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Par Fahd Iraqi

Parcours.
Khalid Oudghiri. Grandeur et décadence

Khalid Oudghiri
(AIC PRESS)

Le parcours de celui qui est devenu le banquier le plus influent du royaume est un véritable feuilleton à rebondissements. Il se joue dans les arcanes de l’antre du capitalisme marocain et ses acteurs sont les maîtres incontestables du secteur privé. Récit.


Jeudi 24 mai. Journée marathon au siège d’Attijariwafa bank. Au 4ème étage se tient un conseil d’administration “improvisé” il y a deux jours. Les puissants gestionnaires des affaires royales sont là : Mounir Majidi, Hassan Bouhemou, représentants de Siger, et Saâd Bendidi, patron de l’ONA. Ordre du jour : entériner la démission du président de la
banque, Khalid Oudghiri. Désormais, c’est officiel : il est out ! C’est d’ailleurs Saâd Bendidi qui se présente devant les actionnaires, réunis pour l’assemblée générale au 1er étage. “Monsieur Oudghiri a démissionné pour des raisons qui lui sont propres”, lance le président par intérim. La page Oudghiri est tournée. Et avec elle, une palpitante lutte pour le pouvoir prend fin. Flash-back.

De l’ombre à la lumière
Le 31 octobre 2002, Abdelaziz Alami, président de la BCM, est proprement déposé par les patrons de Siger. À sa place, ils vont dénicher un brillant banquier recommandé par Bassim Jaï Hokimi, alors patron de l’ONA. Il s’agit de Khalid Oudghiri, ancien directeur adjoint de la BMCI, promu quelques mois auparavant à la maison-mère, BNP Paribas. Surdiplômé et expérimenté, l’arrivée de ce jeune banquier de 44 ans est alors bien vue. Il cadre à la perfection avec le profil de ces brillants quadragénaires chargés de donner une nouvelle dynamique au secteur privé marocain… via les affaires royales.

Oudghiri se révélera une bonne acquisition. L’homme est un infatigable bosseur. “Un patron de banque à 7h du matin au bureau, c’est du jamais vu au Maroc”, raconte un ancien de la banque. Mais ses collaborateurs décèleront très tôt un aspect de sa personnalité qui lui sera fatal. “Il est limite arrogant. Dès la première réunion, il nous avait lancé qu’il était là parce qu’il n’y avait pas meilleur profil que lui”, raconte un cadre de l’ancienne BCM. Mais devant ses actionnaires, Oudghiri fait plutôt profil bas. Pour le moment.

Il se serait même fait remonter les bretelles à plusieurs reprises. “Le clan de Siger ne lui laissait aucune marge de manoeuvre. Ils se mêlaient de tout. Ils pouvaient même tiquer pour une nouvelle voiture de service ou des frais engagés pour la rénovation de la cantine”, raconte un ancien de la banque. Même sur un plan stratégique, Oudghiri est confiné au rang d’observateur. Il n’est pas directement impliqué dans les tractations avec la BMCE, ni dans les négociations avec la famille Kettani, qui aboutiront au rachat du groupe Wafabank en novembre 2003. Une acquisition qui va tout changer dans le délicat équilibre des pouvoirs.

Désormais chargé de conduire la plus grande fusion bancaire jamais réalisée au Maroc, Oudghiri peut enfin révéler tout son talent. Le challenge n’est pas des plus faciles. Entre perte de gros clients et mini-crises sociales, il saura tenir la barre. En plus d’être doué, Oudghiri est outillé de l’expérience de la méga-fusion bancaire BNP Paribas, dont il calque le modèle au Maroc. Dans ce processus, Oudghiri a de plus en plus de marge de manœuvre. Les anciens de l’équipe Alami sont progressivement écartés au profit de la nouvelle garde. L’organigramme de la banque change plusieurs fois, mais Oudghiri est toujours là. La fusion montre les premiers signaux de réussite, dès mi-2005 et l’homme commence à prendre du galon. Avec la force de frappe d’Attijariwafa, il fait et défait la configuration du capitalisme marocain. Il est le premier promoteur, sur le terrain financier, du concept de champion national qu’il a lui-même inventé. Personne ne doute de son implication personnelle dans la reprise du groupe Somepi par Afriquia d’Akhennouch. Ou encore dans d’autres rapprochements moins importants. Son influence lui ouvre toutes les portes. Même dans les arcanes du sérail, Oudghiri trouve de nouveaux relais pour contourner sa hiérarchie.

Le putsch raté
“Oudghiri est devenu gênant et ses critiques insupportables. Il y avait une évidente incompatibilité d’humeur entre ses patrons et lui”, confie un ancien du groupe. Ces derniers décident alors de lui couper les ailes. En mars 2005, il annonce un résultat qui dépasse de nouveau le milliard. Et à contrecœur, il devra aussi annoncer sa mise à l’écart. Les actionnaires ont opté pour une nouvelle forme de gouvernance : conseil de surveillance et directoire. L’homme devait hériter de la tête du conseil de surveillance, poste symbolique s’il en est.

Mais il n’est pas du genre à lâcher prise. Quelques semaines lui suffisent pour renverser la vapeur. Comme par miracle, la réorganisation est renvoyée aux calendes grecques et Oudghiri conserve son fauteuil. Doit-il son salut aux actionnaires espagnols comme le pensent certains ? A-t-il eu droit à une audience royale, comme racontent d’autres ? En tout cas, ce sont ses performances qui le défendent le mieux. “Une fusion réussie plus vite et pour moins cher que prévu. Difficile de faire fi d’un tel bilan”, explique un connaisseur des rouages du Makhzen.

En gagnant cette bataille, Oudghiri pensait avoir gagné la guerre. Il se croit désormais indispensable, donc intouchable. Sur le marché, la banque devient de plus en agressive. Attijariwafa est de toutes les grandes opérations. Elle s’invite à tous les montages financiers. En Bourse, Attijariwafa est sur les meilleurs coups. C’est elle qui introduit le phénomène Addoha et en tire le plus gros profit. Au niveau régional, la banque se développe en Tunisie, au Sénégal et garde l’œil ouvert sur tout ce qui bouge en Afrique.

Oudghiri est plus confiant que jamais. Et les résultats 2006 confortent davantage son poids dans le groupe. Avec un bénéfice record de plus de 2 milliards de DH, sa banque est de loin le premier contribuable aux bénéfices de l’ONA, groupe qui a du mal à trouver de nouveaux relais de croissance. Alors Oudghiri devient plus critique vis-à-vis de ses actionnaires. Dans les salons feutrés à Casablanca, il dénigre la stratégie de l’ONA et sous-entend que le holding ne repose que sur la filiale qu’il dirige. Selon certains, il aurait même pesté contre le gouffre financier qu’est Wana, le nouvel opérateur télécoms du groupe. Il aurait même poussé l’audace jusqu’à menacer de lui fermer le robinet des crédits. Mais il est loin de se douter qu’à Rabat, une nouvelle salve se prépare. Elle lui sera fatale.

Le coup de grâce
Les architectes des affaires royales travaillent en effet pour obtenir sa tête. “Ils ont fini par convaincre en haut lieu que la banque pouvait désormais rouler d’elle-même. Et que le talent d’Oudghiri pouvait être exploité ailleurs”, raconte une source proche du groupe. Certains le disent même pressenti pour diriger la Royal Air Maroc, le classique cadeau empoisonné de l’entreprise publique. Cette nouvelle, on la lui aurait annoncée en marge du conseil d’administration de mars dernier. À l’occasion du même conseil, Oudghiri aurait eu un nouvel accrochage avec ses actionnaires. La pierre d’achoppement : la nomination d’un vice-président de la banque en remplacement de Saâd Bendidi. Alors que les actionnaires désiraient voir Mohamed El Kettani, l’un des rares survivants de l’ère Alami, le président préférait plutôt Houcine Sahib, l’une de ses recrues. Le conseil aurait été finalement suspendu et le trio Oudghiri, Majidi et Bouhemou aurait eu un long aparté.

Le marché n’aura néanmoins aucun écho d’une telle querelle. Certes, au lendemain de l’annonce des résultats, une énième rumeur du départ d’Oudghiri refait surface. Mais cette fois-ci, elle est reliée à un autre “tuyau” : l’éventuelle cession de Lesieur aux Saoudiens de Savola. La vente signifiait la disponibilité d’Ahmed Rahou, président de Lesieur et, surtout, profil idéal pour succéder à Oudghiri. Le démenti officiel de l’ONA au sujet de cette cession de Lesieur ne fera pas taire les bruits quant au départ du patron d’Attijariwafa. La rumeur va s’intensifier durant le deuxième week-end de mai, dans le sillage d’une bataille boursière entre Attijariwafa et BMCE. Au 4ème étage de la banque, on ne fait aucun commentaire. Le départ ne peut théoriquement avoir lieu que par décision du conseil d’administration. Le prochain est prévu à Madrid, chez ses alliés ibérique le 19 juin prochain. Oudghiri peut donc rebondir entre temps, il l’a déjà démontré. A-t-il entrepris quoi que ce soit dans ce sens ? Mystère.

Ce qui est sûr, c’est qu’Oudghiri ne montre aucun signe de défaillance. Ce n’est que le vendredi 17 mai qu’il se trahit : il demande toutes les notes de service qu’il a signées depuis sa nomination. “Cela sentait franchement la préparation des cartons”, commente une source d’Attijari. En début de semaine, le téléphone arabe fonctionne de plus belle pour confirmer son départ. Le mardi 22 mai, toute la banque est même convaincue qu’il a plié bagages, mais il n’en est rien : le PDG est tout simplement en déplacement. Le lendemain, il refait d’ailleurs surface, créant de nouveau un brin de suspense… qui s’évapore lorsqu’il donne des instructions pour l’organisation d’un conseil d’administration exceptionnel pour le lendemain, quelques heures seulement avant l’assemblée générale. Cette fois-ci, les jeux sont faits. Oudghiri est KO.
L
es actionnaires ont précipité le conseil pour faire valider cette démission forcée même par l’assemblée générale. La preuve : la convocation initiale à cette réunion d’actionnaires prévoyait la reconduction de son mandat d’administrateur jusqu’en 2012. Une nouvelle résolution a été ajoutée au dernier moment, pour prendre acte de l’arrivée à terme du mandat de Khalid Oudghiri et lui rendre “hommage pour son action”. La formule consacrée pour dire : au revoir, et merci.



Succession. Les paris sont ouverts

Saâd Bendidi, président de l’ONA et vice-président d’Attijariwafa, devrait assurer l’intérim à la tête de la banque jusqu’à la fin de l’année. C’est ce qu’il a lui-même annoncé devant les actionnaires. Mais cet intérim pourrait se transformer en CDI. “Déjà, c’est interdit par la loi bancaire, à moins qu’il renonce à l’ONA. Et ce serait une humiliation de plus pour Bendidi”, explique un observateur. Contrairement à ses prédécesseurs, Bendidi est le seul président de l’ONA qui n’ait pas eu la présidence de la SNI. C’est Hassan Bouhemou qui assure cette fonction. Les deux hommes se connaissent bien, puisqu’ils ont tous les deux travaillé pour Othman Benjelloun et, à l’époque, Bendidi était le plus galonné.
Par ailleurs, beaucoup de noms de candidats circulent pour succéder à Oudghiri. À leur tête Ahmed Rahou, actuel patron de Lesieur. On parle aussi d’Ahmed Benchaâboun, le directeur général de l’ANRT, qui serait bien vu par les gestionnaires de Siger. “Son apport dans les télécoms pourrait même s’avérer un atout supplémentaire”, explique un observateur. Autre candidat à prendre au sérieux : Mohamed El Kettani, actuel n°2 de la banque. Mais il est fort probable que la gouvernance de la banque bascule en directoire et conseil de surveillance, avant de choisir un véritable successeur. “Cela permettrait même de justifier que le conflit avec Oudghiri n’était que purement organisationnel”, suggère notre source. Les paris pour la succession sont donc ouverts. Mais il est certain que les patrons de l’ONA choisiront cette fois-ci une personnalité avec laquelle ils ne risqueraient pas de rencontrer “des incompatibilités d’humeur”. Comprendre : un PDG qui accepterait de rester à sa place.

 
 
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