|
Par Abdeslam Kadiri,
(correspondant en France)
France. Sarkozy et ses immigrés
|
Le nouveau président français.
(AFP)
|
Attendue, la victoire de Nicolas Sarkozy a été nette et sans bavure. Comment est-elle perçue par les ressortissants marocains et, plus globalement, par les Français issus de limmigration ?
Les banlieues déshéritées de la région parisienne accusent le coup. Cest le choc. Un choc attendu, mais les gens ne voulaient pas y croire. Il ny a jamais eu autant de mobilisation (pour participer au vote) dans les banlieues. Les gens sont déçus, déclare à lAFP, Mohamed Chirani, du collectif Votez banlieues. Cette organisation |
|
a été créée après les émeutes qui avaient secoué les banlieues à lautomne 2005 pour inciter les jeunes à exprimer leur mécontentement dans les urnes plutôt quà travers la violence.
La direction de la police nationale a estimé que la présidentielle navait pas amené de grands mouvements de violences urbaines dans les quartiers sensibles. Elle a pourtant recensé, au lendemain de la journée de scrutin, pas moins de 737 voitures incendiées et 592 interpellations au cours des incidents qui ont émaillé la nuit. Et 3000 policiers avaient été mobilisés, en renfort, pour la seule région parisienne. Les banlieues défavorisées, où se mêlent Maghrébins, habitants originaires dAfrique Noire et Français de condition modeste, ont voté en masse pour Ségolène Royal. Il ne sagissait pas tant de voter pour Ségolène Royal, mais contre Sarkozy, qui a fait du problème des banlieues son fond de commerce électoral, souligne Mohamed Chirani.
À Trappes, ville au sud-ouest de Paris, où se côtoient 70 nationalités et qui a voté à 70% pour la candidate socialiste, les habitants affichaient la même déception. Pour une fois quon simpliquait dans la vie politique, on a encore limpression de compter pour rien, a dit Mohamed, un étudiant. Un autre collectif, créé à la suite des émeutes en 2005, AC le Feu, avait appelé dimanche les banlieues à ne pas répondre par la violence à la victoire de Nicolas Sarkozy. Mohamed Chirani est catégorique : Il va falloir sattaquer vite aux problèmes qui minent la banlieue, notamment le chômage, qui frappe parfois 40% des jeunes dans certaines cités. Il ajoute que Sarkozy a fait campagne en dénigrant ouvertement les populations immigrées, et finalement il a dit quil voulait lancer un plan Marshall pour les banlieues. Jespère quil est sincère, parce que sil en reste au tout sécuritaire, ça va être pire quen 2005. Dautres associations, comme le Réseau éducation sans frontières ou le MRAP, se disent extrêmement inquiets, alors que dautres, comme France terre dasile, regrettaient que sur le dossier de limmigration, la gauche classique ait été absente.
Voter contre Sarkozy
On estime à 4% la part des Français issus de limmigration maghrébine et africaine (dernières vagues migratoires) dans la population française, et à environ 3% leur poids électoral. Daprès Vincent Tiberj*, chercheur à Sciences Po, les Français issus de limmigration ont une forte antipathie pour Nicolas Sarkozy depuis les événements des banlieues en novembre 2005. Il y a eu une crispation à son égard. Lenseignant-chercheur va plus loin : 66% des Français issus de limmigration ont peur de Nicolas Sarkozy. Il inquiète cette population autant que Le Pen fait peur à lélectorat en général. Pourquoi cette peur et cette défiance ? Cet électorat est très majoritairement à gauche. Un sur deux se dit proche du Parti socialiste. Il est très attaché aux questions dégalité et dintérêt général du groupe immigré, nous explique Vincent Tiberj. La culture de la réussite et de la rigueur chez ces nouveaux Français pourrait faire penser quune partie pencherait à droite. Cest loin dêtre le cas. Ils étaient 10 % avant la crise des banlieues à suivre la droite. Les Français dorigine étrangère qui ont suivi Sarkozy sont une infime minorité. Les personnes comme Rachida Dati ne sont pas du tout représentatives de cette population, précise le chercheur. Ces exceptions, cest un peu, selon lexpression consacrée, lArabe qui cache la forêt.
De plus, poursuit Vincent Tiberj, après les émeutes des banlieues et les termes Kärcher et racaille, Nicolas Sarkozy a définitivement été catalogué comme fermé sur limmigration. Il a stigmatisé ces populations. Chez elles, il a déjà une image figée qui pourra difficilement évoluer. Lenseignant ajoute que lorsque le nouveau président sadresse à ces Français, cest souvent à travers deux sujets : limmigration et le champ religieux. Cest mal connaître cette population qui ne se sent pas étrangère à la société française, sur le plan des valeurs ou de lidentité. La religion nest pas ce qui compte le plus dans leur rapport à la nation. Ce nest quune spécificité du groupe. Il y a eu donc une marginalisation symbolique de ces Français. Sarkozy sest aliéné cet électorat.
Quen pensent les Marocains ?
Quant aux Marocains, naturalisés ou non, ils ont globalement rejeté Nicolas Sarkozy. Et sils ont voté à gauche, cest clairement pour faire barrage au candidat UMP, plutôt que pour supporter Ségolène Royal. Mohamed, originaire du Sud du Maroc, est propriétaire dune téléboutique à Paris : Tous mes amis et moi-même, on a rejeté la droite et préféré plutôt la gauche. Avec Sarkozy président, tout le monde a peur. Les uns ont peur pour leur femme, dautres pour leur travail, pour leurs papiers
Moi-même, je devais avoir ma carte de résident de dix ans. Mais avec sa loi sur limmigration de juillet 2006, je dois encore patienter cinq ans pour lobtenir !, lâche-t-il. Une nouvelle ère commence pour le dossier migratoire et pour la politique arabe de la France, poursuit Mohamed. Prendra-t-il soin de lhéritage de Chirac ? Sarkozy est proche dIsraël et des Etats-Unis. On va sentir, nous peuples arabes, la différence là-dessus. Il na pas le côté réconciliateur de Chirac, ni sur le plan national, ni sur le plan international.
Originaire de Casablanca, Mehdicondamne, lui, le comportement des médias, majoritairement alliés de Sarkozy, qui ont fait de la désinformation. Ce statisticien, fraîchement naturalisé et installé à Paris, est plus partagé sur la question de limmigration : Sarkozy va couper les ponts avec une filière de gens sans diplômes qui viennent et plombent le système social. Ce qui est en soi une bonne chose. On ne peut plus émigrer en France avec comme but : on vient et après on verra... Il faut avoir un projet et être responsable. En revanche, il ne faudrait pas que ce soit un stop net aux réfugiés politiques et aux Africains, que la France perde son image de terre daccueil. Mounia, qui travaille dans le marketing à Paris, confie que lélection de Sarkozy lui a fait un peu peur : Jai limpression de ne plus me reconnaître. Je me sens comme une étrangère. Hormis cela, la fascination même de Sarkozy pour les Etats-Unis meffraie. Le fait quil ait cité les Etats-Unis dans son discours, dès son élection, ma vraiment choquée. Cela voudrait dire que si les Etats-Unis entrent en guerre, la France salignerait sur eux... . Cest sûr, beaucoup de MRE aimeraient que limage de Sarkozy président soit différente, meilleure, que celle, ancienne, de Sarkozy ministre de lIntérieur.
*Vincent Tiberj (avec Sylvain Brouard), Français comme les autres ? (Ed. Sciences Po)
|
 |
Image. Un clivage très net
Daprès lessayiste Karim Amellal*, lélection de Nicolas Sarkozy suscite peur, méfiance et attentisme chez les immigrés : Les gens ne sont pas dupes, souligne-t-il. Ils connaissent la stratégie de campagne et vont voir comment cela va se traduire en actes, notamment la question du ministère de limmigration. Le nouveau président va hâter la création de ce ministère quil souhaite à limage du Home Office britannique. Ministre de lIntérieur pendant quatre ans, il a fait de limmigration une de ses priorités avec le vote de deux lois en 2002 et 2006, pour maîtriser les flux migratoires. Lenjeu du ministère est de taille : attirer 100 000 travailleurs qualifiés et intégrer 100 000 immigrants qui sinstallent chaque année en France en raison dun mariage ou dun regroupement familial. Karim Amellal nous fait remarquer que le discours de Sarkozy a été positivement perçu par les travailleurs et par les Français de souche, de condition modeste. Ils lui ont fait confiance. Ils retiennent en priorité les thèmes de mérite, travail, réforme
Ce qui nest pas du tout le cas des travailleurs immigrés ou des nouveaux Français de condition modeste, pour lesquels Sarkozy est synonyme dimmigration. Il y a un clivage marqué au sein dune même catégorie sociale.
*Karim Amellal est lauteur de lessai Discriminez-moi ! (Flammarion) et du roman Cités à comparaître (Stock).
|
|
|