Photos quasi nues
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La censure nest plus lapanage de lEtat, mais celui de la société
Daprès Attajdid, un groupe demployés de la Poste ont exprimé leur indignation face à la présence de photos quasi nues sur des brochures pour lingerie que Poste Maroc sentête à distribuer. Sûrs de leur bon droit, les pudiques facteurs, affirme le quotidien islamiste, ont demandé à leur direction de ne plus accepter ce genre de dépliants (à moins quils ne soient cachés dans des enveloppes opaques) par respect de la déontologie professionnelle (si !). Interrogé par Attajdid, un responsable de la Poste a déclaré (anonymement) que son
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administration a le devoir de distribuer tout ce quelle reçoit, sans rien exiger dautre que le paiement des frais correspondants. Sinon, ça sappelle un refus de vente, et cest passible de poursuites. Ce responsable est bien gentil. Sil lavait moins été , il aurait émis une note de service rappelant quelques vérités essentielles : la déontologie professionnelle du facteur consiste à distribuer le courrier, pas à en analyser le contenu. Et si, faute denveloppe, déventuelles photos quasi nues lui tombent sous les yeux, eh bien, il na quà regarder ailleurs.
Mais imaginez ce qui se serait passé si cette note de service avait été effectivement émise
Une poignée de facteurs barbus aurait immédiatement appelé à la grève, certains journaux (dont Attajdid nest pas le plus influent) auraient monté laffaire en épingle en publiant le fac-similé de la note, à la suite de quoi de gros bataillons de facteurs se seraient joints à la grève moins par réprobation de la lingerie que pour saisir lopportunité de ne pas travailler quelques jours, un bras de fer aussi fiévreux que sans issue sen serait suivi sur le thème des valeurs musulmanes, etc. Voilà pourquoi, en se contentant de soupirer en silence à la lecture dAttajdid, le responsable de la Poste a eu raison.
Au groupe TelQuel (qui édite aussi Nichane), nous avons été plusieurs fois confrontés à ce phénomène. Exemple parmi tant dautres : quand, il y a quelques semaines, Nichane avait traité en couv du sentiment amoureux chez les Marocains, nous avions dabord essuyé le refus de plusieurs imprimeurs, sollicités pour réaliser des affiches promotionnelles*. Le personnage masculin de la photo de couv se contentait pourtant dun chaste baiser sur la joue du personnage féminin (et encore, on ne voyait ni les lèvres ni la joue en question). Faut-il en déduire que les Marocains sont particulièrement pudiques, et passer à autre chose ? Même pas. Ont subi le même sort deux affiches de couv respectivement intitulées Le patronage royal, un cadeau empoisonné ? et À quoi sert le premier ministre (dans un système de monarchie absolue) ?. Critiquer lEtat, cest tout aussi dangereux que les murs ? Admettons. Mais que dire alors de cette pub audio qui a eu un mal fou à trouver preneur parmi les nouvelles radios privées parce que, au sujet du plan dautonomie du Sahara, nous déclarions que lmaghrib sayyed ljazaïr (le Maroc a piégé lAlgérie) ? Que se serait-il passé si ça avait été le contraire ?!?
Tout ça pour dire que, depuis quelque temps, la censure nest plus lapanage de lEtat, mais celui de la société. Désormais, chacun se sent le droit de censurer son prochain au nom de sa propre vision du monde, quelle se nourrisse dune morale rétrograde, dune peur irraisonnée de tout ce qui touche à la politique
ou de rien didentifié. Ma bghitch, safi ! À chacun de ces incidents, le groupe TelQuel aurait été dans son droit le plus absolu en intentant des procès pour refus de vente (des imprimeurs, des stations radio
). Nous ne lavons pas fait, tout comme le patron de la Poste na rien fait. Parce que ça ne sert à rien. Parce que, tant que ce pays est ce quil est, la bonne foi ne fera pas le poids contre la mauvaise. Parce que compter sur la justice pour rétablir le droit et le bon sens serait dexpérience une grave erreur. Cest triste, et surtout, cest inquiétant.
* Finalement, nous avions trouvé un imprimeur sensé, mais la plupart des kiosquiers
avaient refusé de placarder laffiche.
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