Censure. L'affaire Youtube
RNI. Le sacre de Mansouri
Droits de l'homme. Herzenni prend le relais
Migrations. La révolte des réfugiés
Société. Des mariages sans noces
Noureddine Naybet. "Le foot, c'est fini !"
Insolite. "Allez l'Ouueeem !"
Mohamed Benchicou. "Les sociétés arabes sont en avance sur leurs régimes"
Portrait. L'historien de la colonisation
Bourse. Le calme après la tempête
Tendance. Le retour du patriotisme artistique
Cinéma. Quand Scorsese rencontre Maânouni
Coup de coeur. Un film, deux légendes
Exposition. Des toiles et des gestes
N° 276
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed Najim,
(envoyé spécial à Cannes)

Cinéma. Quand Scorsese rencontre Maânouni

Ahmed Maânouni et Martin
Scorsese, au Festival de Cannes.
(AFP)

21 ans après avoir découvert et aimé le film Transes, Martin Scorsese a enfin rencontré son auteur, Ahmed Maânouni, au dernier Festival de Cannes. Récit d’une relation à distance, entretenue par un long-métrage.


Cannes, mardi 22 mai, vingt heures. La salle Pinéal, sise au Palais du Festival, projetait Transes, film cultissime d’Ahmed Maânouni, dans une nouvelle version restaurée. L’événement est présenté par le cinéaste américain Martin Scorsese, à l’origine de la restauration, accompagné de la productrice Izza Génini et, surtout, de l’auteur lui-même.

Deux heures avant ce rendez-vous, Ahmed Maânouni s’était discrètement éclipsé pour rejoindre sa chambre d’hôtel, “histoire de me préparer pour l’événement”, confiera-t-il. À n’en pas douter, ce 22 mai n’est pas un jour comme les autres pour le cinéaste marocain. Il a revêtu un élégant smoking et s’est fait accompagner de sa femme, qui a sacrifié à un incontournable caftan. En arrivant dans la salle, Maânouni s’est installé aux côtés de Martin Scorsese. Une première rencontre entre deux hommes liés depuis 26 ans par un film : Transes.

Sous le charme de Transes
Les débuts de l’histoire d’amour entre Martin Scorsese et le long-métrage de Maânouni remontent au début des années 80. Après sa sortie en salle, le film, qui circule dans le marché mondial, est vendu à différentes chaînes de télévision, dont des networks américains. C’est l’un d’entre eux qui servira de trait d’union entre le réalisateur et le film.

“En 1981, je travaillais sur le montage de “La valse des pantins”, se rappelle Scorsese. Je travaillais surtout la nuit, pour éviter d’être dérangé par les appels téléphoniques. Ma seule compagnie était mon poste télé, que je laissais constamment allumé”. Le cinéaste américain somnolait au bout d’une longue journée de travail quand il fut réveillé, à deux heures du matin, par une sonnerie de téléphone. Sur le petit écran de sa télé, diffusé sur une chaîne new-yorkaise, il découvre alors, tout à fait par hasard, un film inconnu : Transes. Il est, depuis, tombé sous le charme. “J’ai été littéralement ensorcelé par la musique, happé par l’imaginaire du film. J’ai été impressionné par ce mélange subtil entre musique, cinéma et théâtre, qui m’a offert un véritable portrait de la culture marocaine. Ces gens chantaient leur pays, leur peuple, leurs douleurs. Ce film m’a habité durant des années”, commente le cinéaste américain, lors de la présentation de Transes au festival de Cannes.

Le film marquera tellement Scorsese qu’il ira jusqu’à contacter son auteur, quelques années plus tard, mais pour un objet bien précis. “J’ai été étonné de recevoir, un jour, un message vocal envoyé par Martin Scorsese. Il m’y informait qu’il avait vu mon film et qu’il avait beaucoup aimé sa musique. Et il me demandait mon autorisation pour utiliser la bande-son, composée de chansons de Nass El Ghiwane, dans son prochain travail cinématographique”, raconte Maânouni.

Ce dernier tentera d’entrer en contact avec son confrère américain, mais sans succès. En désespoir de cause, il informe Izza Génini, la productrice du film, de la requête de Scorsese et lui remet son numéro de téléphone, la chargeant de régler les modalités d’un accord pour “l’emprunt” de la musique de Transes. Dont acte. Scorsese, à l’époque plongé dans la préparation de “La dernière tentation du Christ”, s’inspirera directement de la bande-son de Transes pour la musique du film, composée par Peter Gabriel.

Ainsi commença l’histoire de Scorsese avec le film de Maânouni, pour ne plus finir. Les années passèrent, et chacun retourna à ses occupations professionnelles… jusqu’à l’année 2005, à l’occasion du Festival du cinéma de Marrakech. La direction du Festival choisit alors de rendre hommage à Scorsese, avec carte blanche pour sélectionner les films qui l’ont le plus marqué. Scorsese retient des classiques du cinéma mondial (Lawrence d’Arabie, Othello, etc)… et Transes, son coup de coeur. Maânouni, lui, apprend la nouvelle comme le reste du public, grâce à la presse : s’il était bien présent à Marrakech durant le Festival, il n’était pas en revanche parmi les invités officiels ! “Curieusement, aucun responsable du Festival n’a pensé à me contacter pour me dire que mon film a été sélectionné par Scorsese”, se rappelle-t-il. Le monstre sacré du cinéma, qui l’avait complimenté il y a 24 ans pour son film, était là, tout près, mais inaccessible. À nouveau, la rencontre entre les deux hommes est différée.

La rencontre, enfin
Début 2007, Izza Génini contacte Maânouni pour lui apporter une bonne nouvelle. “La World Cinema Foundation, dont la création sera annoncée à l’occasion du 60ème Festival de Cannes, a sélectionné ton film Transes. Une version restaurée sera projetée dans la nouvelle section Cannes Classics, en présence du président de la fondation, Martin Scorsese. Et c’est toi qui la présentera lors de sa projection”, écrit-elle. Dès lors, les choses vont très vite. Maânouni reçoit une invitation officielle de la direction du Festival de Cannes, pour un séjour de quatre jours dans la capitale éphémère du cinéma mondial. Il apprend aussi qu’il est désormais membre de la fondation montée par Scorsese. Le 21 mai 2007, le cinéaste marocain débarque à Cannes. Le soir-même, un cocktail est organisé autour de la piscine du célèbre hôtel le Martinez. C’est là, enfin, que Maânouni va, pour la première fois, serrer la main de Scorsese, 26 ans après que les deux cinéastes se soient rencontrés… par films interposés.

“L’un des invités a pris l’initiative de me présenter à Scorsese. Il m’a aussitôt pris dans ses bras et m’a serré très fort. Comme si nous étions de vieux amis, qui ne s’étaient pas vus depuis longtemps”, raconte Maânouni, qui reçoit de vive voix le compliment de Scorsese : “Je continue à regarder ton film avec le même plaisir que le jour où je l’ai regardé pour la première fois”, lance le maître américain.

Le lendemain a lieu la vraie consécration : la projection, ce mardi 22 mai, de Transes. Scorsese fit son entrée, suivi par Maânouni. Le premier présente le film avec ses habituelles phrases courtes, plus proches de la poésie que de la prose. Prenant la parole, Maânouni se confond en remerciements, peut-être le meilleur moyen de cacher son émotion, avant de décrire l’aventure de Transes, avec sa modestie habituelle : “Je n’ai fait que retranscrire un rêve, avec beaucoup de respect pour Nass El Ghiwane”.

Maânouni reste de marbre devant les applaudissements de la salle au terme de la projection. “J’ai souvent tendance à être sévère avec mes films. Là, je l’étais encore davantage. Assis à côté de Scorsese, je ne voyais que les erreurs commises dans ce film, surtout au niveau du son et du montage. Je me suis reproché tellement de choses”. Pour autant, l’homme garde une grande tendresse pour son long-métrage, aujourd’hui vieux de 26 ans. “Après avoir revu le film, j’ai senti qu’il n’était plus un corps immobile, inerte. Il avait désormais une âme et je me suis senti tout petit derrière la caméra, devant ces milliers de spectateurs”.

Et maintenant ? “Le quart d’heure de gloire est terminé. C’est le moment de m’occuper de mon nouveau film, dont le scénario comporte quelques aspects autobiographiques”. On ne sait pas, en revanche, si Transes et Martin Scorsese y ont leur place…



Restauration. La seconde vie de “Transes”

Filmé en 16 mm, le long-métrage d’Ahmed Maânouni a été transformé en 35 mm via la technique dite du “gonflage”. La restauration du film, tant au niveau de l’image que du son, a été réalisée dans un laboratoire de la ville de Bologne en Italie, en prenant pour base la copie initiale en 16 mm, pour en développer un nouveau négatif. La restauration, qui a nécessité près d’un mois et demi de travail, a été financée par quelques mécènes dont Cartier, Giorgio Armani ou encore Qatar Airways. Le film raconte la révolution culturelle et sociale dans le Maroc du début des années 70, à travers le portrait du groupe légendaire Nass El Ghiwane. La formation a symbolisé la rupture du public marocain avec la domination des produits culturels et artistiques en provenance du Machrek. “Nous voulons un art typiquement marocain”, disait Omar Sayed dans une scène du film. Il avait mille fois raison…

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés