|
Par Ahmed Najim,
(envoyé spécial à Cannes)
Cinéma. Quand Scorsese rencontre Maânouni
|
Ahmed Maânouni et Martin
Scorsese, au Festival de Cannes.
(AFP)
|
21 ans après avoir découvert et aimé le film Transes, Martin Scorsese a enfin rencontré son auteur, Ahmed Maânouni, au dernier Festival de Cannes. Récit dune relation à distance, entretenue par un long-métrage.
Cannes, mardi 22 mai, vingt heures. La salle Pinéal, sise au Palais du Festival, projetait Transes, film cultissime dAhmed Maânouni, dans une nouvelle version restaurée. Lévénement est présenté par le cinéaste américain Martin Scorsese, à lorigine de la restauration, accompagné de la productrice Izza Génini et, surtout, de lauteur lui-même.
|
|
Deux heures avant ce rendez-vous, Ahmed Maânouni sétait discrètement éclipsé pour rejoindre sa chambre dhôtel, histoire de me préparer pour lévénement, confiera-t-il. À nen pas douter, ce 22 mai nest pas un jour comme les autres pour le cinéaste marocain. Il a revêtu un élégant smoking et sest fait accompagner de sa femme, qui a sacrifié à un incontournable caftan. En arrivant dans la salle, Maânouni sest installé aux côtés de Martin Scorsese. Une première rencontre entre deux hommes liés depuis 26 ans par un film : Transes.
Sous le charme de Transes
Les débuts de lhistoire damour entre Martin Scorsese et le long-métrage de Maânouni remontent au début des années 80. Après sa sortie en salle, le film, qui circule dans le marché mondial, est vendu à différentes chaînes de télévision, dont des networks américains. Cest lun dentre eux qui servira de trait dunion entre le réalisateur et le film.
En 1981, je travaillais sur le montage de La valse des pantins, se rappelle Scorsese. Je travaillais surtout la nuit, pour éviter dêtre dérangé par les appels téléphoniques. Ma seule compagnie était mon poste télé, que je laissais constamment allumé. Le cinéaste américain somnolait au bout dune longue journée de travail quand il fut réveillé, à deux heures du matin, par une sonnerie de téléphone. Sur le petit écran de sa télé, diffusé sur une chaîne new-yorkaise, il découvre alors, tout à fait par hasard, un film inconnu : Transes. Il est, depuis, tombé sous le charme. Jai été littéralement ensorcelé par la musique, happé par limaginaire du film. Jai été impressionné par ce mélange subtil entre musique, cinéma et théâtre, qui ma offert un véritable portrait de la culture marocaine. Ces gens chantaient leur pays, leur peuple, leurs douleurs. Ce film ma habité durant des années, commente le cinéaste américain, lors de la présentation de Transes au festival de Cannes.
Le film marquera tellement Scorsese quil ira jusquà contacter son auteur, quelques années plus tard, mais pour un objet bien précis. Jai été étonné de recevoir, un jour, un message vocal envoyé par Martin Scorsese. Il my informait quil avait vu mon film et quil avait beaucoup aimé sa musique. Et il me demandait mon autorisation pour utiliser la bande-son, composée de chansons de Nass El Ghiwane, dans son prochain travail cinématographique, raconte Maânouni.
Ce dernier tentera dentrer en contact avec son confrère américain, mais sans succès. En désespoir de cause, il informe Izza Génini, la productrice du film, de la requête de Scorsese et lui remet son numéro de téléphone, la chargeant de régler les modalités dun accord pour lemprunt de la musique de Transes. Dont acte. Scorsese, à lépoque plongé dans la préparation de La dernière tentation du Christ, sinspirera directement de la bande-son de Transes pour la musique du film, composée par Peter Gabriel.
Ainsi commença lhistoire de Scorsese avec le film de Maânouni, pour ne plus finir. Les années passèrent, et chacun retourna à ses occupations professionnelles
jusquà lannée 2005, à loccasion du Festival du cinéma de Marrakech. La direction du Festival choisit alors de rendre hommage à Scorsese, avec carte blanche pour sélectionner les films qui lont le plus marqué. Scorsese retient des classiques du cinéma mondial (Lawrence dArabie, Othello, etc)
et Transes, son coup de coeur. Maânouni, lui, apprend la nouvelle comme le reste du public, grâce à la presse : sil était bien présent à Marrakech durant le Festival, il nétait pas en revanche parmi les invités officiels ! Curieusement, aucun responsable du Festival na pensé à me contacter pour me dire que mon film a été sélectionné par Scorsese, se rappelle-t-il. Le monstre sacré du cinéma, qui lavait complimenté il y a 24 ans pour son film, était là, tout près, mais inaccessible. À nouveau, la rencontre entre les deux hommes est différée.
La rencontre, enfin
Début 2007, Izza Génini contacte Maânouni pour lui apporter une bonne nouvelle. La World Cinema Foundation, dont la création sera annoncée à loccasion du 60ème Festival de Cannes, a sélectionné ton film Transes. Une version restaurée sera projetée dans la nouvelle section Cannes Classics, en présence du président de la fondation, Martin Scorsese. Et cest toi qui la présentera lors de sa projection, écrit-elle. Dès lors, les choses vont très vite. Maânouni reçoit une invitation officielle de la direction du Festival de Cannes, pour un séjour de quatre jours dans la capitale éphémère du cinéma mondial. Il apprend aussi quil est désormais membre de la fondation montée par Scorsese. Le 21 mai 2007, le cinéaste marocain débarque à Cannes. Le soir-même, un cocktail est organisé autour de la piscine du célèbre hôtel le Martinez. Cest là, enfin, que Maânouni va, pour la première fois, serrer la main de Scorsese, 26 ans après que les deux cinéastes se soient rencontrés
par films interposés.
Lun des invités a pris linitiative de me présenter à Scorsese. Il ma aussitôt pris dans ses bras et ma serré très fort. Comme si nous étions de vieux amis, qui ne sétaient pas vus depuis longtemps, raconte Maânouni, qui reçoit de vive voix le compliment de Scorsese : Je continue à regarder ton film avec le même plaisir que le jour où je lai regardé pour la première fois, lance le maître américain.
Le lendemain a lieu la vraie consécration : la projection, ce mardi 22 mai, de Transes. Scorsese fit son entrée, suivi par Maânouni. Le premier présente le film avec ses habituelles phrases courtes, plus proches de la poésie que de la prose. Prenant la parole, Maânouni se confond en remerciements, peut-être le meilleur moyen de cacher son émotion, avant de décrire laventure de Transes, avec sa modestie habituelle : Je nai fait que retranscrire un rêve, avec beaucoup de respect pour Nass El Ghiwane.
Maânouni reste de marbre devant les applaudissements de la salle au terme de la projection. Jai souvent tendance à être sévère avec mes films. Là, je létais encore davantage. Assis à côté de Scorsese, je ne voyais que les erreurs commises dans ce film, surtout au niveau du son et du montage. Je me suis reproché tellement de choses. Pour autant, lhomme garde une grande tendresse pour son long-métrage, aujourdhui vieux de 26 ans. Après avoir revu le film, jai senti quil nétait plus un corps immobile, inerte. Il avait désormais une âme et je me suis senti tout petit derrière la caméra, devant ces milliers de spectateurs.
Et maintenant ? Le quart dheure de gloire est terminé. Cest le moment de moccuper de mon nouveau film, dont le scénario comporte quelques aspects autobiographiques. On ne sait pas, en revanche, si Transes et Martin Scorsese y ont leur place
|
 |
Restauration. La seconde vie de Transes
Filmé en 16 mm, le long-métrage dAhmed Maânouni a été transformé en 35 mm via la technique dite du gonflage. La restauration du film, tant au niveau de limage que du son, a été réalisée dans un laboratoire de la ville de Bologne en Italie, en prenant pour base la copie initiale en 16 mm, pour en développer un nouveau négatif. La restauration, qui a nécessité près dun mois et demi de travail, a été financée par quelques mécènes dont Cartier, Giorgio Armani ou encore Qatar Airways. Le film raconte la révolution culturelle et sociale dans le Maroc du début des années 70, à travers le portrait du groupe légendaire Nass El Ghiwane. La formation a symbolisé la rupture du public marocain avec la domination des produits culturels et artistiques en provenance du Machrek. Nous voulons un art typiquement marocain, disait Omar Sayed dans une scène du film. Il avait mille fois raison
|
|
|