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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Drogue. Le mystère Tahona

Le trafic de Mustapha Echeeri
était protégé par des sécuritaires,
dont il n’a pas (encore ?)
livré les noms.
(MAP)

La comparution de Mustapha Echeeri, alias Tahona, devant la Cour d’appel de Tanger a été reportée au 5 juin 2007. Le procès du baron de la drogue, inculpé de “trafic de drogue et corruption de fonctionnaires”, promet bien des surprises.


Que cherchait Mustapha Echeeri en confiant aux enquêteurs qu’il aurait remis, comme avance, durant l’été 2006, la somme de 30 000 dollars à un Irakien installé en Espagne, pour faciliter la libération des deux otages marocains kidnappés en Irak ? Selon les dires du baron de la drogue, qui répond au doux surnom de Tahona, il se serait engagé,
auprès de cet émissaire, à régler la somme totale de 100 000 dollars, une fois Abderrahim Bouâlem et Abdelkrim Al Mouhafidi délivrés. “Raconter des histoires, c’est bien dans le style du personnage. Mais il n’est pas exclu que, sur ce point précis, il dise la vérité. On sait que l’homme avait le bras long et qu’il était également en contact avec des groupes internationaux impliqués dans le trafic d’armes”, rappelle une source proche du dossier. En réussissant là où la diplomatie et les services de renseignement du pays ont échoué, Echeeri aurait bien pu négocier avec les autorités marocaines l’abandon des poursuites judiciaires à son encontre, ajoute notre source. Le procès de l’homme, qui devait nous en apprendre un peu plus, a été reporté au 5 juin 2007 par la Cour d’appel de Tanger. Tahona comparaît sous le chef d’inculpation de “trafic de drogue et corruption de fonctionnaires”. Appréhendé le 3 février dernier à Tanger, le trafiquant de haschich faisait pourtant l’objet d’un avis de recherche pour trafic international de drogue, plus précisément depuis 2003, à la suite de l’arrestation de Mounir Erramach. Il avait pris la fuite quelques jours à peine après l’arrestation de ce dernier. Bénéficiant de double nationalité, Echeeri, comme nombre de barons de la drogue, avait d’ailleurs un pied à Tétouan et un autre en Espagne.

Le clan Echeeri
Né dans la commune Dalia à Ksar Lmajaz, près de Tétouan, Mustapha Echeeri, du haut de ses 32 ans, régnait sur un empire qui pèse quelque trois milliards de dirhams, selon des estimations locales. Son histoire est, bien évidemment, liée à celle de ses deux frères, Abdeslam et Mohamed, qui avaient défrayé la chronique judiciaire des deux côtés du détroit. L’âge d’or du clan Echeeri remonte aux années 90. À l’époque, Mustapha, jeune adolescent, analphabète comme tous les autres membres de la famille, se contente du rôle de spectateur. Progressivement, il commence à apprendre le métier sur le tas. Au début, sa mission se limitait à acheminer la “marchandise” à partir des zones de production (dans les régions de Ketama et Bab Berred) vers des villas situées aux environs de Fnideq, avant leur envoi en Europe par voie maritime. Un jeu d’enfant, pour ce solide gaillard qui doit notamment son surnom “Tahona” à son caractère violent.

La première fois que les Echeeri feront parler d’eux date de janvier 1995, avec l’arraisonnement, au large des côtes espagnoles, du cargo Volga, chargé de 36 tonnes de haschich. L’interrogatoire de l’équipage, composé en majorité de marins russes et ukrainiens, permet l’identification du commanditaire du trafic, Abdeslam Echeeri, propriétaire de nombreux immeubles, terrains, restaurants et clubs de la région. Bien que des relevés téléphoniques font nettement état d’appels entre le Volga et l’un de ses clubs, le Miami, sis à Tanger, Echeeri ne sera pas condamné et bénéficiera même d’une mise en liberté provisoire, obtenue, contre finances, par le biais de protections haut placées dans l’appareil sécuritaire.

Son frère Mohamed, quant à lui, ne sera arrêté par la police belge qu’en mai 1996, dans le cadre d’un scandale financier mettant en cause la succursale d’une banque marocaine. Sous couvert d’une société immobilière, baptisée Immo Mabel, Mohamed Echeeri avait installé en Belgique ce que l’on appelle dans le jargon policier une “blanchisseuse”, une société écran destinée à intégrer l’argent sale de la drogue dans l’économie belge. Cet argent provenait de la vente de haschich au Maroc, mais aussi des ventes au détail dans les coffee-shops des Pays-Bas ou sur les marchés belges, français et danois. Parfois, les fonds ainsi récoltés effectuaient un détour tortueux, histoire de brouiller les pistes, par des comptes bancaires ouverts à Gibraltar. Extradé au Maroc en 1998, Mohamed Echeeri… fut aussitôt libéré.

Un homme discret
Echaudé par les mésaventures de ses frères, le jeune Mustapha se montre beaucoup plus prudent, et se contente d’opérer dans des conditions maximales de sécurité. “Il avait compris très tôt la nécessité de s’assurer la protection des services de police et de la gendarmerie. Et il y mettait le prix”, rappelle un haut responsable de la police en poste dans le Nord.

À la différence de ses frères, l’homme a aussi compris que la discrétion est la première qualité dans son “métier”. Bien qu’il soit à la tête d’un empire financier comparable à celui d’un Chrif Bin Louidane, Tahona est loin d’être aussi connu à Tétouan et même dans son territoire, qui s’étend pourtant de la ville à Fnideq, en passant par Martil, que les autres barons du nord. “Malgré sa fortune, Mustapha Echeeri s’efforçait de ne pas faire de vagues. S’il avait un faible pour les voitures de sport, il évitait toujours les apparitions spectaculaires, les excès en tout genre et les démonstrations de force. C’est peut-être pour cela qu’il avait échappé, jusqu’à son arrestation, au feu des projecteurs”, précise une source proche des milieux de la drogue à Tanger. Le choix d’éviter Marbella, la capitale de la mafia du haschich, en dit long d’ailleurs sur la discrétion du personnage.

Surtout, l’essentiel de la fortune de Mustapha Echeeri est concentré en Espagne, notamment à Séville. C’est là qu’il avait mis en place des filières de trafic de haschich, mais aussi de drogues dures, grâce à des connexions avec la pègre marseillaise. Et bien qu’il lui arrivait d’opérer, épisodiquement, en collaboration avec les autres barons de la drogue, il préférait le plus souvent faire cavalier seul. Acoquiné pendant longtemps avec de grosses pointures sécuritaires, des hommes politiques et des notables, Echeeri sera-t-il tenté, comme Bin Louidane avant lui, de “balancer” quelques noms ? Pour le moment, le trafiquant fait durer le suspense, se contentant de livrer quelques seconds couteaux, simples gendarmes ou policiers. Cela pourrait bien changer d’ici le 5 juin.



Complicités. Des protections tous azimuts

Comme Chrif Bin Louidane, Echeeri avait tissé des relations étroites avec tout ce que compte la région comme hauts responsables sécuritaires. C’est en général avec la bénédiction des services de police et de gendarmerie qu’il organisait le convoyage de sa marchandise par route, par mer, voire par air, grâce à de petits avions. À l’instar des autres barons du nord, Mustapha et ses frères ont ainsi bénéficié de protections dans la hiérarchie sécuritaire et même dans la magistrature. En témoigne cet incident de parcours mineur : au terme d’une course-poursuite maritime digne d’un polar hollywoodien, Tahona avait été arrêté en pleine mer, en août 2000, par la Guardia Civil espagnole, en possession d’une importante cargaison de haschich. L’homme fut ensuite remis aux autorités policières de Bab Sebta, qui le confieront aux bons soins de la police de Fnideq. Livré à la justice, Mustapha Echeeri, pourtant bien connu des milieux de la drogue à Tétouan, sera rapidement libéré. Dans le procès-verbal de la police et celui du Parquet, on a retrouvé un chef d’inculpation pour le moins cocasse : immigration clandestine !

 
 
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