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N° 274
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Des chiffres et des lettres

Ahmed R. Benchemsi
26, 38 ou 47% d’intentions de vote pour le PJD ? En fait, aucun de ces chiffres n’a de sens.


La loi scélérate à leur propos n’est pas encore passée, mais déjà, les sondages se multiplient… et se contredisent joyeusement les uns les autres. Dernier en date : un sondage commandé par le PJD, et qui lui accorde 38% d’intentions de vote aux législatives de septembre. 38 % !! C’est beaucoup, mais c’est quand même 9 points de moins que ce que prédisait le fameux sondage américain de l’année dernière. À l’époque, souvenez-vous, le PJD avait vigoureusement protesté contre…
l’ampleur du score qu’on lui prédisait ! Une première mondiale ! Déjà, il était évident qu’il ne s’agissait que de stratégie : en minimisant sa propre importance, le parti islamiste cherchait à retarder le haro général de la classe politique - et du Palais. Un calcul franchement raté, d’ailleurs. Puis on avait oublié tout ça jusqu’à mi-avril dernier, quand un autre sondage (réalisé, celui-là, par le ministère de l’Intérieur) a généreusement accordé 26% d’intentions de vote... à quatre partis, dont le PJD ! Piqués au vif, les amis de M. El Othmani ont vite commandé le leur, de sondage. Et hop, ça remonte à 38 ! Tout cela n’est pas très sérieux…

Dans cette vague de chiffres, un seul semble réellement crédible, quand on connaît un peu la sociologie électorale marocaine : 70% des électeurs, dit le ministère de l’Intérieur, votent en fonction de “la réputation” du candidat… et moins de 11% en fonction de sa couleur partisane. Dans ces conditions, 26, 38 ou 47%... aucun de ces chiffres ne signifie quoi que ce soit. Faut-il (si on craint le vote islamiste) être rassuré par cette indéniable vérité ? Pas sûr…

Car le PJD choisit ses candidats avec beaucoup de soin. C’est en cela qu’il est redoutable, au-delà de son inquiétante idéologie. Tout au long de son ascension dans le champ politique, la réelle démocratie interne du parti islamiste a été son point fort, et son point distinctif par rapport aux autres partis – à divers degrés, toujours trustés par d’inamovibles dinosaures. Chaque candidat PJD aux législatives sera en effet désigné par le vote (à bulletins secrets) des militants de sa circonscription. Certes, la direction du parti conservera le droit d’imposer “son” candidat dans l’une ou l’autre des circonscriptions mais, nous dit Lahcen Daoudi, cadre en vue du PJD, “dans pas plus de 20% des cas, statutairement”. Et d’ajouter : “De toute façon, nous n’interviendrons que si nous avons un profil particulièrement ambitieux à placer, quelqu’un qui, par son niveau d’éducation et sa compétence, a une réelle valeur ajoutée à apporter au Parlement et, pourquoi pas, au gouvernement”. Et les autres partis ? Il y a tout à parier qu’ils feront en 2007 ce qu’ils ont fait en 2002, et avant : ils présenteront ce que Daoudi appelle des “Escobar”, des notables locaux généralement illettrés et avides au gain, mais qui ont la réputation de drainer automatiquement les votes de leurs (nombreuses) ouailles.

Même si l’enjeu des élections n’est, au bout du compte, pas si important que ça (tant que la monarchie restera “exécutive”, on connaît la chanson…), le décryptage des résultats s’annonce tout de même passionnant. Sociologiquement parlant, au moins. Les résultats nous diront en effet si les Marocains ont suffisamment mûri pour voter pour le seigneur du village, celui qui distribue les billets de 200 DH et multiplie les couscous collectifs… ou plutôt pour des profils compétents, réalistes et pragmatiques. Ils nous diront aussi si ces profils sont plutôt du côté du PJD (comme on peut hélas s’y attendre) ou équitablement répartis entre tous les partis (c’est, hélas encore, moins probable). Et ils nous diront enfin jusqu’à quel point la compétence, le pragmatisme et le réalisme s’accommodent de l’islamisme. Ou plutôt : jusqu’à quelle limite le réalisme, le pragmatisme et l’islamisme peuvent cohabiter avant de se contredire, inévitablement. On a hâte de voir ça…

 
 
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