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Par Youssef Aït Akdim
Idées. Les maux de larabe
Dans un essai récemment traduit de larabe, le journaliste et écrivain égyptien Chérif Choubachy appelle à la réforme en profondeur de la langue arabe. À sa sortie, le livre avait provoqué une formidable polémique et coûté à son auteur son poste de vice-ministre de la Culture.
À bas Sibaweh !. Cest sous ce titre vengeur que Chérif Choubachy publie au Caire, en 2004, un livre qui provoque des réactions indignées de la part des islamistes égyptiens et dautres défenseurs autoproclamés de la langue arabe (le livre vient dêtre traduit en |
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français : Le sabre et la virgule, éditions de lArchipel). En osant soutenir que larabe classique nest pas une langue sacrée, limpertinent relance le débat sur un dogme, ces règles de grammaire et de syntaxe qui transforment les cours darabe en véritables séances de torture pour les millions délèves et détudiants, tant dheures perdues au détriment de lapprentissage des sciences au moyen dun outil linguistique simple et flexible, comme le font tous les étudiants dans le reste du monde.
Diglossie et momification
Demblée, lauteur veut lever léquivoque. Derrière les chiffres qui recensent 240 millions de locuteurs de larabe à travers le monde, se cachent de nombreux dialectes pratiqués quotidiennement par les Arabes, larabe classique restant la langue de lécrit et du discours, celle quon lit dans les journaux ou quon parle dans les tribunaux. Daucuns balayent cette objection du revers de la main au motif que toutes les langues possèdent des registres différents (familier, courant, soutenu, etc.), mais dès lors, comment expliquer la difficulté quont des générations dArabes à lire et à écrire en arabe classique. Tirant les conséquences de cette diglossie, les départements détudes arabes dans les universités occidentales ont créé des enseignements darabe maghrébin, de dialecte égyptien ou syro-libanais.
À côté de ces langues dialectales, larabe classique peine à maintenir son rôle de lien entre les différentes nations arabes. Il existe, bien entendu, un corpus commun de textes qui appartiennent au patrimoine mondial, mais aujourdhui, la production écrite est ridiculement faible comparée à laudience potentielle. Cest là un des paradoxes de cette langue magnifiée jusquà lidolâtrie, mais maîtrisée par quelques rares érudits. La poésie arabe a certainement créé autant de chefs-duvre quelle a causé de crises dangoisse chez les étudiants qui tentaient den saisir la beauté derrière les subtilités de la grammaire. Dans ladministration et dans les discours des chefs dEtat, les erreurs sont légion, et dans la pratique courante, la vocalisation finale est souvent occultée.
La raison en est simple : Larabe est la seule langue au monde dont les règles fondamentales nont pas varié depuis plus de mille cinq cents ans, martèle Chérif Choubachy. Toutes les langues parlées à lépoque où sest cristallisé larabe classique, moins de deux siècles avant la révélation du Coran, sont aujourdhui mortes. Laraméen, le latin et le syriaque ne sont plus parlés, et les Grecs daujourdhui seraient incapables de lire Aristote. Choubachy donne lexemple du français, langue relativement récente, datant du seizième siècle, qui sest simplifiée depuis lépoque de Rabelais et Montaigne. Langlais, lallemand, lespagnol ou le russe ont connu des évolutions similaires. Lauteur estime que la momification de larabe, en empêchant la création et la diffusion des connaissances, est le principal danger qui guette la langue et rend impérieuse la nécessité de la réforme. La langue arabe ne sera pas supérieure aux autres du simple fait quon laura sanglée de bandelettes et auréolée de religion, dit-il. Choubachy avance des propositions purement pratiques : commencer les phrases par le sujet, neutraliser le genre des chiffres, supprimer le duel, au profit du singulier et du pluriel.
Une langue sacrée ?
Lorsquil publie en 2004 Vive la langue arabe. À bas Sibaweh !, Chérif Choubachy, alors vice-ministre de la Culture après une carrière de diplomate à lUnesco et de journaliste à Al Ahram, sait quil va fâcher ceux quil nomme les gardiens du temple, farouchement opposés à toute réforme de larabe. Il essuie une fronde des députés islamistes au Parlement, parmi lesquels Hamdi Hassan est le plus virulent : Lauteur de ce livre tient le langage de loccupant colonisateur. Pire, un conseiller du président de lUniversité du Caire y voit lun des signes de lexistence du complot impérialo-sioniste. On reproche à Choubachy de méconnaître la langue arabe et la linguistique, dêtre animé, pêle-mêle, par une haine de la culture arabe et de lislam. Grotesque ?
Derrière cette polémique, sorte de remake de la querelle des Anciens et des Modernes qui agita lAcadémie française à la fin du 17ème siècle, deux camps et deux visions politiques saffrontent. Ceux qui défendent le classicisme et la perfection des Anciens défendent aussi une forme de conservatisme culturel et religieux. Larabe, langue du Coran, est un enjeu de pouvoir pour les lettrés qui monopolisent le savoir religieux. Rouvrir le débat sur les règles de la langue mettrait en péril leur pouvoir. Le président Hosni Moubarak a choisi son camp dans un discours prononcé en pleine tempête autour du livre, appelant les oulémas à la vigilance face aux appels de certains à moderniser lislam, [qui] se sont traduits par des initiatives réclamant la modification du vocabulaire et de la grammaire arabes, langue choisie par Dieu pour faire descendre son message sur le Prophète.
Lauteur, sil estime que larabe doit sa pérennité au Coran, rappelle que la majorité écrasante des musulmans (plus de 80%) ne pratique pas cette langue. En outre, tout laisse à penser que le Prophète de lislam ne sest pas opposé à la traduction de versets du Coran, vers le persan notamment, de son vivant. Dès lors, ramener la question de larabe à celle de la religion est un rapprochement douteux. Dautant que larabe, antérieur à lavènement de lislam, a dautres fonctions que dêtre le support de la religion. Choubachy soutient quune langue doit tout autant porter un héritage culturel, mais aussi sadapter aux exigences de lépoque. À lheure où les signes dune crispation des civilisations se mulitplient, il se contente dobserver que certains traits culturels qui transparaissent dans larabe classique, comme la préférence accordée à la forme plutôt quau fond, ou la tendance à lhyperbole, sont autant dobstacles au dialogue. |
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Au Maroc. Schizophrénie linguistique
La sclérose intellectuelle et la schizophrénie linguistique que décrit Chérif Choubachy dans son livre nétonneront pas le lecteur marocain. Un Arabe cultivé est quelquun qui connaît et pratique au mois trois langues : larabe dialectal au quotidien, larabe classique pour lire, écrire et étudier, et une langue étrangère pour acquérir les connaissances les plus récentes. À voir tous ces hommes politiques qui sévertuent à discourir en fousha à la télévision, au risque décorcher les oreilles de ceux qui la maîtrisent et dennuyer profondément la majorité silencieuse, le problème reste entier. Les revendications linguistiques autour du tamazight et de la darija sont là pour appuyer lidée que larabe classique est peu adapté aux besoins actuels de nos concitoyens. La cause nest pas encore entendue, à en croire les disciples de Abdeslam Yassine. Il ny a quà lire la critique publiée sur le site www.aljamaa.info : lauteur - un Egyptien du nom de Ibrahim Aoud - y évite soigneusement la question religieuse pour sétendre sur lâge dor de la culture arabe, tout en se laissant aller à de surprenantes affirmations. Daprès lui, les juifs ne vivaient pas à lépoque du Prophète. Lapsus révélateur ? |
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