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Nostalgie. Le rossignol de Hassan II
N° 275
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Nostalgie. Le rossignol de Hassan II

(DR)

Artiste le plus populaire du monde arabe durant des générations, Abdelhalim Hafez était avant tout un grand amoureux du Maroc, où il se produisait régulièrement. Il était aussi l’artiste préféré et l’ami proche de Hassan II.


Nous sommes le 10 juillet 1971. À quelques kilomètres d’un palais de Skhirat à feu et à sang, les hommes du lieutenant colonel M’hamed Ababou, armés jusqu’aux dents, lancent l’assaut sur la RTM. Objectif : prendre l’antenne pour faire part au peuple marocain de la chute du
régime monarchique alaouite. “Sur le coup, même à la vue de toute cette armada militaire, personne n’a imaginé un seul instant qu’il pouvait s’agir d’un coup d’Etat, se souvient le journaliste sportif Najib Salmi, qui résidait en face du siège de la télé nationale. Nous pensions simplement qu’ils étaient là pour assurer la sécurité de Abdelhalim Hafez”. En effet, celui qui est alors l’artiste le plus populaire du monde arabe est ce jour-là dans les murs de la RTM pour l’enregistrement d’une chanson à la gloire de Hassan II. Ayant la tête à d’autres préoccupations, les putschistes reconnaissent à peine la star égyptienne. “Dans le studio où nous avions rassemblé les otages, un homme était en train de suffoquer, en pleine crise d’asthme. Je me suis approché de lui et c’est là que je l’ai reconnu”, raconte l’aspirant Mohamed Raïss, l’un des mutins. Abdelhalim a finalement droit à un traitement de faveur : on l’installe confortablement, on lui donne à boire… et Ababou va même jusqu’à lui proposer de prêter sa voix pour l’annonce de “l’heureuse” nouvelle du putsch sur les ondes. “Écoutez, leur répond-il en substance, je suis sensible à votre démarche, mais réfléchissez un instant : si c’est un non-Marocain qui le fait, le peuple ainsi que la communauté internationale vont se dire qu’il y a une main étrangère derrière ce coup d’Etat, et donc cela pourrait être très mal interprété”. Joli tour de passe-passe du Rossignol, qui convainc ainsi les putschistes de chercher un autre porte-parole. Ces derniers se tournent alors vers le compositeur Abdesslam Amer, qui, tout non-voyant qu’il était, arrive bizarrement à lire le communiqué qu’on lui met entre les mains.

Abdelhalim le Marocain
“Abdelhalim n’avait peut-être pas la nationalité marocaine, souligne cet artiste qui a requis l’anonymat, mais il était plus marocain que beaucoup d’entre nous. C’était quelqu’un de très proche de ce pays et surtout de Hassan II”. L’idylle entre Abdelhalim et le Maroc commence au tout début des années soixante. Comme beaucoup d’artistes internationaux, il fait escale au théâtre Mohammed V de Rabat, aux arènes de Casablanca… ainsi qu’en plein Derb Soltane au mythique cinéma Kawakib. “C’était amusant de voir débarquer toute la haute bourgeoisie, tirée à quatre épingles, dans des quartiers populaires, se souvient Najib Salmi. Mais le plus impressionnant, c’était l’hystérie collective qui gagnait des femmes pendant le spectacle”. Une dizaine d’années plus tard, le journaliste aura l’occasion d’approcher l’artiste égyptien de plus près. “Nous étions, en 1971, au Caire avec l’équipe nationale de football, raconte-t-il. Abdelhalim, qui possédait une usine de confection, a alors envoyé une chemise et un album dédicacés à chaque joueur et a invité les dirigeants pour un dîner privé dans sa résidence à Zamalek”.

Abdelhalim est donc non seulement apprécié par le public marocain - il s’est toujours produit à guichets fermés, mais il est également très sollicité par la haute société pour animer ses soirées privées. “Il était tellement demandé qu’il sortait souvent déguisé pour passer inaperçu. Il lui est arrivé même de me demander de le cacher dans mon laboratoire”, raconte Mohamed Maradji, qui était très lié au chanteur. En plus de détenir une collection de photos inédites de Abdelhalim, le photographe possède son oud personnel dédicacé. Il y a quelques années, un Saoudien lui en aurait offert la coquette somme de 15 000 dollars, en vain. “Il est hors de question que je m’en sépare, explique Maradji, cet instrument n’a pas de prix pour moi”.

Une chanson pour le roi
Ce n’est un secret pour personne, Abdelhalim était très apprécié de Hassan II. “C’était incontestablement le chouchou du roi, son préféré, ajoute le luthiste et directeur du conservatoire de Casablanca, Haj Younès. À ce titre, il avait droit à une attention très particulière”. Les portes du palais lui sont toujours grandes ouvertes, et les cadeaux hassaniens se font aussi nombreux que généreux. “Le roi lui payait même ses costumes, ajoute ce témoin de l’époque. Souffrant jusqu’à la fin de sa vie d’une bilharziose qu’il a contractée dans les années 40, après une baignade dans les marécages du Nil, il avait à sa disposition les médecins personnels de Hassan II. Ses nombreuses hospitalisations aux Etats-Unis comme en Angleterre étaient également prises en charge par le Palais”. Sa mort en 1979 aurait d’ailleurs particulièrement affecté le monarque : quand il apprit la nouvelle, ce dernier avait ordonné à Maradji de s’envoler sur le champ pour l’Egypte, pour rapporter des photos des funérailles.

De son côté, Abdelhalim ne refusait rien à “son roi”. Quand il est sollicité pour aller rendre visite aux troupes marocaines lors de la guerre du Golan, il ne décline pas l’invitation… pas plus que de chanter un standard de Abdelouwaheb Doukkali ! “Au cours d’une soirée, Hassan II lui avait demandé d’interpréter “Mana illa bachar”, raconte Haj Younès. Ce qu’il a parfaitement bien fait dès le lendemain. Le roi était ravi”. Et pour rendre hommage à son hôte, Abdelhalim ira jusqu’à composer et interpréter une chanson à sa gloire, la fameuse “Al maaou wal khodra wal wajhou lhassane”.

Juste une brouille passagère
Pourtant la relation entre le Rossignol et le royaume du Maroc n’a pas toujours été parfaite. Nous sommes en octobre 1963. La Guerre des sables est déclenchée avec le voisin algérien. Un événement va confirmer les doutes marocains quant à l’implication de l’armée de Nasser dans ce conflit : un hélicoptère égyptien s’écrase au Sahara avec, à son bord, un certain Hosni Moubarak. Hassan II, furieux, ordonne des mesures particulières contre les Egyptiens : toute musique et film en provenance du pays des pharaons sont interdits de diffusion au Maroc. Dans la foulée, un chanteur marocain de renom, jaloux de la relation privilégiée du roi avec Abdelhalim Hafez, en profite pour lui “tailler un costard”. D’après ce témoin de l’époque, l’artiste en question “a révélé à Hassan II que le chanteur disait du mal de lui et qu’il s’était rangé du côté des Algériens pour lesquels il aurait même composé une chanson. Tout cela était bien sûr totalement faux”. Du coup, le chouchou égyptien est devenu, du jour au lendemain, persona non grata au Maroc. Et à en croire cet artiste qui lui a rendu visite au Caire, l’homme était très affecté par cette mise à l’écart. La rumeur raconte que pour s’expliquer, Abdelhalim avait envoyé de nombreux courriers, ainsi qu’un enregistrement audio, destiné au souverain marocain… qui ne sont jamais arrivés à destination.

En 1968, en partance pour l’Europe, Abdelhalim fit escale à Casablanca. À l’aéroport, il exigea qu’on transmette un message à Hassan II et, saisissant l’occasion, déclara être prêt à se présenter devant la justice marocaine pour laver son nom de tout soupçon. Informé sur le champ, le roi accepte sa requête. Et après l’avoir entendu, il décide de tourner la page du contentieux. “Leur relation a repris comme s’il ne s’était rien passé, raconte cet artiste. Pour les deux, il s’agissait juste d’une parenthèse, un simple malentendu. D’ailleurs, le roi, même durant cette période de brouille, demandait à ce qu’on lui chante du Abdelhalim”. Et il en fut ainsi jusqu’à la mort de Hassan II. Et ravi de ce qu’il écoutait, ce dernier levait les mains au ciel en lançant : “Allah yrahmak ya Abdelhalim”.

 
 
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