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N° 274
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Exposition. Cent photos sans clichés

Une centaine de photos pour suspendre le temps, entre le Maroc d’hier et celui de demain, signées par dix photographes espagnols et marocains. C’est ce que propose l’exposition Visiones de Marruecos, qui se prolonge jusqu’au 10 juin à la Cathédrale du Sacré-Cœur de Casablanca.


Des murs s’écaillant sous le frottement des années, des regards chargés d’attente face au Détroit, une robe de mariée esseulée, la géométrie variable d’immeubles inachevés, des clichés de solitude volés derrière un pare-brise… Juan Manuel Castro Prieto photographie le Rif avec impulsion et mélancolie. Toni Catany capture mouvements de silhouettes et sérénité intemporelle dans le clair-obscur indigo des médinas. Plus spontané, Ricky Davila cisèle les bustes de portraits sans fards, sourire esquissé, dans le bois, l’adobe ou la pierre d’Essaouira. L’œuvre très personnelle, quasi picturale, d’Isabel Muñoz met en scène corps sportifs, artistes, oisifs ou libérés dans un éloge à la modernité, tandis que José Manuel Navia marque les repères d’un Maroc qui s’étiole dans la mondialisation. En quête de ses racines, Joseph Marando caresse ses souvenirs d’un doux noir et blanc, sans cacher son goût pour l’insolite. Ali Chraïbi titille la lumière pour mieux distiller la beauté, parfois inattendue, de ses sujets, jusqu’à muer un champ de mica en scène de western spaghetti. Jamal Benabdesslam nourrit son art de l’école documentaire d’après-guerre, Bruno Barbey délaisse le reportage de Magnum pour le jeu des multitudes, la chorégraphie des sujets, le kaléidoscope des chromes parfaitement reflétés par les vitraux de la cathédrale, et Daoud Aoulad Syad, pionnier de la photographie marocaine contemporaine, surprend son univers populaire à son insu, intimiste et rêveur.

Jamais simples cadres, la route, la dune, le mur ou l’arbre sont sujets, êtres en soi. De même que solitude, crasse, vieillesse, pollution, infirmité, mauvais temps ou temps qui passe sont sublimés par cette exposition mêlant l’intimiste, le burlesque, l’insolite, l’intemporel, le touchant. De la grâce, tout simplement.


Marocains, Imilchil, 1990.

Daoud Aoulad Syad “Comme une écriture”.

“C’était un mariage à Imilchil, lors d’un moussem. J’ai pris cette photo à la volée, attiré par cette femme, la situation, l’agencement des gens, ces regards croisés qu’au départ, pourtant, je ne maîtrisais pas. J’avais un petit Leica, je ne regardais même pas dans le viseur. Ce moment, je l’ai vécu dans l’instant, comme une transe. Ce qui s’est révélé ensuite, cette tension, la fierté, c’est la magie de la photographie, la force de l’image, celle de sublimer l’émotion. C’est un bonheur qui vient après coup, au tirage. Je ne développe jamais tout de suite. Je photographiais beaucoup en quête des souvenirs de mon enfance, à Marrakech, mais en fait, cette photo faisait à l’époque partie d’une recherche de démarche artistique, pour capter “l’instant décisif”. Cet instant fait de regards furtifs, d’une gestuelle, d’un mouvement qu’on peut presque, avec la pratique, deviner, anticiper. J’essayais d’avoir cette capacité de saisir ce “juste avant”.”


Harira, Tafilet, 1993.

José Manuel Navia.

“Je suis attiré par tous les pays ayant des liens très forts avec l’Espagne, à commencer par le Maroc, où je suis venu une quinzaine de fois en quinze ans. Cette photo, prise lors d’un voyage au sud, représente pour moi l’essence de l’hospitalité. Il s’en dégage une chaleur, une proximité. Cet homme est l’oncle de la famille qui m’hébergeait. Un symbole de simplicité, de tranquillité, de respect pour la vie traditionnelle. J’aime son regard franc. Cette photo contraste, selon moi, avec la perte de repères de l’Espagne après son entrée dans l’Europe, alors que le Maroc réussit très bien ce métissage entre passé et présent. On ne le devine pas, mais cet homme possède sûrement un téléphone portable.”


Aouatif Abih, ceinture marron
de Karaté, Tanger, 2006

Isabel Muñoz.

“C’est une des élèves de l’école de judo et karaté de Tanger, photographiée sur la plage d’un petit village à vingt minutes de la ville. Toute l’école et sa famille étaient là. Comme dans la plupart de mes photos, elle parle du Maroc nouveau, d’ouverture, qui marie traditions et avenir. Elle porte le voile, mais affiche une grande détermination, un orgueil positif, digne. Le corps est souvent, dans mon travail, un prétexte pour dire mon propos, il parle à la place des mots.”


Marrakech, 1999.

Ali Chraïbi.

“Je travaille par thèmes. Il y a celui de la femme marocaine, sur lequel je suis toujours. Mes portraits révèlent la femme marocaine telle que je l’ai connue, et qui est en train de disparaître aujourd’hui. J’ai ressenti chez elle beaucoup de vécu, de souffrance, quelque chose de lourd, un mélange de noblesse et d’humilité. J’ai aussi travaillé sur la décharge publique. Un endroit particulier, méconnu, de mauvaise réputation… Je voulais montrer la beauté là où on ne l’attend pas.”


Salé, 1999

Jamal Benabdesslam.

“C’était lors des funérailles de Hassan II. J’avais soudain envie de fixer les portraits du défunt roi chez les Marocains. Je rentrais alors chez les gens pour photographier le lieu où l’on voyait Hassan II, en militaire, en civil, en djellaba… Ce jour-là, ce n’est que quand mes yeux se sont habitués à l’obscurité, la maison n’ayant pas l’électricité, que j’ai réalisé que ce couple était aveugle. J’ai découvert ça, et en même temps leur salon coquet, plein d’objets et de symboles, et un poste de télévision alimenté par une batterie… C’est amusant, car quelques années plus tôt, j’avais travaillé sur le monde des non-voyants, accompagnant leur quotidien, leurs matchs de foot avec des ballons pleins de cailloux. Je suis psychiatre, je ne peux passer dans une ville, une zaouia ou un marabout sans aller explorer l’univers des gens malades, infirmes… Mon appareil est comme un stylo pour prendre des notes. Mon travail n’est pas artistique, mais documentaire. Un travail de mémoire, où l’humain est toujours central. Le noir et blanc va de pair avec cette école documentaire. Le Maroc n’est plus un objet photographique pour étrangers, il a sa propre culture photographique, et les artistes espagnols en font partie.”



Agenda.

Visiones de Marruecos a quitté Séville pour sillonner le Maroc et sera jusqu’au 10 juin à la Cathédrale du Sacré-Cœur de Casablanca ; du 5 juillet au 10 septembre à l’Ecole des Arts et métiers de Tétouan ; du 22 octobre au 20 novembre à la Galerie Kacimi de Fès ; du 29 novembre au 13 janvier au Palais El Badii de Marrakech. L’exposition retournera brièvement en Espagne, avant de retraverser la Méditerranée pour s’exposer à Tanger et Rabat, ainsi que dans d’autres villes européennes et arabes.

 
 
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