Terrorisme. Les oulémas ergotent
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Terrorisme. Les oulémas ergotent

Les oulémas se sont relayés pour
démonter, un par un, les arguments
religieux de la pensée extrémiste.
(MAP)

Quelques semaines après les événements de Casablanca, les oulémas s’y sont réunis pour répliquer aux terroristes. Modus operandi : déconstruire l’argumentaire de l’idéologie terroriste. C’est pas gagné.


“La doctrine takfiriste est un mal qui menace la oumma et ceux qui la professent s’écartent des enseignements de l'islam. Quant à l'argumentaire du discours terroriste, il n'a aucun fondement religieux”. C’est par cette sentence que Mohamed Yessef, le secrétaire général du Conseil supérieur des oulémas, a ouvert le colloque organisé par le
Conseil, le 19 mai dernier, sur le campus de l’Université Hassan II de Casablanca, avec la participation de plus d’un millier de prédicateurs et de morchidate. Ordre du jour : décortiquer l’argumentaire religieux qui sert de base à l’idéologie terroriste, et “démontrer la perversité des justifications avancées par les terroristes pour tuer des innocents” !

Une fois les travaux lancés, un panel de oulémas s’est relayé pour démonter, un par un, les arguments utilisés par les Salafistes pour justifier le recours à la violence.

D’emblée, les exégètes s’accordent à reconnaître que la pauvreté et la misère ne sont pas des facteurs convaincants pour expliquer le passage à l’acte. Pour Mustapha Benhamza, le président du Conseil des oulémas d'Oujda, “lier le terrorisme à la pauvreté rend malaisée l’explication d’attentats comme ceux de Madrid en 2004 ou de Londres en 2005, commis par des jeunes qui n’étaient pas dans le besoin. De plus, la pauvreté dans d'autres pays n'a pas forcément conduit au terrorisme”. Et de préciser que le terrorisme donne d’ailleurs toujours à son projet une légitimation religieuse sur la base de l’excommunication. Une pensée de l’exclusion dont le alem fait remonter les origines “au début de l’histoire de l’islam, à l’époque où les tenants de la secte kharijite s’opposaient à l’opinion des ahl as-sunna wal jamaâ (partisans de la tradition prophétique et de la communauté), qui constituaient pourtant l’immense majorité des musulmans”.

Le salafisme expliqué
Elément de base de la doctrine terroriste, le salafisme n’a pas été non plus épargné par les démonstrations des exégètes. Pour eux, cette doctrine fait référence à l’attachement à suivre la voie des pieux anciens (as-salaf), un terme qui constitue lui-même un néologisme, puisqu’inconnu de l’Imam Malik et des autres chefs religieux. “Quant au salafisme de combat, il est un héritage des kharijites. Ses adeptes considèrent les musulmans qui sont en désaccord avec eux comme des rebelles et ceux qui travaillent dans l’appareil d’Etat comme des infidèles. Quiconque se satisfait d’un pouvoir infidèle est lui-même, à leurs yeux, un infidèle, dont il est licite de verser le sang, explique Mohamed Boutarbouche, du Conseil de Kénitra. Quant à l’Occident, il est considéré comme “un territoire de guerre” (Dar Al harb), où il devient licite de s’en prendre à la vie, aux biens et à l’honneur des habitants”.

Autre thème cher aux Takfiristes, le “retour de la Jahiliya”, période anté-islamique marquée par la dissolution des mœurs. Le président du Conseil des oulémas de Safi, Abderrazzaq El Ouazkiti, a axé son intervention sur ce terme, attribué à tort à notre époque par les extrémistes : “La Jahiliya est une époque préislamique. Attribuer ce terme à une quelconque époque de l'islam, même si elle connaît des vices majeurs, n'a aucun fondement ni au regard de la loi religieuse, ni au niveau de la logique”, précise-t-il.

Mais c’est peut-être la notion de jihad qui a suscité le plus de polémique. Pour la plupart des oulémas, il n’y a aucun lien entre le terrorisme et le jihad tel que défini par l’islam. “Le jihad a été divinement décrété pour la protection de la religion, de la vie, de l’honneur et de la propriété. Le terrorisme, au contraire, est une déclaration de guerre. De plus, l’appel au jihad est une prérogative exclusive de l’imam suprême, le commandeur des croyants”, conclut l’un des participants.

Réveil subit
Pourquoi cette sortie remarquée du Conseil supérieur des Oulémas ? Et quel sens faut-il donner à son timing ? Actualité oblige, le Majliss avait, au lendemain des derniers attentats de Casablanca, tenu une réunion d’urgence à Laâyoune, qui a conclu à l’urgence d’une participation des oulémas à la lutte contre le terrorisme. Le chercheur Saïd Lakhal, lui, explique le réveil subit du Conseil par le ton du discours royal de l’Aïd El Mawlid, prononcé au printemps 2006 : “Le roi a fustigé les oulémas dans des termes assez durs, les appelant à s’investir davantage dans la lutte contre l’extrémisme. Il a aussi rappelé que cette institution, qui est le garant de la continuité, de la stabilité et de l'unité religieuses, ne peut plus se contenter de gérer le quotidien des mosquées”.

Surtout que le Conseil est au cœur de la restructuration du champ religieux, lancée en 2004 par le monarque. La reprise en main du Conseil par le roi a débouché sur un nouveau Dahir, qui a réorganisé ses fonctions, en veillant à élargir les attributions des Conseils régionaux et à revoir leur composition. Mais c’est sûrement l’exclusivité d’émettre des fatwas, accordée au Conseil, qui a le plus marqué cette évolution. “Dans sa première mouture, le Conseil supérieur des oulémas se limitait à gérer le champ religieux dans sa forme bureaucratique. Mais depuis 2004, il est devenu le seul habilité à proposer des fatwas au roi”, fait remarquer l’enseignant chercheur Mohamed Darif. Un moyen de couper l’herbe sous le pied de prédicateurs autoproclamés qui lançaient des fatwas à tout va.

Proposition de fatwas, organisation du champ religieux, contrôle du discours religieux… les attributions du Conseil sont désormais beaucoup plus prosaïques que par le passé. Les imams et autres prédicateurs du vendredi sont-ils pour autant prêts à relayer ses recettes sur le terrain ? Rien n’est moins sûr. Tout d’abord, il y a l’épineuse question des salaires des imams. Sur les 33 080 imams que compte le royaume, 55% perçoivent toujours une rémunération mensuelle de… 625 DH ! Ceci explique en partie leur manque de motivation à s’engager réellement dans le combat des idées, pan important de la lutte contre le terrorisme.
De plus, “le fait que les prêches soient soumis à l’appréciation unique du prédicateur laisse la porte ouverte à tous les dérapages. Tant que les oulémas ne contrôlent pas le contenu des prêches des imams, on ne pourra véritablement parler de lutte contre le discours extrémiste”, note le chercheur Saïd Lakhal, qui conclut : “Les oulémas devraient quitter plus souvent leur bureaux climatisés pour aller voir ce qui se vend dans les souks comme CD et autres littératures takfiristes !”



Pensée extrémiste. Les termes fondamentaux

• Excommunication (at-takfir) :
Partant d’une interprétation fallacieuse des textes religieux, les partisans de l’idéologie takfiriste excommunient tous ceux qui ne partagent pas leurs opinions.

• Jihad :
Le jihad défini par les exégètes concerne une communauté qui est en état de légitime défense, avec toutefois certaines restrictions, comme celles d’épargner les enfants, les femmes et les moines de l’ennemi. Des interdits auxquels les terroristes ne se considèrent pas tenus.

• Califat orthodoxe :
Pour Ben laden et consorts, la nostalgie d’une autorité unifiée, sous la bannière du califat, reste vivace. Toute leur idéologie consiste à exalter les quatre califes qui ont succédé au Prophète, et dont l’époque est qualifiée de gouvernance orthodoxe.

• Souveraineté absolue (Hakimiyya) :
Parmi les fondements de la pensée extrémiste, on trouve la notion de “souveraineté absolue”. Autrement dit, il n’est nul pouvoir que celui de Dieu, dont les Salafistes se posent en gérants autoproclamés. Et son avènement ne peut s’accomplir que par le recours à la force.

• Non-appartenance à une école de fiqh (Al-lamadhabiyya) :
Al-madhhabiyya, c’est le fait de s’en tenir à un rite juridico-religieux bien déterminé. Son contraire, Al-lamadhabiyya signifie se détourner des rites et rejeter toutes les écoles, pour embrasser l’idéologie takfiriste.

 
 
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