours se racheter”, précise Youssef Madad, membre de l’Observatoire des prisons.

Mais si la solution est si évidente, pourquoi nos oulémas n’ont-ils pas bougé deplus tôt ? Avaient-ils peur de devoir se remettre en question en s’ouvrant sur la réalité sociale ? Ou attendaient-ils plutôt le feu vert de l’Etat ?

“Ils ne sont même pas présents dans notre vie quotidienne, comment voulez-vous qu’ils aillent s’enquérir de la situation des détenus en prison ?”, se désole Abderrahim Mouhtad, président de l’association Annassir, qui soutient les détenus islamistes, qui poursuit : “Ce qui est regrettable, c’est que la grande majorité des détenus salafistes n’a pas un référentiel terroriste. Et elle est de ce fait récupérable”. Même son de cloche auprès de Youssef Madad : “À la prison de Kénitra, j’ai rencontré un condamné à mort qui a renoncé à ses idées terroristes. En le mettant dans le couloir de la mort, le Maroc l’a perdu. Les oulémas auraient pu capitaliser sur l’éveil de sa conscience pour en faire un bon citoyen, voire un cas d’école”.

Chez les femmes, l’intervention d’un Alem est plus qu’un souhait, une exigence. “Une mère célibataire culpabilise même si elle est la vraie victime. Elle se laisse piétiner par une société machiste qui la condamne sans prêter attention aux causes de sa grossesse. Nous voulons des oulémas engagés pour redonner confiance à ce type de cas sociaux”, revendique Souad Taoussi, activiste associative. Cette dernière raconte le cas d’une fille qui a développé une phobie de la religion à cause d’une mauvaise expérience conjugale avec un islamiste, épousé selon la loi coutumière (zawaj ôurfi). Et quand elle est tombée enceinte, il lui a demandé d’avorter. “La fille vit dans un état de choc depuis ce temps-là. Elle n’arrive pas à comprendre comment un homme aussi pieux, du moins en apparence, pouvait tenir un discours contradictoire. La présence d’un Alem à ses côtés l’aurait certainement aidée à comprendre”, convient la militante.

Une nouvelle génération de oulémas serait-elle en train d’éclore ? Tout dépendra en définitive de la cadence du changement et, surtout, du contournement des résistances qui pullulent dans le microcosme religieux. Et cela ne se fera pas par une simple prière…



Méthode. La révolution de velours

Dans un hôtel 5 étoiles de Rabat, des oulémas écoutent religieusement l’écologiste international Pierre Rabhi sur le thème du respect de l’environnement. “La préservation de la nature est un acte religieux”, lance une assistante, avec un air très sérieux. Silence, les oulémas font leurs classes ! Ici, tout le monde ne parle qu’en langue française. Les oulémas sont en costume-cravate, et après la fin du séminaire, cette assistance studieuse rejoindra le cocktail dînatoire bien garni qui les attend dans une salle de l’hôtel. Ces précisions qui paraissent anodines dans une autre conférence et avec un autre public, illustrent la notion du “changement en douceur” voulue par les décideurs. L’astuce : agir sur ces «petites choses» de la vie quotidienne des oulémas, pour les amener, progressivement, à se remettre en question. Exemples : avec un bureau flambant neuf et tout ce qu’il y a de plus moderne, sied-il encore d’arriver en jellaba ? Pour communiquer avec les nombreux chercheurs internationaux, qui commencent à affluer vers la Rabita, ne faut-il pas apprendre à parler aussi le français, voire l’anglais ? Dans une bibliothèque qui ne contient désormais que des livres “fonctionnels”, ne serait-il pas judicieux de miser sur une recherche pragmatique et limitée dans le temps ? Ainsi, le changement, un travail de longue haleine, passera par de petites remises en cause récurrentes.

 
 
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