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N° 275
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Adieu Driss


Bio express.

1950.
Naissance à Sidi Ouahi, dans les Zemmour
1970. Participe à la création d'Ilal Amam.
1975-1991. Séjour en prison ponctué, entre autres, par l'obtention d'un DEA en linguistique.
1992. Rejoint l'OMDH dont il devient rapidement la principale cheville ouvrière.
1999. Fonde le Forum vérité et justice, dont il devient président.
2001. Met au point la “commission vérité” au sein du symposium tenu conjointement avec l'AMDH et l'OMDH
2002. Quitte le Forum vérité et justice
2003. Nommé secrétaire général du CCDH
2004. Officiellement installé président de l'IER
2006. Nommé président du CCDH, poste qu'il occupe jusqu'à sa mort (il a tenu une dernière séance de travail deux jours avant sa mort, le 20 mai 2007).


(AFP)

C'était un homme d'Etat, mais pas un homme de pouvoir. Un pur, mais pas un dur. Un pragmatique qui a avalé bien des couleuvres, mais qui n'a jamais perdu de vue son seul combat, celui des droits de l'homme. Hommage à un homme qui, en toute discrétion, a soulevé des montagnes.


Tout s'est donc terminé à Sidi Ouahi, village perdu entre Tiflet et Khémisset, dans le pays des Zemmour. Driss Benzekri y est retourné mort, en cette longue, longue journée du 23 mai, l'une de ces journées où l'on se dit, devant les flots ininterrompus de visiteurs, que “tout le
Maroc est là”. Au premier rang des milliers de personnes venues rendre hommage à l'enfant du pays, le prince Moulay Rachid. “Regardez, regardez, il va marcher à pied de la mosquée au cimetière, comme tout le monde !”, chuchotent, stupéfaits, les villageois. En effet, Moulay Rachid, ce jour-là, a fait une entorse au protocole princier. Il a marché sur plus d'un kilomètre sans tapis rouge, sans voiture, sur un sentier étroit, cahoteux, poussiéreux, au milieu d'une foule qui se bouscule pour voir, une dernière fois, le cercueil du défunt. Une première.

Les funérailles de l'ex-président de l'Instance équité et réconciliation (IER) ont rassemblé une foule immense, sincère, extraordinairement composite. La procession avançait sans ordre défini, sans hiérarchie, mêlant le petit peuple de Sidi Ouahi aux plus hauts dignitaires du régime, aux “people” et aux hommes politiques de tout bord. On a ainsi pu repérer (c'est le cas de le dire, tant la foule était compacte) des politiques comme Mohamed Bensaïd (PSU), Ismaïl Alaoui (PPS), Mohamed Elyazghi (USFP), Abdelilah Benkirane (PJD), Mostafa Moâtassim (Al Badil Al Hadari), des ministres comme Nabil Benabdellah, Ahmed Toufiq, Mohamed Achaâri, Mohamed El Gahs, ou encore Driss Jettou, ému aux larmes. Sans oublier ceux qu'on appelle généralement “les hommes du roi” (Fouad Ali El Himma, Yassine Mansouri, Mohamed Moaâtassim, Abdelaziz Meziane Belfqih), les people du monde intellectuel (Mohamed Tozy), associatif (Christine Daure, Noureddine Ayouche), économique (Abdeslam Ahizoune), ou sécuritaire (Cherki Draïs). En plus, bien entendu, de la garde rapprochée du défunt (notamment Ilyass Omari, Salah El Ouadie, Khadija Rouissi et Kamal Lahbib) et de sa famille, conduite par le père (Boutayeb Benzekri) et Driss Benzekri, cousin et homonyme du défunt (et par ailleurs portier de l'équipe nationale de football au Mondial 1998).

Sidi Ouahi, petit point perdu dans l'arrière-pays du Maroc inutile, a vécu son jour de gloire en ce 23 mai 2007. Fait extraordinaire : le village n'a pas été repeint, son visage est resté le même, celui de toujours, avec ses toits de zinc, ses façades en décrépitude et ses crevasses. “Depuis la mort de Abderrahim Bouabid (le fondateur de l'USFP, décédé en 1992), je n'ai jamais assisté à un tel rassemblement populaire, à un tel déferlement de stars nationales”, assure un vieux militant de gauche, habitué aux enterrements des “grands”. Notre interlocuteur n'a pas, non plus, le souvenir d'un enterrement aussi sobre, sans fanfare ni trompettes. “Benzekri n'a pas laissé de consigne dans ce sens, mais j'ai l'impression que tous, du prince Moulay Rachid aux humbles du village, ont respecté son esprit simple et rebelle au protocole”.

La seule consigne véritable de celui que Mohammed VI appelait “Si Driss” a été la suivante : se faire enterrer à Sidi Ouahi. “C'est une idée qui a germé dans sa tête dès sa sortie de prison en 1991”, assure l'un des anciens compagnons de Benzekri. “Il n'a jamais rompu avec ses origines puisqu'il retournait régulièrement à Sidi Ouahi, souvent seul, pour se ressourcer, parfois au contact de la Lama (moussem local) et il nous a dit, pratiquement sur son lit de mort : je n'ai pas pu exaucer mon vœu de retourner vivre chez moi, mais je tiens à y être enterré, à côté de ma mère”, continue notre interlocuteur. Tous les habitants du village sont au courant, par ailleurs, de l'une des dernières volontés de Benzekri : vendre sa demeure à Témara et racheter un lopin de terre à Sidi Ouahi - ce même lopin que son père avait été obligé de céder quand, en 1975, des policiers sont venus arrêter Driss Benzekri. “Il se sentait un peu coupable et avait une revanche à prendre. Quand il a été arrêté, sa famille a vendu le seul bien qu'elle possédait. Cette pensée l'a toujours accompagné, elle l'a même obsédé dans les derniers mois de sa vie”, raconte l'un des confidents du défunt.

Le refus du protocole
L'enterrement de Driss Benzekri a été à la mesure de l'homme : fédérateur, simple et - tranquillement - révolutionnaire. Non, le mot n'est pas trop fort. Sous ses airs tranquilles, l'homme a conduit bien des révolutions. Comme celle, mémorable, du 7 janvier 2004. Ce jour-là, Mohammed VI assiste à la cérémonie d'installation de l'IER. En plus du président Benzekri, le roi investit officiellement les seize membres de l'Instance et, surprise, les uns se présentent en jellaba et s'abaissent pour le traditionnel baisemain royal alors que d'autres, dont Benzekri, sont en costume cravate et se contentent de tendre la main au souverain. Dûment retransmise par la TVM, cette spectaculaire entorse au protocole (une première, dans pareille cérémonie) n'est pas le fruit du hasard. Non seulement Benzekri a prémédité le geste, mais il a dû mener plusieurs rounds de négociation avec le protocole royal (et recourir en fin de compte à l'arbitrage de Mohammed VI lui-même), avant d'aboutir à cette scène ahurissante. Un proche du défunt raconte : “Driss avait commencé par rejeter l'idée du baisemain au nom de tous les membres de l'IER, mais il s'est heurté à un farouche refus du protocole. Il est revenu plusieurs fois à la charge en expliquant, calmement, que refuser le baisemain n'était pas une offense au roi, mais la manière de se conformer à la logique de rupture qui habite la plupart des membres de l'Instance. Ce n'était que pour le principe, mais cela avait toute son importance”. Le ton du président Benzekri est ferme, son message est clair : le maintien du baisemain obligatoire pourrait bloquer indéfiniment la cérémonie d'investiture, tandis que son abolition rassurerait les membres de l'IER sur la crédibilité de leur marge de manœuvre. Résultat : “La fermeté de Benzekri et son ton apaisé ont fini par faire douter les représentants du protocole, qui se sont retrouvés obligés d'en référer au roi”. Lequel a tranché, coupant la poire en deux : “Que chacun fasse comme il veut, le baisemain n'est pas une obligation”. Le jour de l'investiture, les membres de l'IER se présentent ainsi en deux camps étonnamment opposés : ceux en jellabas qui embrassent la main royale, ceux en costume cravate qui la serrent - respectueusement, quand même.

Benzekri a osé, le roi aussi. Pour bien mesurer l'impact et la symbolique de cet épisode, il faut rappeler cette anecdote de l'ancien règne : la rencontre entre Hassan II et Mohamed Bensaïd, député de l'opposition et chef d'un parti de gauche, dans les années 1980. “Hassan II recevait, ce jour-là, plusieurs opposants au Palais. Tous lui ont embrassé la main… sauf Bensaïd, qui s'est approché de Hassan II pour le saluer à la manière des anciens de la résistance, avec une tape à l'épaule et une poignée de mains. Le roi l'a immédiatement repoussé et lui a lancé, l'œil mauvais : qui es-tu, toi ? (…) Quand on est à Dar El Makhzen, on respecte son rituel”. Ce jour-là, l'opposant a été raccompagné à la porte par le directeur du cabinet royal, Ahmed Bensouda, hors de lui. Une partie de la gauche en a longtemps voulu au respectable Bensaïd pour cet écart de conduite…

Avant de conduire l'expérience de l'IER, Driss Benzekri a fondé et imposé le Forum vérité et justice (FVJ) qui ressemble, a posteriori, à un laboratoire d'idées. La meilleure production de ce “think-tank” restera, incontestablement, le pèlerinage à Tazmamart en octobre 2000. L'un de ceux qui l'ont accompagné dans cette folle expédition témoigne : “Driss avait beaucoup étudié les périodes de transition dans des pays ayant un lourd passé en matière de droits humains, comme l'Afrique du Sud ou le Chili. Il y a puisé quelques idées-symboles comme les veillées devant les centres de détention, avec des bougies et des roses à la main… Une première expérience avait été tentée avec succès devant l'ancien commissariat et haut lieu de torture de Derb Moulay Chérif, à Casablanca. C'était en quelque sorte une répétition générale avant le grand pèlerinage”.

Les coulisses de Tazmamart
L'épisode de Tazmamart marque un tournant dans le parcours personnel de Driss Benzekri, mais aussi dans l'histoire du Maroc des droits de l'homme, voire du Maroc tout court. C'est là, en effet, que celui qui n'est encore que le président d'un courageux mais impuissant “syndicat des victimes”, est directement confronté au premier cercle de l'entourage royal, Fouad Ali El Himma en tête. “Il fallait obtenir le feu vert du roi pour le pèlerinage, c'était la seule et unique ouverture possible - ce qui n'a d'ailleurs pas empêché les entraves de se multiplier”. La télévision publique ne suit pas, les autorités locales sont sur le qui-vive et le pèlerinage, à deux doigts de tourner à la catastrophe. “Benzekri a beaucoup négocié avec El Himma, le deal était très complexe, poursuit notre source. D'une part, le roi autorisait le pèlerinage. Mais par ailleurs, il fallait tenir compte des avis défavorables de l'armée, de la gendarmerie et de la sûreté nationale”. Des protestations véhémentes qu'on pouvait résumer ainsi : “Comment osez-vous aller dans un endroit dont Hassan II niait jusqu'à l'existence ? Que cherchez-vous, exactement ? Rendre hommage à ceux qui ont attenté à la vie de notre défunt souverain ? Mettre en cause des hommes qui continuent à servir loyalement le trône ?”. On comprend mieux, aujourd'hui, pourquoi les médias officiels avaient ignoré l'évènement, même autorisé par le roi, et pourquoi les portes du bagne secret étaient, malgré tout, restées closes devant la foule des pèlerins. Sur le coup, les militants avaient vécu l'évènement comme une demi-échec. Benzekri, lui, savait qu'il avait réussi l'essentiel : briser un tabou, confirmer officiellement l'existence du bagne et ce faisant, porter un coup de canif à la mémoire officiellement immaculée de Hassan II. Ce ne serait que le premier…

Dans une interview accordée en 2001 à l'hebdomadaire Al Aamal Addimocrati, organe de l'actuel PSU, Benzekri a franchement déclaré : “La responsabilité de Hassan II dans l'assassinat de Mehdi Ben Barka est établie”. Une détonation dont le souffle est, alors, à deux doigts de lui valoir une poursuite pénale, sans aucun doute suivie d'une lourde condamnation. L'éventualité a été sérieusement envisagée avant d'être écartée, vraisemblablement suite à une nouvelle décision royale. Pour Benzekri, pas de doute : après Tazmamart, c'est le deuxième signal de “la volonté réelle de la monarchie de rompre avec le passé”. Ces signaux interviennent à l'époque où Benzekri et sa garde rapprochée du Forum vérité et justice perdent tout espoir de dialogue avec le gouvernement, étrangement passif, sur le dossier épineux des années de plomb. “Dès l'avènement de l'alternance, et tout au long des années Youssoufi (1998 - 2002), Benzekri a tenté de dialoguer avec le gouvernement. En vain. Les ministres se dérobaient et Youssoufi répondait : Si Driss, pour ce genre de questions, il vaut mieux traiter avec Mohammed VI lui-même”, confie cet ancien membre du FVJ. Pour Benzekri, l'impuissance du premier ministre est rageante, mais compréhensible. Il le dit plusieurs fois à ses proches : “Revenir sur les années de plomb, alors que Hassan II avait déclaré le dossier clos en 1998, c'était le traiter de menteur à titre posthume et, indirectement, entamer son procès. La décision est d'abord du ressort de son fils”. Quand Benzekri deviendra plus tard le secrétaire général du très officiel Conseil consultatif des droits de l'homme (CCDH), il ne cessera de répéter aux plus récalcitrants parmi ses proches : “J'ai la garantie du roi de pouvoir aller très loin, très haut”. A d'autres, il confie, lucide : “Je sais bien qu'avec le Makhzen, il n'y a jamais de garantie absolue. Mais je suis résolu à avancer”. C'est-à-dire, dans son esprit, avancer, assumer, négocier et grappiller autant de terrain que possible.

L'histoire secrète de l'IER
Et si l'Instance équité et réconciliation avait deux pères plutôt qu'un ? La question n'est pas si farfelue, si on examine avec attention les quelques mois qui ont précédé la naissance de l'IER. Avant de quitter le Forum en 2002, Driss Benzekri a été l'un des grands artisans du “symposium”, plateforme commune entre AMDH, OMDH et FVJ, qui a donné naissance à un projet : la “commission vérité”. L'un des architectes du projet raconte : “La commission vérité était en soi un aboutissement. Elle a été conçue pour faire une lumière exhaustive sur les années de plomb. Mais elle n'a jamais réellement vu le jour. Et l'idée a été recyclée ailleurs, après…”. Dans les suites du symposium, Benzekri quitte le FVJ, fatigué, comme il le signifiait alors, “des interminables débats qui ne mènent à rien”. Il envisage un moment de briguer un portefeuille officiel aux Nations Unies. “Je suis malade, tout cela ne mène à rien, je veux émigrer aux Etats-Unis”, confie-t-il à certains de ses amis. Puis un jour, il reçoit un coup de fil de Fouad Ali El Himma. “Vous voulez créer une commission vérité, voyons ce qu'on peut faire ensemble”, lui propose le bras droit du roi. S'ensuivront une série de rencontres, d'abord élargies, puis restreintes à l'improbable duo Benzekri-El Himma. “C'est de là qu'est réellement sorti ce qui deviendra ensuite l'IER. Mais encore fallait-il trouver un concept, un nom, un plan de travail et une équipe. Et tout cela a été l'œuvre de Driss, incontestablement”, soutient un de ses intimes.

Aguerri par sa courte expérience au CCDH, désormais rompu au périlleux exercice du dialogue de coulisses avec le Pouvoir, Benzekri travaille d'arrache-pied à l'élaboration du concept de l'IER, déclinaison lointaine de la “commission vérité”. L'un des membres de la première cellule de travail raconte : “L'Instance n'a pas été créée en un claquement de doigts. Son nom et son concept ont fait l'objet de débats interminables, et parfois houleux. Driss s'accrochait, il voulait garder le mot 'vérité' dans l'intitulé de l'Instance”. C'était, évidemment, bien plus qu'un mot. Une entrée, en fait, vers un processus qui ne pouvait pas ne pas faire de dégâts dans le nouveau régime, bien trop dépendant de son impératif de continuité. “Driss a fini par accepter de composer. Il avait déjà eu plusieurs entrevues avec Mohammed VI dont le message central était le suivant : faites tout ce que vous voulez, mais ne jugez pas mon père”. Benzekri, finalement, tranche en faveur d'une mission qui lui ressemble : réparer (en dédommageant les victimes de l'ancien règne), éclairer (sur le sort des disparus) et responsabiliser l'Etat (mais en s'en tenant aux institutions, et en évitant les personnes). Etait-ce le seul moyen d'avancer ? Le débat fait rage, notamment dans les rangs des anciens camarades de Benzekri, tant au FVJ qu'au parti d'extrême gauche Annahj Addimocrati, descendant direct d'Ilal Amam. “Pragmatique et lucide” selon les uns, “faible et récupéré” selon les autres, Benzekri, lui, sait ce qu'il est, ce qu'il a choisi d'être : un homme concret, soucieux des réalités du terrain et de la nécessité de préserver les équilibres, loin de toute démagogie. “Tout refuser et aller à la confrontation directe avec le Makhzen ne nous mènerait nulle part”, disait-il.

La catharsis collective qu'aura été l'expérience de l'IER est sortie, selon l'expression d'un militant, “par le petit trou de la serrure”. Benzekri et ses amis ont mis au point la stratégie, le planning et la logistique. Surtout, ils ont dû se battre, et à tous les niveaux, pour arracher au Pouvoir une concession majeure : la retransmission télévisée (en léger différé, tout de même) des audiences publiques où les victimes ont pu témoigner, librement, de leurs souffrances passées. Une séquence entrée, depuis, dans l'Histoire. Sur le reste, et malgré ses allures de Gandhi tranquille, Benzekri n'a jamais cessé de se battre. A deux reprises au moins, et au plus fort de l'expérience IER, en 2004, il a dû se plaindre directement auprès du roi. “Les portes me sont fermées, ce n'est pas crédible de continuer ainsi”, disait-il, en substance, à Mohammed VI. Malgré toutes les assurances royales, il est à cette époque régulièrement “snobé” par les principaux gardiens du temple sécuritaire : la police, les services de renseignements, l'armée et la gendarmerie - là où est concentré l'essentiel des informations sur le sort des disparus. Le roi réagit mais, de l'avis général, “de manière lente et timide”. Il “appelle les services à collaborer”, mais ne les y oblige pas. Des portes s'entrebâillent, d'autres restent verrouillées à double tour. C'est notamment le cas de la gendarmerie de Housni Benslimane, la plus inexpugnable des citadelles du Makhzen. Toute la complexité de la mission de Benzekri est là. Proche d'un Meziane Belfqih, en bons termes avec un Mansouri ou un El Himma, voire même - par moments - un Laânigri, très écouté par le souverain (“Il pouvait lui parler directement, parfois sans intermédiaire”), Driss Benzekri a été un lobbyiste mais pas un décideur. Un homme d'Etat, mais pas un homme de pouvoir. Un pur, mais pas un dur, parce qu'on ne lui en a jamais donné les moyens.

Sa dernière obsession : la Constitution
C'est en toute discrétion que l'enfant de Sidi Ouahi a soulevé des montagnes. Le 6 janvier 2006, le Maroc entier regardait à la télévision, ébahi, des anciens de Tazmamart côtoyer des galonnés revêches, au palais royal. Le discours prononcé par Mohammed VI, ce jour-là, est historique : il annonce officiellement la fin de la mission de l'IER. “Ce jour-là a été à la fois un immense bonheur et une très grande déception”, commente, laconique, un confident du président de l'Instance. Déception parce que, la veille encore, le clan Benzekri reçoit “l'assurance que le roi présentera les excuses de l'Etat aux victimes des années de plomb”. Finalement, elles seront biffées du discours et remplacées par des sous-entendus à peine perceptibles. Ce demi-échec, curieusement, donne un dernier souffle à Benzekri qui, atteint d'un cancer, se sait au soir de sa vie. Son dernier combat est désormais de lancer le processus d'application des recommandations (révolutionnaires) contenues dans le rapport final de l'IER : réforme de la justice, séparation des pouvoirs, transformation en profondeur du système sécuritaire… et d'autres tâches qu'il sait titanesques, puisqu'elles passent nécessairement par une refonte radicale de la Constitution. “Les recommandations de l'IER sont restées lettre morte”, invectivent aujourd'hui les derniers adversaires de Benzekri. “Elles sont en voie d'application, mais lentement et à petites doses”, soutiennent ses derniers partisans. La vérité est sans doute quelque part entre ces deux lectures. Diminué, affaibli par ses séances de chimiothérapie, Benzekri tente quand même, dans un ultime effort, de forcer l'abolition de la peine de mort et la pénalisation de la torture. Il a échoué sur la première et réussi sur la seconde, dont la loi a été adoptée. Mais le reste, tout le reste ? Qu'adviendra-t-il de ce chantier de règne, ce chantier de l'Histoire que sont les recommandations de l'IER ? Réponse de cet ami de Si Driss, ému aux larmes à l'évocation de l'un de leurs derniers échanges : “Il a fallu qu'il émerge furtivement de son coma, quelques jours avant de partir, pour nous dire : wallah mat koun chi haja ila ma ddarebtouch”. Vous n'aurez rien, si vous ne vous battez pas… Une dernière recommandation, plus forte que tous les testaments du monde.



Funérailles. Les absents ont eu tort

Les obsèques de Driss Benzekri ont rassemblé tout le Maroc qui compte, à l'exception remarquée de certaines personnalités du monde politique et associatif. Si Mohamed Sebbar (Forum vérité et justice), Abdellah El Harif (Annahj Addimocrati), Abdelaziz Bennani (ancien président de l'OMDH), Mohamed Elyazghi (USFP), Mohamed Bensaïd et pratiquement tout l'état-major du PSU, ont fait le déplacement, d'autres se sont illustrés par leur absence. C'est le cas, notamment, de la nouvelle présidente de l'AMDH, Khadija Riyadi, mais aussi de son prédécesseur Abdelhamid Amine. Dans un autre registre, on a aussi relevé l'absence de Omar Azziman, actuel ambassadeur du Maroc en Espagne et ancien “patron” de Benzekri, tant à l'OMDH qu'au CCDH (il était représenté par son n°2, Abdelkader Chaoui, mais tout de même…). On a surtout noté la tonitruante absence de l'ancien premier ministre socialiste, Abderrahmane Youssoufi, dont les rapports avec Benzekri n'étaient pas au beau fixe, quand il était aux affaires. Pour l'anecdote, certains ont appréhendé, un temps, la possible présence de l'ancien commissaire tortionnaire, et ci-devant chef de parti, Mahmoud Archane, originaire de Tiflet, à quelques encablures du village de Sidi Ouahi, où ont eu lieu les funérailles. “S'il avait osé venir, grimace ce compagnon du défunt, les militants en seraient arrivés aux mains pour le faire décamper”.



Couac. Les coupables oublis de la MAP

L’agence officielle MAP n'a pas dérogé à une certaine tradition makhzénienne : celle d'occulter les informations qui ne l'arrangent pas. Dans sa dépêche biographique post-mortem sur Driss Benzekri, l'agence s'est longuement attardée sur ses diplômes universitaires, sa mission à la tête de l'IER, son passage par le CCDH et son intérêt pour la culture amazighe. Pas un mot, en revanche, sur son passé d'opposant et son séjour exceptionnellement long dans les geôles hassaniennes (près de 17 ans). Rien non plus sur son ancrage politique très à gauche (Ilal Amam, puis la GSU), ou sur son extraordinaire travail de terrain, dans les années 1990, sur la question de la disparition forcée. Le Benzekri version MAP est un homme brillant mais lisse, inoffensif, un officiel parmi tant d'autres, digne représentant de l'establishment politique du royaume. Un homme du sérail ou presque, chercheur, juriste… quasiment un technocrate surgi de nulle part. On ne s'attendait pas un à portrait révolutionnaire, mais tout de même...



Témoignage. “Il savait rompre pour avancer”

Ancien cadre de l'AMDH, de l'OMDH et de la section marocaine d'Amnesty International, Noureddine Atir a longtemps évolué dans le sillage de feu Driss Benzekri. Il était présent, notamment, pendant ces moments-clés où le militant a dû assumer des choix douloureux.
“J'ai connu Driss à ses trois grands moments de rupture : avec le mouvement Ilal Amam, avec l'OMDH et avec le Forum vérité et justice. Chaque fois, il a pris sa décision dans l'isolement le plus total. Il s'enfermait, se laissait pousser la barbe et mûrissait longuement sa réflexion. C'était un hérisson. Il se recroquevillait pour mieux rebondir. On avait peur pour lui, pour sa santé. Mais quand il émergeait de sa retraite, sa décision étant prise, il était serein, ferme, incroyablement en paix avec lui-même. Au fil des années, il a successivement rompu avec un parti de gauche dont il était membre fondateur, une association des droits de l'homme dont il était la cheville ouvrière, et un forum qu'il avait fini par imposer comme un acteur majeur de la scène politique, et un interlocuteur crédible pour le Pouvoir. A chaque fois, il rompait pour avancer, pour aller plus loin. Malgré tout ce qu'on a pu dire de lui, il n'a jamais oublié sa véritable raison d'être : défendre les droits de l'homme. Ce qu'on gardera de lui ? L'image d'un battant infatigable, et d'un grand connaisseur de la culture amazighe. S'il n'avait pas dirigé l'IER, il aurait très bien pu piloter l'IRCAM*”.

*Institut royal de la culture amazighe

 
 
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