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Par Youssef Chaoui
Société. La maison des enfants perdus
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Près dune soixantaine
denfants séjournent à la crèche
marrakchie, dans lattente dune
hypothétique adoption.
(ALAOUI MY ABDALLAH)
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La crèche de Marrakech est devenue la destination privilégiée de couples en quête dun enfant à adopter. Parmi eux, de plus en plus détrangers, et quelques célébrités. Visite guidée.
Àquoi pourrait ressembler la vie dune crèche denfants abandonnés au Maroc ? À une succession dhistoires qui se suivent et qui ne se ressemblent pas. Des récits souvent tristes, parfois heureux, mais qui trouvent leur place sur la rubrique des faits divers. Il en est ainsi du cas de ces deux jumeaux de trois mois, retrouvés dans un panier au coin dune rue, ou de cette petite fille de trois ans, sauvée in extremis
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des mains dune mère toxicomane qui a failli lassassiner en public. Bienvenue à la crèche des enfants abandonnés de Marrakech.
Gérée par la Ligue marocaine de protection de lenfance (LMPE), association présidée par la princesse Lalla Amina, sur de feu Hassan II, la crèche na curieusement pas de nom. Ici, on se contente de lappeler Khayria dial Issil. Capacité daccueil officielle : 46 lits. Pourtant, ils sont actuellement plus dune soixantaine denfants à y vivre, chiffre qui dépasse parfois les 80.
Il faut dire que les cas dabandons denfants sont de plus en plus nombreux à Marrakech. Chaque semaine, deux à trois bébés sont abandonnés dans les hôpitaux de la ville, affirme un pédiatre. Ils viennent gonfler une population déjà importante de pensionnaires des crèches. Surtout depuis que le procureur de la ville a rendu caduque toute possibilité de poursuite pour adultère des mères accouchant sous X.
De son côté, Lamia Lazrak Chraïbi, présidente du bureau local de lassociation, est catégorique : Nous sommes dans lincapacité daccueillir de nouveaux arrivants. Cest le seul moyen dassurer de bonnes conditions de vie pour les pensionnaires actuels, martèle-t-elle, avant dajouter : Nous allons poser le problème au niveau de la région de Marrakech. Sils pensent que la ville a besoin dune nouvelle crèche, ils nont quà faire appel aux instances concernées. En attendant, la présidente a quand même demandé au procureur du roi du tribunal de Marrakech, chargé des dossiers de Kafala (ladoption stricto sensu nexiste pas dans la loi marocaine), de répartir les nouveaux enfants abandonnés entre la crèche de la LMPE et celle de lassociation Enfances Espoir.
Les filles dabord
Ceux qui atterrissent ici sont pris en charge par un bataillon de nurses, sous la supervision du médecin de la crèche. Il sagit surtout de garantir une alimentation adaptée pour les nourrissons, mais également dassurer le suivi des soins et de vaccination pour les enfants, explique le D. Mouhsine Tazi, médecin bénévole au sein de la crèche. Quant à leur scolarité, elle se déroule dans une école privée du quartier, qui accueille gratuitement les enfants de la crèche, dans lattente dune hypothétique adoption. La durée de leur séjour varie selon les demandes dadoption, les procédures administratives et judiciaires, et dautres facteurs qui tiennent surtout du hasard.
Mais généralement, lattente nest pas bien longue. En plus de la demande locale, le Maroc est devenu une destination pour beaucoup de couples étrangers souhaitant une adoption rapide et dans les règles de lart. En cause, le trafic denfants qui sévit dans de nombreux pays dAmérique Latine et dEurope de lEst. Le cadre légal marocain, souple et verrouillé à la fois (dans les faits, quiconque peut adopter un enfant, même sil est insolvable), semble minimiser le risque de corruption.
Et la crèche marrakchie semble avoir les faveurs de quelques célebrités. Cest là que Ali Bongo, le fils du président gabonais, est venu chercher son fils adoptif (lire encadré). Idem pour Malika Oufkir, qui a choisi son petit Adam parmi les enfants de la maison dIssil.
Des parents dici et dailleurs
Ce samedi matin, cest justement le jour privilégié des visites. Une bonne dizaine de parents adoptifs potentiels se pressent dans la cour et dans la salle dattente exiguë de la crèche. Les candidats à ladoption peuvent visiter la crèche et voir les enfants, même avant dentamer une procédure de Kafala, explique Lamia Lazrak Chraïbi. Les gens viennent et nous expliquent ce quils cherchent. Ils spécifient lâge de lenfant, son sexe... En fonction de quoi, nous les orientons soit vers le pavillon des nourrissons soit vers celui des plus âgés.
Et dajouter : La prise de contact se fait généralement dans un cadre bon enfant. Parfois, cest le coup de foudre ou une attirance inexpliquée qui les guident dans leurs choix. Pour autant, les facteurs de choix obéissent le plus souvent à des réflexes sociaux. Ainsi, les responsables de la crèche notent une large préférence pour les filles, au détriment des garçons
ce qui a poussé le procureur de la ville à instaurer une procédure de liste dattente pour chaque demandeur dadoption dune petite fille, histoire de donner leur chance aux pensionnaires de sexe masculin de létablissement.
Les enfants de couleur ont également moins de chance de trouver une famille daccueil. La majorité des familles marocaines nen veulent pas. Du coup, 99% des enfants de couleur adoptés le sont par des étrangers, précise Lamia Lazrak Chraïbi. Mais les cas les plus problématiques restent ceux des handicapés mentaux, actuellement au nombre de sept au sein de la crèche marrakchie. Le plus âgé va sur ses 14 ans, sans quaucune perspective dadoption ne se profile à lhorizon.
Budget serré
Côté finances, la crèche reste largement tributaire des donations fluctuantes des bienfaiteurs pour boucler son budget de fonctionnement mensuel. Estimé à 55 000 DH, il permet à peine de couvrir les charges courantes : eau, électricité, entretien, provisions alimentaires et salaires. En fait, si la crèche fonctionne, cest surtout grâce à labnégation des responsables et du personnel, lance le Dr Tazi. En tout, elles sont une quarantaine de nurses, qui se relaient 24 heures sur 24 pour un salaire mensuel de 800 DH ! Daprès le bureau central de lassociation, un passage au SMIG serait toutefois à létude.
La section locale de lassociation dispose quand même de quelques biens, dont un terrain de 1200 m2, cédé gracieusement par la municipalité de la ville, et un second offert par le consulat de France à Marrakech. Ce dernier, situé dans une zone résidentielle, attend toujours le décret de la primature pour son exploitation. Nous comptons y construire un immeuble dhabitation. Ses revenus locatifs, évalués à 140 000 DH par mois, permettront dassurer à la crèche des ressources stables et régulières, précise Mme Lazrak Chraïbi. Coût de linvestissement : quelque 15 MDH, auquel participeront des promoteurs immobiliers locaux. Lassociation enchaînera ensuite avec la construction dune nouvelle crèche sur le terrain alloué par la municipalité. Le budget de ce chantier sera puisé dans une réserve de fonds propres, avoisinant les 3 MDH. Dici là, ce sont les locaux actuels qui connaîtront bientôt des travaux de rénovation, grâce au déblocage attendu par la Wilaya de Marrakech dune enveloppe de 500 000 DH. Il fallait bien cela pour accueillir les enfants abandonnés de la cité ocre, toujours plus nombreux. |
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Adoptions. Le fabuleux destin de Bilal
De véritables contes de fée se sont produits ici, raconte un bienfaiteur qui connaît bien la crèche marrakchie de la Ligue marocaine de protection de lenfance. Cest le cas du petit Bilal. Un jour, les responsables de la crèche reçoivent un appel téléphonique du Palais. Objet : faciliter les démarches de lémissaire marocain de Ali Bongo, fils du président gabonais, pour ladoption dune petite fille. Quand lémissaire est arrivé sur les lieux, il est aussitôt interpellé par un petit garçon, qui accourt pour se jeter dans ses bras. Interloqué, lémissaire demande à en savoir plus sur lenfant. Il aura droit à une histoire pour le moins insolite : Bilal, enfant pas comme les autres, est un prince né : il refuse de manger avec ses camarades et réclame toujours un chauffeur pour aller à lécole
qui se trouve de lautre côté de la rue. Surtout, son teint lui a valu le sobriquet sympathique de
Ould lhaj Omar Bongo. Médusé, lémissaire ne manque pas de rapporter lhistoire au président gabonais, qui ordonne illico à son fils dadopter le petit Bilal. Au bout de quelques jours, lenfant quitte la crèche pour le palais présidentiel gabonais, avec
un passeport français. Aux dernières nouvelles, le désormais fils de son excellence Ali Bongo arrive souvent en retard à lécole : fidèle à son tempérament princier, il oblige le chauffeur de son papa à essayer toutes les voitures du garage avant de ly accompagner. |
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