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Par Nadia Lamlili
Consommation. Viande au noir
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Pendant la grève des chevillards, labattage clandestin a pris le relais
pour satisfaire la demande.
(AIC PRESS)
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La récente grève des chevillards a montré lampleur de labattage clandestin à Casablanca. Le marché parallèle fonctionne à plein régime, sous le nez des autorités. Et il nest pas près de sarrêter
Un calme étrange règne sur la rue Al Maâden à Derb Ghallef. Depuis le déclenchement de la grève des chevillards de Casablanca, cette rue, considérée comme le centre névralgique de labattage clandestin dans la ville, ne connaît plus son animation habituelle. Il y a de moins en moins de viandes sur les étalages. Des bouchers, balafres au visage, |
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guettent le moindre geste anormal. Craignant une descente inopinée des forces de lordre, ils interdisent laccès de leurs abattoirs secrets aux clients trop curieux, souhaitant contrôler de visu les opérations dimmolation. Mais pas à tout le monde. De peur de perdre quelques grosses affaires, ils accordent de temps à autre une dérogation aux acheteurs en quête dune grande quantité de viande. Entrez ! Mes abats sont encore meilleurs que ceux des abattoirs municipaux, propose ce jeune boucher en poussant la porte dune maison délabrée, où il égorge lui-même les bêtes
sans précaution dhygiène et encore moins de contrôle vétérinaire. Une odeur de sang et de bouse saisit limprudent visiteur à la gorge. Lendroit est exigu, dà peine 3 m2, où un veau et quatre moutons attendent leur fin. Des tripes gisent sur un sol mal lavé. Derrière la porte, une imposante carcasse est accrochée. Je lai égorgée la veille. Regardez comme elle est belle. Et ce nest pas le vétérinaire qui dira le contraire, senorgueillit notre boucher en la remuant de ses mains.
Abattage clandestin
mais toléré
Bienvenue dans le monde de labattage clandestin ! Ici, les bêtes sont égorgées jour et nuit dans les rez-de-chaussée des maisons et, surtout, au nez et à la barbe des autorités. Malgré les récurrentes alertes données par les chevillards légaux (les intermédiaires entre éleveurs et bouchers, qui font tuer leurs bêtes dans les abattoirs), ce commerce underground continue de plus belle. Comment mesurer son ampleur ? Cest on ne peut plus facile : durant la grève des chevillards (du 29 avril au 14 mai dernier), le marché de la viande na pas connu de véritable perturbation. Aucune rupture de stock, aucune incidence sur les prix !
Il faut croire que les protestations des chevillards contre cette concurrence déloyale nont guère dissuadé les Casablancais de consommer de la viande.
Pourtant, daprès Mohamed Dahbi, secrétaire général de lUnion générale des entreprises et des professions, qui défend le dossier des chevillards, 80% de loffre en viande rouge provient des filières clandestines. Le chiffre, qui fait froid dans le dos, est cependant nuancé par le Conseil de la ville. Daprès ses responsables, Casablanca consommerait 33 000 tonnes par an, dont près de 21 000 sont fournies par les abattoirs. Le reste, soit à peine 12 000 tonnes, provient de labattage sauvage. Et encore ! Car il faudrait soustraire de ce chiffre les tonnages consommés pendant lAïd El Kebir, tempère Noureddine Bergaâ, vice-président du Conseil et chargé du dossier de labattage. Qui croire ?
En réalité, cette bataille de chiffres cache des enjeux qui dépassent le simple leitmotiv des dégâts de linformel sur léconomie marocaine. Si la viande clandestine se vend en toute impunité, cest que les abattoirs de Casablanca sont dans lincapacité de satisfaire la demande. Selon plusieurs témoignages, la capacité de production mentionnée dans le contrat de cession à la société espagnole GVGB, en loccurrence 80 000 tonnes, na rien à voir avec la réalité des constructions (voir encadré). Celles-ci ne peuvent abriter quun peu plus du tiers de la capacité contractuelle, pour de simples raisons de superficie.
Un oubli ? Une erreur ou, comme beaucoup le chuchotent, une éventuelle magouille ? En tout cas, le dossier est lun des héritages de Abdelmoughit Slimani, lancien président de la Communauté urbaine, qui purge aujourdhui une peine demprisonnement de 16 ans.
Un problème de santé publique
La sous-capacité de la structure nexplique pas tout. Grands ou petits, les abattoirs de Casablanca sont boudés par les professionnels. Hormis quelque 160 chevillards, qui les alimentent tant bien que mal, ils sont loin de faire le plein. À titre dexemple, les grandes surfaces ont leurs propres fournisseurs en dehors de Casablanca. Les chevillards ont peur de la saisie de leurs bêtes si les contrôles révèlent une quelconque maladie. Ce qui est plus grave, cest que beaucoup de ceux qui protestent actuellement fournissent en même temps le marché noir, prévient un élu de la ville. Cest faux, sindigne Mohamed Dahbi. Labattage clandestin progresse parce quil bénéficie de la complicité de certaines brigades de contrôle au sein de la préfecture. Contactée, la préfecture de Casablanca-Anfa, dont dépend le souk de Derb Ghallef, a préféré ne pas répondre à nos appels.
Souk Dallas, Ferrara, Souk Dalma, El Baladia
de nombreux points noirs existent dans la métropole et ses environs, estimés à une centaine par le syndicat des chevillards. Toujours daprès le syndicat, ces foyers de linformel fourniraient tout Casablanca : des snacks, des restaurants et même certains hôtels y font leurs emplettes. Et pour contourner déventuels contrôles, des bouchers se contentent dexhiber, devant leurs échoppes, de la viande achetée aux abattoirs. Mais le stock entreposé dans les réfrigérateurs, lui, provient directement du marché parallèle. Certains bouchers peu scrupuleux en viennent même à estampiller leurs viandes eux-mêmes en utilisant un épi de maïs coloré, glisse un élu de la ville. Comment un boucher peut-il résister au gain facile procuré par labattage clandestin, du moment que ce dernier est pratiquement toléré ? Dautant que le sceau de la légalité, apposé par les abattoirs, a un coût. Tout professionnel doit payer une noria de taxes, qui se répercutent forcément sur le prix final. Ainsi, à Derb Ghallef, un kilo de viande coûte moins de 55 DH, contre 65 DH le kilo pour celle sortant des abattoirs.
Mais au-delà dune histoire de sous, lenjeu relève surtout de la santé publique. Une bête malade peut transmettre la tuberculose, lhépatite C et différentes autres maladies très dangereuses, explique ce vétérinaire. Ce qui sauve les Marocains, cest quils cuisinent la viande dans des cocottes-minute. Sinon, ça serait la catastrophe, conclut un chevillard. La preuve que des traditions culinaires peuvent également sauver des vies. |
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Controverse. Une autre affaire de détournement ?
La Mairie de Casablanca traîne encore les casseroles de la gestion des années Slimani. Le contrat de concession signé avec la société espagnole GVGB, chargée de la gestion des abattoirs, a expiré le 18 mai. Qui assurera la relève dans la gestion de ce projet controversé ? Les abattoirs peuvent faire lobjet dune saga judiciaire, si les autorités décident un jour de faire la lumière sur les multiples zones dombre qui planent sur le projet, précise une source syndicale. Des témoignages concordants associent ce projet à Hicham Basri, fils de lancien ministre de lIntérieur, qui aurait mené une grande partie des opérations de construction. Initialement, cest la société espagnole Ramon Vizcaino qui avait hérité du projet de construction des abattoirs. En 2002, au lendemain de la livraison du bâtiment, clés en mains, cest la même entreprise qui a créé GVGB, une société spécifiquement dédiée à la gestion des abattoirs
qui finira par remporter lappel doffres pour la concession. En réalité, toutes les entreprises qui ont soumissionné pour la gestion des abattoirs se sont retirées, parce quelles se sont rendu compte que la capacité annoncée des abattoirs navait rien à voir avec la réalité des constructions, précise notre source, qui ajoute : En tout, les abattoirs auraient coûté 750 millions de dirhams. Chiffre totalement farfelu, puisquun rapport du Conseil de la ville avait estimé la valeur de la construction à
20 millions de dirhams. Où est passée la différence ? |
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