|
Par Meryem Kaf,
(De Beyrouth, Liban)
Reportage. Sabra et Chatila, 25 ans après
|
Le culte du martyr pour
la cause palestinienne fait
ici partie du quotidien.
(DR)
|
Près dun quart de siècle après le massacre de Sabra et Chatila, les camps de réfugiés palestiniens au Liban sont toujours des poches de précarité extrême, où sentasse une population en quête dun seul but : survivre.
Il est 18 heures dans le centre-ville de Beyrouth. Les artères de la ville grouillent dune foule bigarrée, agglutinée autours des vitrines des magasins, entassée dans les cafés. Comme dautres régions du pays, la capitale libanaise se relève peu à peu des blessures de la guerre de juillet 2006. Des immeubles flambant neuf sortent de terre, alors que |
|
dautres exhibent encore les stigmates des bombardements, une manière, comme le répètent les Libanais, de ne pas oublier et de pouvoir raconter ce qui sest passé.
Sur la route qui mène vers la banlieue ouest, et à mesure que le paysage urbain se fait plus délabré, fleurissent des portraits de Hassan Nasrallah. Leffigie du leader du Hezbollah et idole de la rue arabe est placardée sur les murs, accrochée sur les banderoles, aux fenêtres, comme pour marquer le territoire tracé dun autre Liban, fait dun amas de camps de réfugiés palestiniens. Un autre monde, un Etat dans lEtat.
Ici, des milliers de familles sont entassées, depuis plus de vingt ans, dans des constructions dénuées de toute infrastructure de base : pas deau courante, pas de réseau dégouts, ni délectricité. Et dans cet immense bidonville en dur quest le camp de Sabra et Chatila, tout nest quamoncellement de briques et de béton. Des habitations de fortune qui finissent par constituer une monstrueuse cité-dortoir, sans la moindre structure de divertissement : aucun café, pas de restaurants et, bien évidemment, pas lombre dun cinéma ou dune quelconque structure culturelle.
Otages politiques
Les miliciens du Hezbollah, qui déambulent ici et là, donnent le ton. En apparence, tout porte à croire que la formation protège et soutient les réfugiés qui vivent dans les camps. La vérité est bien différente. Certes, le mouvement chiite tente de colmater quelques brèches, de réduire, autant que faire se peut, le poids de la misère. Mais pour les partisans de Nasrallah, comme pour les autres acteurs de léchiquier politique libanais, les réfugiés sont dabord un instrument politique, sur lequel est maintenue une pression constante. Ici, le mot neutralité na pas de sens. Chacun est tenu de choisir son camp, de se positionner entre les deux parties : le gouvernement libanais ou le Hezbollah.
Une situation qui exaspère les habitants. Nous ne voulons pas intervenir dans la politique interne libanaise. Le gouvernement, comme le Hezbollah, veulent que nous choisissions tel ou tel camp. Mais nous, tout ce qui nous intéresse, cest de rentrer chez nous. Nous ne sommes que des réfugiés ici, déplore ce Palestinien habitant dun camp.
En arrivant aux abords des camps, la première image qui se dessine est celle dun quartier pauvre, comme il en existe des dizaines partout dans le monde arabe. Ne vous étonnez pas du spectacle, cest le pays entier qui tourne le dos à cette partie de la ville, totalement laissée à labandon, nous lance, amer, Mhamed, chauffeur de taxi. Ici, le passé est omniprésent même si tous, surtout les officiels, font leffort de loublier. Les camps existaient bien avant les massacres de Sabra et Chatila, dans la nuit du 16 au 17 septembre 1982. La présence palestinienne au Liban date en effet de la première guerre entre Israël et les Arabes en 1948. Les premiers camps (dont ceux de Sabra et Chatila) se sont implantés dans la banlieue de Beyrouth, mais aussi à Saïda et à Tripoli. La densité humaine, déjà étouffante, ne cesse daugmenter au fil des jours, renforcée par lafflux des chiites du Sud-Liban, qui ont quitté leurs foyers en tentant de fuir la guerre. Le résultat, tel quon peut le constater aujourdhui, est une profonde précarité sociale et économique, dans laquelle survit une population mélangée, constituée de Palestiniens mais aussi de Libanais de condition modeste, tous ceux qui nont pas pu trouver une place dans le Beyrouth utile, comme on le répète souvent dans les camps.
Schizophrénie à tous les étages
Partout où lon met les pieds, on sent encore la vie
et la mort, nous explique cet habitant, qui garde toujours en mémoire les massacres de 1982. Lentrée des camps a été bloquée par les militaires, le temps dexécuter tout le monde
Des femmes enceintes ont été éventrées, des enfants poignardés. Notre interlocuteur nest pas à proprement dire un rescapé (il ny en eut pratiquement pas). Je nétais pas présent dans les camps. Jétais chez des amis à Beyrouth, dans la ville. Mais ma famille, restée à Sabra, a péri jusquau dernier sous le feu et les armes des milices. À force dentendre le même récit sur toutes les bouches, le visiteur finit par hésiter à poser davantage de questions. Tout le monde a vécu le même drame, tous ont été touchés dans leur chair, de prés ou de loin.
Carol, par exemple, nous accueille chez elle. Dans son petit salon, qui fait aussi office de chambre à coucher, une multitude portraits. Ce sont mon mari et mes enfants, nous explique-t-elle. Un sourire figé marque le visage de cette femme qui a vu sa vie sarrêter dans la nuit du 16 septembre 1982. Chrétienne de confession, elle était mariée à un musulman. Ce dernier, comme les enfants du couple, ont été tués par la milice. Nous étions tous réunis en fin de journée, quand ils ont frappé à notre porte. Sa gorge se noue, elle a du mal à retenir ses larmes. Ma famille a toujours été contre mon mariage, je ne voyais plus personne. Après lassassinat de mon mari et mes enfants, je me sens coupée du monde. Carol sexcuse et se retire le temps de préparer le café et sécher ses larmes. Elle a délibérément omis un détail (mais comment le lui reprocher ?) : elle a été épargnée, contrairement au reste de sa petite famille, parce quelle est chrétienne. Les massacres de 1982, ne loublions pas, ont frappé les musulmans des camps, triés et exécutés par les milices
Comment, dans ce quartier pauvre et à jamais blessé, peut-on oser aborder des sujets comme la paix et les droits de lhomme ? Et que faire de tout ce poids de lhistoire ? Questions pour le moment sans réponse.
La vie continue
En attendant, la vie continue, tant bien que mal. Les autorités multiplient les autorisations douverture de (petits) commerces, délivrées aux Libanais désirant sinstaller dans le quartier des camps, histoire sans doute de le sortir de son isolement, de sa torpeur. Mais parallèlement, lEtat a mis en place une longue liste de 99 métiers, dont lexercice est interdit aux Palestiniens : médecine, enseignement, architecture
Cest une disposition mise en place pour éviter que les Palestiniens ne se sédentarisent au Liban, nous explique-t-on ici et là. Doù le choix des habitants de privilégier linformel et le petit commerce. Le problème, cest que la situation perdure depuis de longues années, au point que le provisoire a définitivement intégré le paysage de tous les jours. Et les 99 métiers continuent dêtre interdits
Rami est médecin généraliste. Il a suivi son cursus universitaire avec succès et, aujourdhui, il se retrouve au chômage, face à limpossibilité dexercer réellement son métier. Je fais pour le moment autre chose que la médecine, des petits métiers pour survivre. En attendant une peu probable levée de linterdiction, lhomme se résigne à accepter son destin pour sa famille. Dautres, poussés par les mêmes restrictions, ont choisi de quitter Sabra et Chatila, voire le Liban.
Le gouvernement libanais a mis en place cette liste et accepté, dans le même temps, daccueillir les réfugiés palestiniens. Cest un peu schizophrène comme démarche, nous glisse ce commerçant libanais des camps.
La schizophrénie et la confusion sont dailleurs palpables à tous les niveaux. Il est très difficile, par exemple, de trouver un chiffre exact sur la population des camps. Entre leffectif initial des réfugiés, décimé par les massacres, celui des habitants qui ont quitté les camps et ceux qui les ont remplacés au fil du temps, tout chiffre définitif serait pure spéculation, même si beaucoup saccordent à lestimer à quelque 200 000 âmes.
Deux cent mille personnes qui continuent à vivre, envers et contre tout. Les souks continuent à grouiller de monde et les enfants continuent à jouer dans les rues. Que voulez-vous ? Nous survivons, mais nous navons rien oublié. Cest même ce souvenir qui nous aide à tenir, lance, sur un ton fataliste, cet habitant palestinien du camp. Sa phrase pourrait être reprise par tous ses voisins, tant le besoin de revenir sur ce qui sest passé, il y a un quart de siècle, semble grand. Du côté libanais, on est également conscient quun tel silence ne peut plus durer et quil faudra, tôt ou tard, en finir avec ces événements. Une association, constituée autour des rescapés de Sabra et Chatila, a bien vu le jour. Elle tente, tant bien que mal, de reconstituer lhistoire et toute la chaîne des responsabilités dans les massacres de 1982
quitte à ouvrir la boîte de Pandore ? |
 |
Avenir. Quand je serai grand
Quand je serai grand, je serai fort et je pourrais me battre pour mon pays. La phrase sort de la bouche dun enfant de huit ans, rencontré à la frontière syro-libanaise. Il ne voulait pas devenir médecin, ni astronaute ou pompier. Même pas un soldat, mais un combattant, un Moukatil. Comme ce petit bout dhomme, déjà trop mûr pour son âge, ils sont nombreux dans les ruelles des camps à rêver dune carrière de martyr, à vouloir prendre les armes pour libérer la Palestine. Ce nest pas un hasard si, sur les terrains vagues, le jeu préféré des enfants est celui de la guerre, avec des pistolets et des mitraillettes bricolés dans des bouts de bois. Cette guerre qui a toujours fait partie de leur quotidien.
Voyant mon keffieh noué autour du cou, le petit garçon me demanda de lemprunter, le temps de prendre la pose pour une photo. Son frère, ses cousins, comme tous les jeunes de son quartier, ont pris les armes dès lâge de 17 ans. Pourquoi pas moi ?, minterrogea-t-il, quand je lui ai suggéré denvisager un autre avenir. Notre discussion sera finalement abrégée par le douanier, qui me ramena mon passeport tamponné. Je navais aucune réponse à la question du petit garçon. |
|
 |
Elie Houbeika. Bourreau ou simple exécutant ?
Dans les recherches effectuées pour lever le voile sur les responsabilités des massacres de Sabra et Chatila, un nom revient souvent : Elie Houbeika. Ce dirigeant phalangiste, qui fut également chef des services de renseignements des forces libanaises, serait derrière lordre aux milices chrétiennes de passer à lacte, en cette nuit du 16 septembre 1982. Malgré le faisceau de présomptions, lhomme a pu, depuis, mener une belle carrière politique, siégeant au Parlement et même au sein dun gouvernement libanais, sans jamais être inquiété par la justice. En janvier 2002, cependant, Houbeika trouve la mort, victime dun attentat à la voiture piégée devant son domicile à Beyrouth. Selon Robert Hatem, l'homme de main de Houbeika dans les années 80 et qui vit aujourdhui en Israël, les Israéliens avaient chargé son chef d'expulser les Palestiniens des camps, pour les parquer dans le grand stade de Beyrouth où les soldats de Tsahal étaient censés trier le bon grain de livraie. Sharon, alors ministre de la Défense, avait, toujours selon Hatem, donné des ordres fermes à Elie Houbeika déviter tout débordement. Ce dernier, en relation secrète avec les Syriens à l'époque, aurait agi sous l'instigation de Damas afin de mettre les Israéliens sous pression. |
|
|