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N° 273
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

C’est la soirée électorale, Nicolas Sarkozy a gagné et Zakaria Boualem regarde TF1.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



“Ah qu’elles sont jolies les filles de Saaarkozyyyy !” Je vous l’écris comme Zakaria Boualem l’a entendu, et à plusieurs reprises s’il vous plaît. C’est la soirée électorale, Sarkozy a gagné et Zakaria Boualem regarde TF1. Il s’est passionné ces dernières semaines pour les élections présidentielles un peu comme on suit le championnat d’Espagne : on sait que le spectacle va être meilleur. Donc Sarkozy a gagné, il est sur la place de la Concorde et Enrico Macias, sans la moindre peur du ridicule, braille à pleins poumons que les filles de Sarkozy sont jolies. C’est un spectacle pitoyable. Il est épaulé par Faudel, qui est presque obligé de se mettre à quatre pattes pour ne pas avoir l’air de regarder Sarkozy de haut. Ces deux héros de la musique sont rapidement rejoints par une chanteuse que personne ne connaît, même pas Google, et qui entonne avec conviction Happy days, un gospel américain, en prenant le soin de remplacer “Jésus” par “Nicolas Sarkozy”. Concrètement, voila ce que ça donne : “Oh quel beau jour… quand Nicolas Sarkozy est venu au monde… qu’il a marché… et qu’il nous a lavés de nos péchés…” C’est déjà difficile à écrire, alors je vous laisse imaginer ce que ça peut donner mis en musique.

Zakaria Boualem s’approche de l’écran pour vérifier que ce qu’il voit est bien réel. On dirait un mariage, vous savez, quand le groupe commence à improviser sur “moulate l’kaftane essfar” et autre “ezzine el fassi”, espérant soutirer quelques dirhams à ladite moulate essfar,
ou plus probablement à son mari. Il n’a jamais vu pareille humiliation collective et volontaire. Même Abdelwahab Doukkali, l’homme qui a cru bon de consacrer une chanson à la politique des barrages de feu Hassan II ne s’est jamais rabaissé à ce niveau. Précision rapide pour signaler que ce morceau d’anthologie s’intitule “Un million d’hectares irrigués” et qu’il ne figure pas, allez savoir pourquoi, sur son best of. Un mauvais esprit me souffle que si El Oustade Doukkali n’en est jamais arrivé là, c’est probablement parce qu’on ne lui en a jamais donné l’occasion, et merci. Là n’est pas le problème. La question est : pourquoi la deuxième division de la chanson française a-t elle estimé nécessaire de se donner en spectacle en pleine séance de léchage de bottes ? Le mauvais esprit ressurgit et demande à Zakaria Boualem : “Si Enrico Macias, Faudel et Mireille Mathieu représentent la seconde division, alors la première, c’est qui ?” Euh… Jacques Brel ? Impossible, il est mort, et en plus il est belge… Noir Désir ? En prison. Claude François ? Lui aussi il est mort, et c’est bien le problème, sinon on aurait pu l’oublier. Pascal Obispo ? Je suppose que c’est une plaisanterie. Encore une fois, nous nous égarons. Reposons la question : pourquoi, dans un système démocratique, Enrico Macias et Faudel se sont-ils couverts de ridicule avec autant d’aplomb ? Y a-t-il une demande de “grima” en cours ? Non, on vient de dire qu’on était dans un système démocratique. Une affaire de fric ? Trente millions de spectateurs, dont une majorité de Sarkozystes, ça doit gonfler un peu les ventes, non ? Allah ou aâlam, mais bon, est-ce que ça vaut vraiment le coup ? C’est peut-être une affaire de conviction, alors. Oui, mais il suffirait dans ce cas de déclarer son soutien, sans aller jusqu’à chanter que les filles de Sarkozy sont jolies. Peut-être qu’ils ne savent pas faire autrement… Le mystère est toujours complet, et le spectacle toujours aussi lamentable. Voir un artiste apporter son soutien au pouvoir en place est profondément déprimant, surtout lorsqu’il est incarné par Sarkozy. C’est l’opinion de Zakaria Boualem, élevé dans l’Oriental où on cultive le nefs, la fierté, comme d’autres les courgettes. Et là, il se souvient d’un gros titre de TelQuel, qui posait la question “les Marocains sont-ils serviles ?” Il avait trouvé la question légitime, et maintenant il a la réponse : “Oui, mais pas plus que les Français”.

 
 
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