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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Tendance. Le retour du patriotisme artistique

Avec son album Mgharba Tal
Moute, Bigg a remis au goût
du jour le “patriotisme critique”.
(JEAN BERRY)

Le patriotisme aurait-il lancé une OPA sur la culture ? En tout cas, les symboles de la nation sont suggérés, exhibés, ressassés sous différentes formes d’expression artistique. Une histoire vieille comme un drapeau et un hymne..


Avril 2006, Bigg prend l’univers musical à contre-pied en sortant son album-choc “Mgharba tal moute” (Marocains jusqu’à la mort). Décembre 2006, la façade du siège de la CDG (Caisse de dépôt et de gestion) s’orne d’une cinquantaine de drapeaux marocains, revisités par le peintre Noureddine Chater. Avril 2007, Narjiss Nejjar sort Wake up
Morocco, film où le Maroc fait autant office de décor que de personnage principal. Plus improbable, lors de l’édition parisienne du show de haute couture Caftan 2006, le styliste Albert Oiknine présente une tenue qui se mue en drapeau marocain par un petit tour de passe-passe.

Chanson, cinéma, arts plastiques et même mode… le patriotisme semble avoir subitement envahi les espaces d’expression, où les symboles de la nation sont suggérés, exhibés, ressassés sous différentes formes artistiques.

Mais si les exemples de l’idylle entre patriotisme et art foisonnent, l’histoire ne date pas d’hier. Jusqu’à la fin du règne de Hassan II, les autorités sollicitaient le talent d’artistes marocains, acquis sans concessions à la cause nationale. Seules conditions dans le cahier des charges de cet appel d’offres culturel ? La capacité à louer les qualités du (déjà) plus beau pays du monde, et accessoirement, son représentant suprême, le roi. C’était à l'occasion des fêtes nationales, de l’indépendance à la jeunesse, en passant par Chaâbana. Partout dans le royaume, à la ville comme à la campagne, on célébrait des jours durant les fameuses “Ihtifalate al akalim”, abritées par des tentes caïdales dressées pour l’occasion. Mieux encore, ces festivités avaient droit à une longue (et pénible) heure de journal télévisé de la première chaîne nationale, toujours prompte à relayer le culturellement correct.

Art à la carte
Ces occasions représentaient une manne réelle pour des artistes, de parfaits inconnus parfois, qui réussissaient à s’attirer les faveurs des autorités et obtenir des cachets sonnants et trébuchants. C’est ainsi qu’hommes de théâtre, chanteurs, poètes et artistes en tout genre se découvraient une passion soudaine pour la patrie (voir encadré). Schématisé, cela donnerait : le politique commandait, le culturel suivait, et rapidement.

Pour l’anthropologue Abdelbaki Belfqih, l’art a d’abord été investi par le nationalisme, avec comme mot d’ordre, l’union contre le colonisateur. Dans son couplet “Hezzou lina laâlam, zidou bina lgoudame” (hissez haut le drapeau, allez de l’avant), Hajja Hamdaouiya exhorte les foules à honorer une patrie malmenée par l’occupant. Un peu plus tard, au lendemain du discours de la Marche verte de Hassan II, les Jil Jilala composent et chantent un “Laâyoune Aïniya” (Laâyoune, mes yeux) au nationalisme sans équivoque.

Pour décrire cette époque, l’anthropologue Abdellah Hammoudi résume les choses de la manière suivante : “l’Etat éduque le peuple pour édifier le prince”. Une pratique qui durera des décennies, avant de s’atténuer vers la fin du règne de Hassan II : l’Etat décide enfin d’en finir avec les orgies culturelles et leurs indigestes odes à la patrie, un fait du prince parmi d’autres.

Plus proche de nous dans le temps, c’est une nouvelle forme de patriotisme artistique qui pointe son nez. Cette fois, la menace est intérieure - tous les kamikazes des récents attentats sont de nationalité marocaine - et elle porte le nom de terrorisme. La réaction ne se fait pas attendre. Sauf que là, c’est la jeune garde artistique, débarrassée de la tutelle makhzénienne, qui se charge du travail. Ainsi, un collectif regroupant plusieurs chanteurs en vogue, comme Bigg, Fnaïre, Ahmed Soultane et autres ralliés de la dernière heure, chante à l’unisson “Matkich Bladi” (Touche pas à mon pays). Difficile de leur lancer la pierre. Pour autant, Belfqih pense que cette réaction contre l’agresseur, toute spontanée qu’elle soit, séduit plus par sa légèreté que par l’assise de son raisonnement.Et en cela, elle sert les intérêts de l’Etat qui, en uniformisant et en banalisant les problèmes de société, tente de fédérer autour d’un logo ou d’un slogan (Ndlr : la khmissa estampillée d’un “Matkich Bladi”). L’Etat encore, l’Etat toujours. La boucle est bouclée.

Marocain un jour, Marocain toujours
Que dire alors de Bigg et de son Mgharba tal moute, à part que c’est une évidence, puisque la nationalité marocaine ne se perd pas. Toujours selon Abdelbaki Belfqih, le discours de Bigg trouve preneur grâce à sa maîtrise du packaging. Et même si les productions sont spontanées, cela ne les empêche pas de faire dans le politiquement correct. On retiendra à titre d’exemple ce passage de la chanson “Matkich Bladi” : Rahna chaâb mselmine (nous sommes un peuple de musulmans), ou comment concilier art et éducation islamique.

“Les Marocains sont en train de perdre leurs repères, que ce soit au niveau de la famille, du travail ou de la religion. Comment voulez-vous qu’ils aient des raisons valables d’aimer leur pays, de développer des sentiments patriotiques fondés”, lance Abdelbaki Belfqih, qui nuance cependant : “Il arrive que l’offre coïncide avec la demande, mais c’est plus pour des raisons de forme que de fond”. Entendez : la nature ayant horreur du vide, des artistes de toute sorte ont réussi à (re)conquérir un territoire déserté, avec plus ou moins de succès.

Amour vache
Cependant, il faut admettre qu’avec son incendiaire Bladi blad et autre L’khouf (La peur), le rappeur Bigg aura réussi là ou la musique officielle a échoué pendant tant d’années, c’est-à-dire réconcilier chanson et patriotisme, dans un registre mêlant critique acerbe et amour de la patrie. Dans une interview sur son site officiel, le rappeur casablancais dit vouloir “dépoussiérer le drapeau marocain”. Il persiste et signe dans une de ses chansons et lance : “Lichfar liya bladi ntiri fdine dine mou” (celui qui vole mon pays, je lui tirerai dessus), couplet déroutant de patriotisme et de violence à la sauce Gangsta rap. Mais tout vindicatif qu’il soit, Bigg insiste, à chaque occasion, sur le fait qu’il aime le Maroc. Un jeu d’équilibriste qui constitue un véritable bouclier contre la censure. “Il est évident qu’un artiste qui se contenterait de cracher sur son pays s’attirerait illico les foudres des autorités et du public”, note Abdelbaki Belfqih.

Enfin, et dans un tout autre registre, peut-être plus abouti, la démarche du groupe Darga. Premier du genre à avoir dédié une chanson à la gloire du résistant rifain, Abdelkrim Khattabi. “Ce républicain a mené une lutte contre l’occupant et a inventé la guérilla comme moyen de résistance. À ce titre, il mérite d’être cité, même si je ne partage pas forcément sa vision des choses”, explique Pedro, le chanteur de la bande. “C’est ma manière à moi d’être patriote que de rendre justice à l’histoire du Maroc et à ceux qui ont œuvré pour le pays, une véritable revanche contre le système éducatif marocain”, poursuit-il. Opportunisme, mimétisme ou amour sincère de la patrie ? L’anthropologue Abdelbaki Belfqih n’y voit qu’une simple mode qui, par définition, est passagère.



Législation. Une loi, un drapeau

C’est muni d’une autorisation “d’utilisation de l’emblème national” qu'Albert Oiknine s’est présenté à l'édition parisienne du show Caftan 2006. Sans cette très officielle autorisation, le créateur n’aurait pu exhiber sa robe vert et rouge au Carrousel du Louvre, sans risquer une lourde sanction pénale. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il n’a pu présenter ladite création lors de l’édition marocaine du même défilé de mode.
Retour en arrière. En 2005, lors d’une manifestation à Laâyoune, de jeunes Sahraouis maltraitent le drapeau marocain, qu’ils vont jusqu’à brûler en public. L'Etat marocain ne tarde pas à réagir et sort dans la foulée une loi sur “l’outrage au drapeau”, qui protège l'emblème de la nation… le transformant par la même occasion en une sorte de marque déposée. Ainsi, l'atteinte au drapeau devient un acte pénal, exposant le contrevenant à de lourdes sanctions (cinq ans de prison et 100 000 dirhams d’amende). Conséquence directe : tout artiste désirant utiliser le drapeau marocain dans l’une de ses oeuvres doit s'adresser à la Wilaya de son voisinage, et expliquer ses motivations, avant de se voir expressément accepter ou refuser la demande. C’est à cette démarche administrative qu’a dû se plier Albert Oiknine, comme l'artiste marrakchi Noureddine Chater, qui avait bien pensé, quelques mois plus tôt, réaliser ses tableaux faits de variations sur le thème du drapeau marocain. Il devra attendre le très officiel concours de la CDG, pour demander la précieuse autorisation et se lancer dans son aventure artistique. Art ou pas, on ne badine pas avec les symboles de la nation.



Chant et patrie. Tubes nationalistes

Quelques semaines avant la Marche verte en 1975, tous les grands noms de la chanson marocaine répondent à l’appel de la patrie, incarnée en la personne de Hassan II. Latifa Amale, Fathallah Lamghari, Abdelmounaïm Jamaï, Mahmoud El Idrissi, Bahija Idriss, Abdallah Issami et autres stars des années soixante-dix, se retrouvent dans les studios de la RTM. Le résultat est un tube national, dans la veine d’un “We are the world”. Intitulé Nidae Al Hassan (l’Appel de Hassan), la chanson est composée de couplets dédiés à la reconquête du Sahara : “Ô mon pays, tu es devenu libre, notre ambition doit se concrétiser avec la Marche verte…”. Tout aussi réactifs, mais cette fois en réponse aux attentats terroristes, les jeunes artistes Masta Flow, K-Libre, Bigg, Ahmed Soltane ou encore Steph Ragga Man se regroupent pour enregistrer “Touche pas à mon pays”, une chanson largement relayée par les radios, devenue tube national en quelques mois. Là aussi, les textes sont sans équivoque. Morceaux choisis : “Nous sommes un peuple de musulmans, nous devons aller de l’avant et être les meilleurs. Nous, Marocains, n’avons jamais manqué de rien, et nos bras sont toujours grands ouverts”.
Sur un registre plus subtil, les Hoba Hoba Spirit s’adressent à qui de droit : “Chfertou drapeau, raditouh logo, tat âatiwh li britou ou li men hebitou, wach ârfin chhal men nass nsitou” (vous avez volé le drapeau, en avez fait un logo, l’avez donné à qui vous souhaitiez. Savez-vous combien de personnes vous avez oubliées ?). Au fait, c’est qui le “Vous” ?

 
 
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