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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Salafistes. Le mea culpa des Chioukh

Hassan Kettani, Mohammed Fizazi
et Mohammed Rafiki,
alias Abou Hafs.
(AIC PRESS)

Abou Hafs, Fizazi et Kettani, les trois principaux guides de la Salafiya, sont toujours en prison. Ils font leur mea culpa et appellent au dialogue avec l’Etat. En vain… pour le moment.


Faut-il continuer à exclure les Salafistes en prison ou, au contraire, se résigner à les intégrer dans le jeu politique ? Sont-ils réellement prêts à jouer le “jeu” ? La transition peut-elle continuer à nier la réalité du dialogue avec les éléments les plus modérés du courant intégriste dans le pays ? Ces questions, savamment éludées tant par le gouvernement que par les intellectuels du cru, les idéologues salafistes, eux, ne se
privent pas de les soulever régulièrement. En témoigne la dernière lettre ouverte d’Abou Hafs. Le courrier, qui fait suite à une énième correspondance publiée au lendemain de l’attentat du 11 mars dernier, est particulièrement édifiant. Mohamed Rafiki, alias Abou Hafs, s’en prend tout particulièrement à l’idéologie takfiriste dont il est censé être l’un des théoriciens. “J’ai autant de relations avec des musulmans pratiquants qu’avec des Marocains non pratiquants, mais il semble que certains oublient que j’ai toujours condamné, que ce soit avant ou même après mon incarcération, l’extrémisme de ces kharijites égarés, dont la place véritable est en enfer”. L’ancien imam de Fès en profite au passage pour lancer un appel aux oulémas officiels, pourtant accusés (par les Salafistes) “de fermer les yeux sur la complicité du Pouvoir avec les croisés et les Américains”, les invitant à “dialoguer” avec les chefs de file de la mouvance dans leurs cellules. “Ce sont mes maîtres, mes imams. Je tiens à leur réitérer l’invitation que j’ai faite à plusieurs reprises et qui est soutenue par nombre de mes frères en prison, à savoir que nous sommes prêts à tout moment à entamer le dialogue avec les oulémas sur n’importe quels thèmes et sans restriction aucune”, poursuit Abou Hafs, condamné à 30 ans de prison au lendemain des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca.

Des “erreurs de jeunesse”
Le cheikh va jusqu’à renier ses positions antérieures. “Grâce à la prison, j’ai pu consulter un nombre incalculable d’ouvrages, de traités, d’essais. La réflexion et la méditation m’ont aidé à faire mon mea culpa (…) Je pense avoir, aujourd’hui, le courage nécessaire pour confirmer que j’ai commis de nombreuses erreurs dans mon parcours de prédicateur, notamment au tout début de mon cheminement, enflammé sans doute par la fougue de la jeunesse”.

Le revirement est spectaculaire, mais pas si surprenant que cela, quand on sait que le même Abou Hafs avait déjà écrit, à propos de l’attentat manqué de Sidi Moumen (le 11 mars 2007) : “Les terroristes commettent des actes qui conduisent en fait à étouffer les prédicateurs, à restreindre le champ de la Daâwa (prédication), à emprisonner les oulémas et à affaiblir leurs positions”.

Les deux autres mentors salafistes, certes bien plus discrets qu’Abou Hafs, n’en pensent pas moins. Mohamed Fizazi, et plus encore Hassan Kettani, semblent avoir définitivement opté pour une logique de conciliation particulièrement avancée avec le Makhzen. Le travail de fond opéré dès 2004 par des intermédiaires bien ciblés dans l’entourage du sérail, avait d’ailleurs conduit les tractations à un stade qui laissait entrevoir une relaxation imminente des deux chioukh, si ce n’était une conjoncture particulièrement difficile. Dans tous les cas, les Kettani et Fizazi d’aujourd’hui n’ont (presque) plus rien à voir avec les deux leaders arrêtés dans la foulée du 16 mai 2003. Kettani, surtout, semble avoir mis beaucoup d’eau dans son vin. “Aujourd’hui, cette position a valu à Kettani, comme aux autres leaders islamistes, d’avoir perdu quelques fidèles dans les rangs de leurs disciples au sein même des prisons”, commente un disciple, détenu à Salé.

Pour autant, derrière le trio emblématique Abou Hafs – Kettani – Fizazi, les autres chioukh, de moindre envergure, n’ont pas tous abdiqué. Exemple du tandem Abdelkrim Chadli - Omar Haddouchi, qui purgent tous les deux une peine de 30 ans de prison, dont les prêches à l’intérieur de l’enceinte pénitentiaire, “n’ont pas beaucoup perdu de leur virulence”, d’après plusieurs témoignages. À la nuance près que les deux hommes n’ont ni le charisme, ni la sensibilité “politique” du trio précité.

La grâce en question
Comment alors interpréter le miel distillé depuis quelque temps par les tenants de la Salafiya : ruse de guerre ou calcul tactique ? Difficile de trancher. Ce qui est sûr, c’est que le dialogue est possible… mais il semble plutôt bloqué pour le moment. Pourquoi ? Pour Me Mohamed Ziane, qui défend les intérêts d’Abou Hafs et de Kettani, et qui a réussi à obtenir la révision de leur procès par la Cour de cassation, “la conjoncture (politique) est tout simplement mauvaise, puisque l’ouverture de nouveaux procès sur le terrorisme rend problématique toute véritable relance du débat (sur le dialogue avec les guides de la Salafiya)”.

Conjoncture oblige, quand des islamistes graciés et relaxés, comme Abdelfattah Raydi, se retrouvent impliqués dans des actes de terrorisme, il est clair que les partisans du dialogue ont peu de chances de se faire entendre. De nombreuses voix se sont d’ailleurs élevées pour appeler à un refus clair et net de la grâce pour les Salafistes emprisonnés pour terrorisme.

Et puis, les concessions avancées par les Salafistes marocains sont-elles suffisamment importantes pour éponger les égarements du passé ? Pas si sûr. Pour le chercheur Mohamed Darif, par exemple, le cas des Salafistes marocains relève bien de la quadrature du cercle. Les cas de figure les plus connus sont ceux des Frères musulmans égyptiens, des islamistes saoudiens et des membres du GIA algérien. Pour les premiers, il a fallu que les Frères musulmans annoncent publiquement, en 1997, l’abandon de la lutte armée pour que les négociations (avec le Pouvoir) démarrent. En Arabie Saoudite, les islamistes en prison ont fait de même, alors que les islamistes algériens ont dû déposer les armes avant d’adhérer à la fameuse “réconciliation” proposée par Bouteflika. Au Maroc, poursuit Darif, “l’affaire n’est guère entendue : les Salafistes se considèrent avant tout comme les victimes d’une justice d’abattage, qui a jeté derrière les barreaux de parfaits innocents”. Et puis, hormis le trio Abou Hafs - Kettani - Fizazi et les disciples qui leur sont restés fidèles, tous les Salafistes ne se bousculent pas au portillon du dialogue.

Il faut rappeler qu’au cours des discussions informelles menées depuis 2005 par les émissaires officieux des autorités et les Salafistes emprisonnés, les tractations débouchaient régulièrement sur une impasse, et ce pour une seule raison : la grande majorité des Salafistes refusaient de formuler clairement une demande de grâce. “De quoi sommes nous coupables pour qu’on nous impose de demander la grâce ?”, rappelle encore l’un d’eux, incarcéré à Oukacha.



Analyse. Dialogue à double tranchant

Pour lutter contre le terrorisme, les spécialistes du renseignement s’accordent à reconnaître qu’il existe deux types d’approche. La première consiste à dramatiser le fait terroriste, à diaboliser ses auteurs pour amener la population à soutenir les autorités et à s’identifier à la force publique. C’est un peu ce qui est arrivé à Hay Al Farah à Casablanca. La seconde approche consiste à privilégier la communication avec la population dont se réclament les terroristes. Autrement dit, axer le dialogue avec les couches populaires les plus sensibles aux thèses salafistes, quand ce n’est pas carrément avec les théoriciens de la mouvance. Valeur actuelle, il n’y a pas beaucoup d’adeptes de cette seconde approche, que ce soit au niveau du gouvernement ou des sécuritaires eux-mêmes. “Le danger, c’est de se retrouver à dialoguer avec des terroristes. Justement, de par leurs actions déstabilisatrices, ces derniers ne cherchent pas moins que de discuter d’égal à égal avec les Etats, or il n’y a pas de dialogue possible avec des individus qui prônent la violence”, rappelle un haut cadre de l’Intérieur, assurant qu’il est exclu d’entamer une politique de communication spécifique avec des terroristes. “Au contraire, il faudrait les isoler et les faire paraître pour ce qu’ils sont exactement : de vulgaires criminels”, ajoute-t-il. Autrement dit : retour à la case départ.

 
 
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