Terrorisme. Les oulémas ergotent
Karim Ghellab. "L'intérêt général passe avant ma popularité"
Société. La maison des enfants perdus
Politique. Y a-t-il une droite marocaine ?
Enquête. Les damnés du phosphate
Hmar ou Bikheer. Le droit à la différence
Reportage. Sabra et Chatila, 25 ans après
Iran. Le nucléaire irréversible ?
Khalid Oudghiri. Grandeur et décadence
Idées. Les maux de l'arabe
Portrait. Tracts en rimes
Nostalgie. Le rossignol de Hassan II
N° 275
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nadia Lamlili

Politique. Y a-t-il une droite marocaine ?

Ahmed Osman, président du RNI, Mahmoud Archane, SG du MDS et
Mohand Laenser, SG du MP.
(TNIOUNI / NICHANE)

Détachée de la tutelle de l’Etat, la “droite” a éclaté en plusieurs fractions. Aujourd’hui qu’elle veut se reconstituer, elle devra d’abord se trouver un dénominateur commun : conservatisme, libéralisme ou régionalisme ?


“Au Maroc, il n’y a ni droite, ni gauche. Tous les partis exécutent un seul programme : celui du roi”. Ce vieux politicien, qui a plusieurs années au compteur dans les rangs de l’Union constitutionnelle, ne mâche pas ses mots. Selon lui, il est vain de persister à classer les partis politiques selon une base idéologique binaire, qui voudrait que la
gauche soit porteuse de changement et que la droite soit le porte-drapeau du conservatisme. “Si l’on applique cette vision, le parti communiste en Russie se situerait à droite”, nuance Ali Belhaj, secrétaire général de l’Alliance des Libertés.

La même opinion ressort des déclarations des hommes politiques comme des chercheurs interrogés sur la situation de la droite au Maroc. Oubliés les cours de sciences politiques et le duel Sarkozy-Royal. Nous sommes bien au Maroc et “chez nous, les partis politiques n’ont aucun pouvoir de décision. C’est pourquoi le scénario le plus opportun serait de les classer en fonction de leur appartenance à la majorité ou à l’opposition”, admet Milouda Hazeb, membre du Parti national démocratique (PND). Toutefois, souscrire au clivage majorité - opposition reviendrait à amputer les partis politiques de tout fondement idéologique et éluder, par conséquent, le critère essentiel d’un éventuel rapprochement entre deux formations politiques.

Est-il possible d’établir des ponts entre les traditionnels “partis de l’administration” et la nouvelle garde libérale, incarnée par Ali Belhaj et Abderrahim Lahjouji ? Quelle place donner aux chantres du conservatisme que sont l’Istiqlal et le PJD ? Et comment se positionnent le Mouvement populaire et le RNI ?

Une grande partie du landerneau politique admet qu’il est tout bonnement impossible de rassembler tous ces partis dans un seul ensemble naturel. Impossible, parce que chacun a une histoire propre et puis, “réellement, personne ne pense à ses référentiels de droite quant il veut établir des alliances ou rentrer au gouvernement”, lâche cet homme politique. “La droite n’est pas un bloc homogène. Elle est composée de différentes couches constituées à différentes phases historiques”, nuance Mohamed Madani, professeur de sciences politiques à Rabat. Le MP, le RNI, l’UC et le PND ont été créés successivement, avec une mission unique, plus ou moins visible selon le contexte historique, celle “d’être au service du Pouvoir”.

Plus royalistes que le roi
En réalité, il ne faut pas s’étonner de l’inexistence d’un socle de valeurs communes, du moment que “les partis de droite ne sont pas nés sur des bases idéologiques”, estime le professeur Madani. Ils doivent leur existence au bon vouloir du Makhzen qui, en leur donnant naissance, leur a tracé une ligne de conduite très claire : le suivre dans ses moindres orientations, bénir toutes ses décisions et, surtout, “se garder de réfléchir”. “Tout ce qu’on leur demandait, c’était de vendre le discours de l’Etat”, explique Mohamed Sassi, professeur universitaire et dirigeant du PSU.

Ce statut de “serviteurs du Makhzen” est, bien entendu, énergiquement réfuté par les premiers intéressés. “Je ne vois pas pourquoi on nous traite de parti de l’administration, alors que nous avons été parmi ceux qui ont subi sa répression. Nous au moins, n’avons pas été créés par un premier ministre !”, s’indigne Milouda Hazeb, faisant allusion au RNI d’Ahmed Osman et à l’UC de feu Maâti Bouabid, tous les deux chefs de gouvernement sous Hassan II. Pourtant, le PND a également été fondé par un ancien ministre, Arsalane El Jadidi, lui-même dissident du RNI. Le même Arsalane qui doit, comme le chuchotent plusieurs hommes politiques, sa carrière au soutien d’un certain général Dlimi.

Pour diversifier ses cartes et donner l’illusion d’un grand pluralisme politique, le Pouvoir a créé les partis de droite l’un après l’autre. Et s’ils ont été classés à droite dans l’échiquier politique, c’était pour faire face à une gauche très active, qui menaçait la continuité même du régime. En contrepartie, les portes des communes, du Parlement et du gouvernement étaient grandes ouvertes à ces formations, par le biais de la manipulation des élections.

En un mot, la droite ressemblait à un récipient vide, qui se contentait du contenu que voulait bien y verser le Pouvoir. Le témoignage de cet ancien dirigeant de l’UC est édifiant à cet égard : “Dans les années 80, un haut responsable de l’Etat nous avait dit : “la politique c’est nous, l’exécution c’est vous””. La logique de soumission est on ne peut plus explicite.

Une bérézina et deux rescapés
Mais est-elle toujours valable dans le contexte actuel ? Lors d’un tournant historique (l’avènement de l’alternance en 1997), ce même Pouvoir a appelé ses “partis”, rassemblés alors au sein du groupement du Wifaq, pour leur annoncer sa décision de les placer dans l’opposition, afin qu’ils puissent “affiner leur expérience”. L’épreuve fut douloureuse. Privés du “sein maternel” du Makhzen, les partis de l’administration s’essayent à un sevrage des plus pénibles… qui dure encore. L’UC n’arrive plus à retrouver son lustre depuis le décès de Maâti Bouâbid, d’autant que plusieurs de ses cadres les plus influents (de Abdelaziz Messioui à Abdellah Azmani, en passant par Mohamed Ziane) l’ont quitté. Le PND de Abdellah Kadiri peine à constituer un groupe parlementaire et se voit dans l’obligation de s’allier avec son ancien rival, l’UC, pour atteindre les 20 membres exigibles. Le MDS de Mahmoud Archane a également subi un sérieux revers lors des élections de 2002, où il n’a obtenu que 7 sièges contre 32 en 1997. “Le départ de Basri n’explique pas à lui seul la débâcle de ces partis. Ces derniers ont voulu changer, mais sans remettre en question leur allégeance au Pouvoir”, analyse le professeur Madani.

Dans cette bérézina, seuls le MP et le RNI sont arrivés à tirer leur épingle du jeu. Leur présence dans les deux gouvernements leur a permis non seulement de renforcer leur influence politique, mais également de renflouer leurs troupes et de se refaire une virginité. “Le RNI a participé à la création de l’Organisation marocaine des droits de l’homme, et a pris ses distances par rapport au ministre de l’Intérieur Driss Basri”, affirme un cadre du parti. Peut-être. Toujours est-il que le RNI, parti de notables économiques, a toujours su rester proche du Pouvoir. Et c’est surtout son leader, Ahmed Osman, qui avait son mot à dire face à un Basri omnipotent. C’est dire l’importance et le rôle du président fondateur dans la marche du parti “centriste”. Pour preuve, avant même son départ annoncé, le RNI sombre déjà dans une guerre de clans.

Quant au Mouvement populaire (MP), il a très vite compris les avantages que pouvait lui procurer la loi sur les partis politiques. La fusion avec le MNP d’Aherdane et l’UD de Mohamed Fadili a été annoncée en grande pompe. Le résultat a été on ne peut plus éloquent : le MP est actuellement la première force politique au Maroc. Avec ses 6000 élus locaux et ses 160 parlementaires, il distance largement l'Istiqlal et l'USFP. Logiquement, le MP aurait pu rassembler autour de lui ses anciens camarades du Wifaq, pour renforcer son poids par un jeu d’alliance. Mais visiblement, le parti chapeauté par Mohand Laenser a une telle surcharge pondérale qu’il lui est difficile d’envisager de grossir davantage.

Que faire donc de ces cadavres de l’administration ? Sont-ils condamnés à une biodégradation politique ? “Malgré leur passé peu reluisant, ces partis resteront toujours sur la scène politique, ne serait-ce que pour servir de réservoir à l’Etat, si jamais ce dernier se trouvait face à une difficulté politique majeure ou tout simplement pour compléter un gouvernement”, analyse un élu.

Bonnet blanc et blanc bonnet
Véritable fourre-tout, cette droite a fini par brandir un magma de revendications où il est difficile de se retrouver : défense du développement rural, de la liberté d’initiative et des valeurs nationales. Mais comment peut-on allier conservatisme et économie libérale ? En fait, l’intervention royale dans la gestion publique a entraîné “des mouvements tectoniques”. Du coup, les cartes se sont mélangées, mettant tout le monde sous la même bannière : libérale et nationaliste à la fois… au risque de sacrifier à quelques grands écarts.

Ainsi, pour participer à l’alternance, l’Istiqlal, historiquement et idéologiquement de droite, s’est allié à l’USFP et au PPS. Lesquels ont amorcé un sérieux déplacement vers la social-démocratie. “Nous sommes plutôt du centre : profondément attachés à notre religion musulmanes, mais aussi au développement social et à l’économie moderne”, se vante Mohamed El Ansari, membre du parti de Allal El Fassi. “L’Istiqlal a réussi à surfer sur la vague, explique le professeur Mohamed Sassi. Tantôt avec les islamistes, tantôt avec les hommes de gauche, il incarne un modèle unique auquel s’identifient beaucoup de personnes”.

Droite ou gauche, qu’importe ! S’il avait à choisir, l’Istiqlal s’allierait au PJD, son “alter ego”, plutôt qu’aux partis de l’administration “au passé douteux”. “Nous pouvons nous entendre avec le PJD et nous sommes capables de freiner les ardeurs de certains barbus zélés”, glisse une source istiqlalienne.

Résultat d’une fusion entre le Mouvement populaire démocratique et social de Abdelkrim El Khatib et de la Chabiba islamia, le PJD est en réalité un curieux melting pot, qui vend son conservatisme religieux avec des produits d’appel pseudo-modernistes, comme le développement social et économique. De là à verser dans le libéralisme… “Nous voulons que l’Etat garde un pouvoir dans l’économie nationale, pour préserver les intérêts sociaux”, précise Mohamed Yatime, membre du parti. Le PJD, qui veut attirer (et rassurer) plus d’hommes d’affaires, compte beaucoup sur le filon de “l’économie solidaire”. D’où le rapprochement avec Forces citoyennes, de Abderrahim Lahjouji, où les considérations électorales sont cependant flagrantes. D’ailleurs, Ali Belhaj, le nouvel allié de Lahjouji, n’est pas chaud pour un approfondissement du partenariat avec le PJD. “Je pense que nous devons plutôt consolider le courant libéral pour le rendre plus homogène. Nous devons émerger par nos idées et non nous noyer dans un grand pôle”, convient-il.

Alors, qui est de droite ? Qui ne l’est pas ? Libérale, conservatrice ou régionaliste, la droite marocaine donne l’image d’une grande caverne, dont les occupants disposent de grottes plus ou moins grandes, en fonction de leur poids politique et de leur soumission à un seul chef : le roi en personne.



L’aile conservatrice : Istiqlal et PJD
Qui se ressemble s’assemble. Ces deux partis ont toujours affiché leur attirance mutuelle en raison de leur attachement à l’identité arabo-musulmane. Surtout, les deux formations bénéficient d’une solide assise électorale. L’Istiqlal est né du mouvement de libération nationaliste, largement influencé par une idéologie panarabiste et islamiste. Il a été fondé en 1943 par Allal El Fassi avec le parrainage du futur Hassan II. Quant au PJD, il est le résultat de la fusion du MPCD de Abdelkrim Al Khatib et le mouvement d’Attawhid Wal Islah. Sa volonté d’entrer au gouvernement de 2007 l’a obligé à montrer patte blanche, affichant une certaine tolérance envers l’alcool et le tourisme, mais ce changement suscite toujours des réserves.


L’aile makhzénienne : MP, RNI, UC, PND, MDS
Depuis leur création à l’instigation du Palais ou du ministère de l’Intérieur, ces partis se sont forgé une réputation d’avocats du monde rural et berbère, à l’exception du RNI. Composé de la bourgeoisie industrielle, ce dernier a développé un discours élitiste qui a quand même des origines makhzéniennes. Il est le fruit du rassemblement des élus sans appartenance politique (SAP) au sein d’un parti à la fin des années 70, chapeauté par Ahmed Osman. Le PND est né en 1980 suite à une scission du RNI, “pour défendre les ruraux”. L’UC lui succède en 1983 avec une vocation néo-libérale affichée. Enfin, le MDS, parti de droite à tendance populiste, débarque en 1997.



L’aile libérale : Forces citoyennes et Alliance des libertés
Créés à la veille des législatives de 2002, les deux partis ont réalisé des scores modestes à ladite consultation. Depuis, leur traversée du désert ne semble pas finir. Abderrahim Lahjouji est un ex-président de la CGEM, alors que Ali Belhaj est passé par l’UC et… le PPS. Les deux hommes viennent (enfin) de nouer une alliance stratégique à des fins clairement électorales. Appelée Alliance citoyenne, la nouvelle formation travaille sur une charte commune et espère constituer un grand pôle libéral autour d’elle.



Alternative. Le grand pôle libéral

Un vrai pôle de droite est-il possible ? Rassembler tous les partis prétendument de droite autour d’un même projet semble pratiquement impossible, car le challenge, comme l’explique Ahmed Jazouli, secrétaire général du Centre de démocratie, serait de “créer une vraie droite libérale, sur le modèle des démocraties européennes”. Plus clairement, il s’agirait d’une droite associée à une véritable liberté d’expression et à un marché totalement ouvert. Et c’est là que le bât blesse. “Contrairement aux sociétés occidentales, le Maroc n’a pas connu un libéralisme qui émane d’une classe capitaliste révolutionnaire”, explique le chercheur. Historiquement, le libéralisme s’est surtout greffé sur un système féodal typique. Les grands propriétaires terriens se sont appropriés les préceptes du libéralisme économique, mais sans ses idées de lutte et de rupture. Cela a abouti à un système hybride, qui se dit libéral, sans en avoir les caractéristiques fondamentales. Une nouvelle illustration de la fameuse spécificité marocaine, qui consacre la balkanisation politique et les alliances contre-nature.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés