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Par Mehdi Sekkouri Alaoui
Nostalgie. Le rossignol de Hassan II
Artiste le plus populaire du monde arabe durant des générations, Abdelhalim Hafez était avant tout un grand amoureux du Maroc, où il se produisait régulièrement. Il était aussi lartiste préféré et lami proche de Hassan II.
Nous sommes le 10 juillet 1971. À quelques kilomètres dun palais de Skhirat à feu et à sang, les hommes du lieutenant colonel Mhamed Ababou, armés jusquaux dents, lancent lassaut sur la RTM. Objectif : prendre lantenne pour faire part au peuple marocain de la chute du |
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régime monarchique alaouite. Sur le coup, même à la vue de toute cette armada militaire, personne na imaginé un seul instant quil pouvait sagir dun coup dEtat, se souvient le journaliste sportif Najib Salmi, qui résidait en face du siège de la télé nationale. Nous pensions simplement quils étaient là pour assurer la sécurité de Abdelhalim Hafez. En effet, celui qui est alors lartiste le plus populaire du monde arabe est ce jour-là dans les murs de la RTM pour lenregistrement dune chanson à la gloire de Hassan II. Ayant la tête à dautres préoccupations, les putschistes reconnaissent à peine la star égyptienne. Dans le studio où nous avions rassemblé les otages, un homme était en train de suffoquer, en pleine crise dasthme. Je me suis approché de lui et cest là que je lai reconnu, raconte laspirant Mohamed Raïss, lun des mutins. Abdelhalim a finalement droit à un traitement de faveur : on linstalle confortablement, on lui donne à boire
et Ababou va même jusquà lui proposer de prêter sa voix pour lannonce de lheureuse nouvelle du putsch sur les ondes. Écoutez, leur répond-il en substance, je suis sensible à votre démarche, mais réfléchissez un instant : si cest un non-Marocain qui le fait, le peuple ainsi que la communauté internationale vont se dire quil y a une main étrangère derrière ce coup dEtat, et donc cela pourrait être très mal interprété. Joli tour de passe-passe du Rossignol, qui convainc ainsi les putschistes de chercher un autre porte-parole. Ces derniers se tournent alors vers le compositeur Abdesslam Amer, qui, tout non-voyant quil était, arrive bizarrement à lire le communiqué quon lui met entre les mains.
Abdelhalim le Marocain
Abdelhalim navait peut-être pas la nationalité marocaine, souligne cet artiste qui a requis lanonymat, mais il était plus marocain que beaucoup dentre nous. Cétait quelquun de très proche de ce pays et surtout de Hassan II. Lidylle entre Abdelhalim et le Maroc commence au tout début des années soixante. Comme beaucoup dartistes internationaux, il fait escale au théâtre Mohammed V de Rabat, aux arènes de Casablanca
ainsi quen plein Derb Soltane au mythique cinéma Kawakib. Cétait amusant de voir débarquer toute la haute bourgeoisie, tirée à quatre épingles, dans des quartiers populaires, se souvient Najib Salmi. Mais le plus impressionnant, cétait lhystérie collective qui gagnait des femmes pendant le spectacle. Une dizaine dannées plus tard, le journaliste aura loccasion dapprocher lartiste égyptien de plus près. Nous étions, en 1971, au Caire avec léquipe nationale de football, raconte-t-il. Abdelhalim, qui possédait une usine de confection, a alors envoyé une chemise et un album dédicacés à chaque joueur et a invité les dirigeants pour un dîner privé dans sa résidence à Zamalek.
Abdelhalim est donc non seulement apprécié par le public marocain - il sest toujours produit à guichets fermés, mais il est également très sollicité par la haute société pour animer ses soirées privées. Il était tellement demandé quil sortait souvent déguisé pour passer inaperçu. Il lui est arrivé même de me demander de le cacher dans mon laboratoire, raconte Mohamed Maradji, qui était très lié au chanteur. En plus de détenir une collection de photos inédites de Abdelhalim, le photographe possède son oud personnel dédicacé. Il y a quelques années, un Saoudien lui en aurait offert la coquette somme de 15 000 dollars, en vain. Il est hors de question que je men sépare, explique Maradji, cet instrument na pas de prix pour moi.
Une chanson pour le roi
Ce nest un secret pour personne, Abdelhalim était très apprécié de Hassan II. Cétait incontestablement le chouchou du roi, son préféré, ajoute le luthiste et directeur du conservatoire de Casablanca, Haj Younès. À ce titre, il avait droit à une attention très particulière. Les portes du palais lui sont toujours grandes ouvertes, et les cadeaux hassaniens se font aussi nombreux que généreux. Le roi lui payait même ses costumes, ajoute ce témoin de lépoque. Souffrant jusquà la fin de sa vie dune bilharziose quil a contractée dans les années 40, après une baignade dans les marécages du Nil, il avait à sa disposition les médecins personnels de Hassan II. Ses nombreuses hospitalisations aux Etats-Unis comme en Angleterre étaient également prises en charge par le Palais. Sa mort en 1979 aurait dailleurs particulièrement affecté le monarque : quand il apprit la nouvelle, ce dernier avait ordonné à Maradji de senvoler sur le champ pour lEgypte, pour rapporter des photos des funérailles.
De son côté, Abdelhalim ne refusait rien à son roi. Quand il est sollicité pour aller rendre visite aux troupes marocaines lors de la guerre du Golan, il ne décline pas linvitation
pas plus que de chanter un standard de Abdelouwaheb Doukkali ! Au cours dune soirée, Hassan II lui avait demandé dinterpréter Mana illa bachar, raconte Haj Younès. Ce quil a parfaitement bien fait dès le lendemain. Le roi était ravi. Et pour rendre hommage à son hôte, Abdelhalim ira jusquà composer et interpréter une chanson à sa gloire, la fameuse Al maaou wal khodra wal wajhou lhassane.
Juste une brouille passagère
Pourtant la relation entre le Rossignol et le royaume du Maroc na pas toujours été parfaite. Nous sommes en octobre 1963. La Guerre des sables est déclenchée avec le voisin algérien. Un événement va confirmer les doutes marocains quant à limplication de larmée de Nasser dans ce conflit : un hélicoptère égyptien sécrase au Sahara avec, à son bord, un certain Hosni Moubarak. Hassan II, furieux, ordonne des mesures particulières contre les Egyptiens : toute musique et film en provenance du pays des pharaons sont interdits de diffusion au Maroc. Dans la foulée, un chanteur marocain de renom, jaloux de la relation privilégiée du roi avec Abdelhalim Hafez, en profite pour lui tailler un costard. Daprès ce témoin de lépoque, lartiste en question a révélé à Hassan II que le chanteur disait du mal de lui et quil sétait rangé du côté des Algériens pour lesquels il aurait même composé une chanson. Tout cela était bien sûr totalement faux. Du coup, le chouchou égyptien est devenu, du jour au lendemain, persona non grata au Maroc. Et à en croire cet artiste qui lui a rendu visite au Caire, lhomme était très affecté par cette mise à lécart. La rumeur raconte que pour sexpliquer, Abdelhalim avait envoyé de nombreux courriers, ainsi quun enregistrement audio, destiné au souverain marocain
qui ne sont jamais arrivés à destination.
En 1968, en partance pour lEurope, Abdelhalim fit escale à Casablanca. À laéroport, il exigea quon transmette un message à Hassan II et, saisissant loccasion, déclara être prêt à se présenter devant la justice marocaine pour laver son nom de tout soupçon. Informé sur le champ, le roi accepte sa requête. Et après lavoir entendu, il décide de tourner la page du contentieux. Leur relation a repris comme sil ne sétait rien passé, raconte cet artiste. Pour les deux, il sagissait juste dune parenthèse, un simple malentendu. Dailleurs, le roi, même durant cette période de brouille, demandait à ce quon lui chante du Abdelhalim. Et il en fut ainsi jusquà la mort de Hassan II. Et ravi de ce quil écoutait, ce dernier levait les mains au ciel en lançant : Allah yrahmak ya Abdelhalim. |
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