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Exposition. Des toiles et des gestes
N° 276
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Jean Berry

Exposition. Des toiles et des gestes

L’acteur Ahmed Zaki “habitant”
le rôle de Abdelhalim Hafez.
(DR)

La galerie casablancaise Venise Cadre revisite “l’expressionnisme gestuel” de Mohammed Chabâa, l’un des pères de la peinture contemporaine marocaine. Souvenirs de jeunesse, et visite guidée par l’artiste.


Il est l’un des pères fondateurs de la peinture moderne marocaine, au même titre que les regrettés Cherkaoui et Gharbaoui, ou de Melihi et Belkahia, ce groupe de plasticiens qui dénonça, dès les années 60 et 70, l’omnipotence de l’orientalisme et des galeristes hérités de l’ère
coloniale, qui étouffaient toute forme de nouveauté dans l’art marocain. Mohammed Chabâa en était la plume, à travers ses écrits en dernière page du quotidien Al Alam et dans la (très contestataire) revue Souffles. “Nous étions comme des petites fleurs qui devaient pousser dans le désert, se souvient Mohammed Chabâa, aujourd’hui septuagénaire. Notre travail était vu comme du n’importe quoi, à une époque où le public insultait Picasso”, poursuit Chabâa, installé dans un fauteuil de Venise Cadre, entouré de ses toiles, rappelant les livres d’or controversés de la plus ancienne galerie marocaine. “Nous étions une poignée d’autodidactes en quelque sorte, malgré nos études académiques”. Elles sont loin, les Beaux-Arts de Tétouan puis celle de Rome, dont il sortit en 1964, et les expositions collectives comme celle du manifeste de Jamaâ El Fna, en 1975, visant à promouvoir l’art hors des murs. “Nous voulions faire une peinture moderne, osée, internationale. Pourquoi aurais-je voulu que mes toiles soient forcément et uniquement taxées de marocaines ou arabes ? L’arabité, la marocanité et l’africanité peuvent ressurgir de l’esprit du tableau, même dans un style moderne”.

Peinture et architecture
“Aujourd’hui la cote de Chabâa est dans la moyenne, avec des toiles autour de 80 000 dirhams, commente le spécialiste Aziz Daki. Ce que je retiens plutôt dans cette exposition, c’est son retour à la gestuelle et au mouvement”. Après des premières séries aux Beaux-Arts de Rome dans un style qu’il baptisera trente ans plus tard “expressionnisme gestuel”, Chabâa s’est tourné dans les années 70 vers une peinture “plus réfléchie, plus calculée, basée sur la géométrie et des tracés implacables”, de son propre aveu. L’influence vient sans doute de sa formation d’architecte - il enseigne toujours l’expression plastique à l’Ecole nationale d’architecture. Il y a dix ans, le peintre revint vers cette peinture du mouvement et du geste que lui avaient inspirée les travaux de Franz Klein, en noir et blanc et tout en sobriété, quand il était étudiant à Rome. Un style qui convient naturellement à la calligraphie arabe qu’il utilise également... C’est cette ellipse créative que montre l’exposition présentée jusqu’au lundi 4 juin, à Venise Cadre, qui exhume, aux côtés de toiles peintes ces dix dernières années, quelques vestiges de ses années d’étudiant, des acryliques tourmentées en noir et blanc et sur papier.

Quarante ans d’art et de création, ou quand les souvenirs d’enfance se mêlent aux théories sur la peinture. “Quand j’étais jeune, à l’âge de 15 ou 16 ans, je sortais dessiner et peindre dans une forêt près de chez nous à Tanger”, se souvient Chabâa. “Quand mes parents ou mon oncle me débusquaient, c’était le scandale, le sacrilège. Peindre, c’est figurer. Et c’était haram”, raconte encore l’artiste, qui affirme sans sourciller être “l’artiste marocain, pour ne pas dire arabe, le plus formé à l’histoire de l’art occidental et contemporain”. Une estime de soi qu’une partie du petit milieu de la peinture casablancaise abhorre, parlant d’une exposition moyenne, mais reconnaissant son apport à l’art graphique et sa dimension de précurseur.

Politique culturelle ?
“On a vite compris qu’il fallait aller vers la pédagogie, car il n’y avait pas de vrai public”, poursuit le peintre. Discuter, expliquer, simplifier, démocratiser... “Il y avait toujours un artiste pour accueillir le public dans nos expositions collectives. J’ai été peu vendu, essentiellement parce que nous ne produisions que très peu d’expositions individuelles”, enchaîne-t-il, allant jusqu’à parler d’une génération sacrifiée qui s’est battue pour la reconnaissance de nouvelles esthétiques.

Ancien directeur des Beaux-Arts de Tétouan, Chabâa porte un regard critique sur l’actuelle politique culturelle, ou plutôt sur son absence. “L’Etat et le gouvernement se contentent de notre apport. Quand il y a des biennales ou des expositions, c’est sur nous et sur quelques éléments de la génération actuelle qu’il compte”, déplorant que les peintres marocains les plus en vue choisissent d’exposer quasi exclusivement à l’étranger. “Mais jusqu’à quand ? Il faut bien qu’ils se mettent au travail, qu’ils forment le public et qu’ils ouvrent d’autres écoles”. Foi d’ancien.

Exposition à la galerie Venise Cadre, Casablanca. Jusqu’au 4 juin.




Technique mixte sur carton, 2002 (175x250 cm).
“Une expérience imprégnée d’un côté éphémère : c’est prendre un carton d’emballage jeté dans la rue, une chose négligée, et lui donner une valeur nouvelle en tant que support plastique. Mais il n’y a pas que le concept de la fragilité et de l’éphémère, il faut dire que cette espèce de doré très subtil, une couleur très lumineuse sans être éclatante, a quelque chose de très intéressant, que l’artiste peut exploiter comme un pigment”.


Acrylique sur toile, 1997 (150 x 150 cm). “Une toile qui s’ouvre à la calligraphie. Peindre, c’est écrire en quelque sorte... Ce n’est pas un texte, c’est plutôt l’ensemble qui a un sens. Il y a une partie en premier plan, comme un film que je mets, à travers lequel pigments et tonalités apparaissent. Cela donne une perspective. On peut se promener à travers les lettres et les signes”.


Acrylique sur toile, 2002 (150 x 250 cm). “Un diptyque de grande dimension. J’affectionne ce genre de travaux. C’est sans doute l’influence de mon travail sur l’intégration murale, avec les architectes. On retrouve ce grand espace, avec toujours une écriture qui ressemble à celle des autres tableaux... mais c’est plus complexe. C’est un grand format qui prend sa revanche sur les autres, peut-être parce qu’il retrouve son statut de tableau”.


Acrylique sur toile, 1999 (80x90 cm). “Une toile que j’aime beaucoup, issue d’une série sur le concept de la transparence. Je place des couches de couleur selon un dosage déterminé. Cette superposition a pour intérêt d’enrichir les couleurs tout en évitant la lourdeur et l’épaisseur. C’est léger, un peu comme un voile, il n’y a pas de pâte, mais pourtant il y a de la matière. Une matière spirituelle, ou qui s’approche de la spiritualité de la chose”.

 
 
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