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N° 275
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Meryem Kaf,
(De Beyrouth, Liban)

Reportage. Sabra et Chatila, 25 ans après

Le culte du “martyr pour
la cause palestinienne” fait
ici partie du quotidien.
(DR)

Près d’un quart de siècle après le massacre de Sabra et Chatila, les camps de réfugiés palestiniens au Liban sont toujours des poches de précarité extrême, où s’entasse une population en quête d’un seul but : survivre.


Il est 18 heures dans le centre-ville de Beyrouth. Les artères de la ville grouillent d’une foule bigarrée, agglutinée autours des vitrines des magasins, entassée dans les cafés. Comme d’autres régions du pays, la capitale libanaise se relève peu à peu des blessures de la guerre de juillet 2006. Des immeubles flambant neuf sortent de terre, alors que
d’autres exhibent encore les stigmates des bombardements, une manière, comme le répètent les Libanais, “de ne pas oublier et de pouvoir raconter ce qui s’est passé”.

Sur la route qui mène vers la banlieue ouest, et à mesure que le paysage urbain se fait plus délabré, fleurissent des portraits de Hassan Nasrallah. L’effigie du leader du Hezbollah et idole de la rue arabe est placardée sur les murs, accrochée sur les banderoles, aux fenêtres, comme pour marquer le territoire tracé d’un autre Liban, fait d’un amas de camps de réfugiés palestiniens. Un autre monde, un Etat dans l’Etat.

Ici, des milliers de familles sont entassées, depuis plus de vingt ans, dans des constructions dénuées de toute infrastructure de base : pas d’eau courante, pas de réseau d’égouts, ni d’électricité. Et dans cet immense bidonville en dur qu’est le camp de Sabra et Chatila, tout n’est qu’amoncellement de briques et de béton. Des habitations de fortune qui finissent par constituer une monstrueuse cité-dortoir, sans la moindre structure de divertissement : aucun café, pas de restaurants et, bien évidemment, pas l’ombre d’un cinéma ou d’une quelconque structure culturelle.

Otages politiques
Les miliciens du Hezbollah, qui déambulent ici et là, donnent le ton. En apparence, tout porte à croire que la formation protège et soutient les réfugiés qui vivent dans les camps. La vérité est bien différente. Certes, le mouvement chiite tente de colmater quelques brèches, de réduire, autant que faire se peut, le poids de la misère. Mais pour les partisans de Nasrallah, comme pour les autres acteurs de l’échiquier politique libanais, les réfugiés sont d’abord un instrument politique, sur lequel est maintenue une pression constante. Ici, le mot “neutralité” n’a pas de sens. Chacun est tenu de choisir son camp, de se positionner entre les deux parties : le gouvernement libanais ou le Hezbollah.

Une situation qui exaspère les habitants. “Nous ne voulons pas intervenir dans la politique interne libanaise. Le gouvernement, comme le Hezbollah, veulent que nous choisissions tel ou tel camp. Mais nous, tout ce qui nous intéresse, c’est de rentrer chez nous. Nous ne sommes que des réfugiés ici”, déplore ce Palestinien habitant d’un camp.

En arrivant aux abords des camps, la première image qui se dessine est celle d’un quartier pauvre, comme il en existe des dizaines partout dans le monde arabe. “Ne vous étonnez pas du spectacle, c’est le pays entier qui tourne le dos à cette partie de la ville, totalement laissée à l’abandon”, nous lance, amer, M’hamed, chauffeur de taxi. Ici, le passé est omniprésent même si tous, surtout les officiels, font l’effort de l’oublier. Les camps existaient bien avant les massacres de Sabra et Chatila, dans la nuit du 16 au 17 septembre 1982. La présence palestinienne au Liban date en effet de la première guerre entre Israël et les Arabes en 1948. Les premiers camps (dont ceux de Sabra et Chatila) se sont implantés dans la banlieue de Beyrouth, mais aussi à Saïda et à Tripoli. La densité humaine, déjà étouffante, ne cesse d’augmenter au fil des jours, renforcée par l’afflux des chiites du Sud-Liban, qui ont quitté leurs foyers en tentant de fuir la guerre. Le résultat, tel qu’on peut le constater aujourd’hui, est une profonde précarité sociale et économique, dans laquelle survit une population “mélangée”, constituée de Palestiniens mais aussi de Libanais de condition modeste, “tous ceux qui n’ont pas pu trouver une place dans le Beyrouth utile”, comme on le répète souvent dans les camps.

Schizophrénie à tous les étages
“Partout où l’on met les pieds, on sent encore la vie… et la mort”, nous explique cet habitant, qui garde toujours en mémoire les massacres de 1982. “L’entrée des camps a été bloquée par les militaires, le temps d’exécuter tout le monde… Des femmes enceintes ont été éventrées, des enfants poignardés”. Notre interlocuteur n’est pas à proprement dire un rescapé (il n’y en eut pratiquement pas). “Je n’étais pas présent dans les camps. J’étais chez des amis à Beyrouth, dans la ville. Mais ma famille, restée à Sabra, a péri jusqu’au dernier sous le feu et les armes des milices”. À force d’entendre le même récit sur toutes les bouches, le visiteur finit par hésiter à poser davantage de questions. Tout le monde a vécu le même drame, tous ont été touchés dans leur chair, de prés ou de loin.

Carol, par exemple, nous accueille chez elle. Dans son petit salon, qui fait aussi office de chambre à coucher, une multitude portraits. “Ce sont mon mari et mes enfants”, nous explique-t-elle. Un sourire figé marque le visage de cette femme qui a vu sa vie s’arrêter dans la nuit du 16 septembre 1982. Chrétienne de confession, elle était mariée à un musulman. Ce dernier, comme les enfants du couple, ont été tués par la milice. “Nous étions tous réunis en fin de journée, quand ils ont frappé à notre porte”. Sa gorge se noue, elle a du mal à retenir ses larmes. “Ma famille a toujours été contre mon mariage, je ne voyais plus personne. Après l’assassinat de mon mari et mes enfants, je me sens coupée du monde”. Carol s’excuse et se retire le temps de préparer le café et sécher ses larmes. Elle a délibérément omis un détail (mais comment le lui reprocher ?) : elle a été épargnée, contrairement au reste de sa petite famille, parce qu’elle est chrétienne. Les massacres de 1982, ne l’oublions pas, ont frappé les musulmans des camps, triés et exécutés par les milices…

Comment, dans ce quartier pauvre et à jamais blessé, peut-on oser aborder des sujets comme la paix et les droits de l’homme ? Et que faire de tout ce poids de l’histoire ? Questions pour le moment sans réponse.

La vie continue
En attendant, la vie continue, tant bien que mal. Les autorités multiplient les autorisations d’ouverture de (petits) commerces, délivrées aux Libanais désirant s’installer dans “le quartier des camps”, histoire sans doute de le sortir de son isolement, de sa torpeur. Mais parallèlement, l’Etat a mis en place une longue liste de 99 métiers, dont l’exercice est interdit aux Palestiniens : médecine, enseignement, architecture… “C’est une disposition mise en place pour éviter que les Palestiniens ne se sédentarisent au Liban”, nous explique-t-on ici et là. D’où le choix des habitants de privilégier l’informel et le petit commerce. Le problème, c’est que la situation perdure depuis de longues années, au point que le provisoire a définitivement intégré le paysage de tous les jours. Et les 99 métiers continuent d’être interdits…

Rami est médecin généraliste. Il a suivi son cursus universitaire avec succès et, aujourd’hui, il se retrouve au chômage, face à l’impossibilité d’exercer réellement son métier. “Je fais pour le moment autre chose que la médecine, des petits métiers pour survivre”. En attendant une peu probable levée de l’interdiction, l’homme se résigne à accepter son destin pour sa famille. D’autres, poussés par les mêmes restrictions, ont choisi de quitter Sabra et Chatila, voire le Liban.

“Le gouvernement libanais a mis en place cette liste et accepté, dans le même temps, d’accueillir les réfugiés palestiniens. C’est un peu schizophrène comme démarche”, nous glisse ce commerçant libanais des camps.

La schizophrénie et la confusion sont d’ailleurs palpables à tous les niveaux. Il est très difficile, par exemple, de trouver un chiffre exact sur la population des camps. Entre l’effectif initial des réfugiés, décimé par les massacres, celui des habitants qui ont quitté les camps et ceux qui les ont remplacés au fil du temps, tout chiffre définitif serait pure spéculation, même si beaucoup s’accordent à l’estimer à quelque 200 000 âmes.

Deux cent mille personnes qui continuent à vivre, envers et contre tout. Les souks continuent à grouiller de monde et les enfants continuent à jouer dans les rues. “Que voulez-vous ? Nous survivons, mais nous n’avons rien oublié. C’est même ce souvenir qui nous aide à tenir”, lance, sur un ton fataliste, cet habitant palestinien du camp. Sa phrase pourrait être reprise par tous ses voisins, tant le besoin de revenir sur ce qui s’est passé, il y a un quart de siècle, semble grand. Du côté libanais, on est également conscient qu’un tel silence “ne peut plus durer et qu’il faudra, tôt ou tard, en finir avec ces événements”. Une association, constituée autour des rescapés de Sabra et Chatila, a bien vu le jour. Elle tente, tant bien que mal, de reconstituer l’histoire et toute la chaîne des responsabilités dans les massacres de 1982… quitte à ouvrir la boîte de Pandore ?



Avenir. “Quand je serai grand…”

“Quand je serai grand, je serai fort et je pourrais me battre pour mon pays”. La phrase sort de la bouche d’un enfant de huit ans, rencontré à la frontière syro-libanaise. Il ne voulait pas devenir médecin, ni astronaute ou pompier. Même pas un soldat, mais un “combattant”, un “Moukatil”. Comme ce petit bout d’homme, déjà trop mûr pour son âge, ils sont nombreux dans les ruelles des camps à rêver d’une carrière de martyr, à vouloir prendre les armes pour “libérer la Palestine”. Ce n’est pas un hasard si, sur les terrains vagues, le jeu préféré des enfants est celui de la guerre, avec des pistolets et des mitraillettes bricolés dans des bouts de bois. Cette guerre qui a toujours fait partie de leur quotidien.
Voyant mon keffieh noué autour du cou, le petit garçon me demanda de l’emprunter, le temps de prendre la pose pour une photo. Son frère, ses cousins, comme tous les jeunes de son quartier, ont pris les armes dès l’âge de 17 ans. “Pourquoi pas moi ?”, m’interrogea-t-il, quand je lui ai suggéré d’envisager un autre avenir. Notre discussion sera finalement abrégée par le douanier, qui me ramena mon passeport tamponné. Je n’avais aucune réponse à la question du petit garçon.



Elie Houbeika. Bourreau ou simple exécutant ?

Dans les recherches effectuées pour lever le voile sur les responsabilités des massacres de Sabra et Chatila, un nom revient souvent : Elie Houbeika. Ce dirigeant phalangiste, qui fut également chef des services de renseignements des forces libanaises, serait derrière l’ordre aux milices chrétiennes de passer à l’acte, en cette nuit du 16 septembre 1982. Malgré le faisceau de présomptions, l’homme a pu, depuis, mener une belle carrière politique, siégeant au Parlement et même au sein d’un gouvernement libanais, sans jamais être inquiété par la justice. En janvier 2002, cependant, Houbeika trouve la mort, victime d’un attentat à la voiture piégée devant son domicile à Beyrouth. Selon Robert Hatem, l'homme de main de Houbeika dans les années 80 et qui vit aujourd’hui en Israël, les Israéliens avaient chargé son chef d'expulser les Palestiniens des camps, pour les parquer dans le grand stade de Beyrouth où les soldats de Tsahal étaient censés trier le bon grain de l’ivraie. Sharon, alors ministre de la Défense, avait, toujours selon Hatem, donné des ordres fermes à Elie Houbeika d’éviter tout débordement. Ce dernier, en relation secrète avec les Syriens à l'époque, aurait agi sous l'instigation de Damas afin de mettre les Israéliens sous pression.

 
 
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