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Festival. L'âge adulte de L'Boulevard
N° 277
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Festival. L’âge adulte de L’Boulevard

(JIF)

Cette année, L’Boulevard aura connu ambitions, concessions et déceptions… Après une poussée de croissance adolescente, le rendez-vous alternatif casablancais entame l’âge de raison et cogite sur son avenir pour mieux grandir.


Des silhouettes en cuir noir s’agitant sous un soleil de plomb, râles caverneux et cris gutturaux en bruit de fond, défilé de nez percés et de crêtes gélifiées… une scène désormais classique des samedis après-midi metal sur la scène tremplin de L’Boulevard. Seule Juliette, impassible bourricot moulé dans un inévitable T-shirt rose “Hmar ou
Bikheer”, vantant le stand du même nom, dépare sur la pelouse assoiffée du stade RUC. Acte 9 du rendez-vous underground casablancais, l’édition 2007 du Boulevard a livré nombre d’ingrédients qui font la saveur et l’aura de la recette “esprits libres et création urbaine” depuis près d’une décennie. Avec ses spécificités et ses temps forts : sur la scène du COC (où les bannières de L’Boulevard ont cette année repris leurs droits sur celles du principal sponsor), saluons le set diablement énergique et euphorisant des Espagnols Macaco (Palme du meilleur concert selon nous) lors de la soirée fusion, décidément la plus fédératrice. Mention spéciale également à l’envolée déjantée de Undirector, caractérielle rencontre entre Mr le Directeur et Undergang, réunis il y a un an par Ludovic Larbodie du Festival Garorock (grand-frère spirituel et partenaire du Boulevard), à la prestation du trio britannique Coldcut, dont les remix de H-Kayne et Hoba Hoba Spirit ont bien réveillé un public encore peu réactif à l’électro, au metal fondu à la chaleur orientale des Franco-marocains Celsius, ainsi qu’aux scratchs virtuoses de DJ Joe des Américains Immortal Technique (sauvant une prestation franchement moyenne, assez stéréotypée).

Côté RUC, c’est notamment Moby Dick, vainqueur du Tremplin rap 2006 et invité cette année, qui a fait sensation, balançant en exclusivité (et devant un auditoire tout ouïe) la suite de son hit “Toc Toc” (“Quand la mère éplorée d’un jeune en galère, roué de coups au commissariat, finit par se retourner contre lui”, raconte une fan). Mention spéciale également pour le retour, après près de deux ans sans scène, des Haoussa, dont le chaâbipunk allumé et gouailleur s’est offert quelques grammes de finesse grâce au Raggasoul soigné des Belges Deep Culcha, fruit d’une résidence un peu brouillonne mais efficace.

Plus de groupes, moins de public
Pour sûr, l’équipe de ce neuvième L’Boulevard a vu les choses en grand, à commencer par sa programmation : une quinzaine de groupes étrangers et le double de marocains, soit près de 300 artistes, dont beaucoup réunis en très grosses structures (Music Matbakh, Macaco, Ganga Vibes, Dub Incorporation), au prix de fortes bouffées de stress et complications techniques lors des changements de plateaux fusion.

Dans les progrès et extensions 2007, il y a lieu de retenir une grosse qualité sonore, la percée de l’art vidéo sur les écrans de la soirée électro, l’impressionnante exposition du “photographiste” JIF, un colloque sur les nouvelles technologies, un intéressant Festival du film documentaire musical (affiche plus ambitieuse que l’an passé, malgré des spectateurs encore trop rares) et un atelier de réalisation documentaire, expérimental mais constructif.

Tout ça, et pourtant : pour la première fois en neuf ans, L’Boulevard a grossi, mais son audience a maigri. “Il y avait entre 10 000 et 20 000 personnes en moyenne sur le COC”, estime, un peu amer, Momo Merhari, co-fondadeur et directeur de l’événement qui en accueillait le double l’an dernier. “Cela fait bizarre, exprimait pendant le Festival une membre du staff, j’ai le souvenir de gens perchés jusqu’en haut des lampadaires”. Constat imparable pour l’équipe, le public et les artistes, alimentant l’impression que l’ambiance si spécifique du Boulevard a, cette année, tardé à “prendre”.

Plusieurs hypothèses circulent et font débat. D’abord, l’entrée à 40 DH (mais 20 DH pour le Pass en prévente). Badreddine, un Slaoui à chemise à fleurs orange, s’est débrouillé “avec des potes” pour ne pas payer. “La musique, c’est gratuit”, clame-t-il, mèche au vent. “Cela reste abordable, et puis ils méritent de faire payer, vu la qualité”, estime Youssef, assis à l’ombre avec une brochette de copains meknassis, sous les regards perplexes d’un petit vieux et ses deux gamins, les mains agrippées au grillage.

Pour certains, même s’il s’agit de “filtrer” pour éviter les débordements, le prix devrait rester symbolique. Pour d’autres, comme Walid, chanteur de Celsius, “il faut encourager les indépendants”. Ce Marocain, gagnant du Tremplin rap en 2001 avec Thug Gang et reconverti au Metal en France, est “halluciné par la qualité du matériel, les infrastructures et la programmation” d’un Festival auquel il n’avait pas assisté depuis cinq ans.

D’autres, comme Youssef, ont trouvé la “programmation moins percutante, trop alternative et pas assez connue des Marocains”, avec “beaucoup d’électro”. L’Boulevard ne serait-il “plus ce qu’il était” ? “Pour moi l’esprit ne change pas, répond Tarik, un habitué depuis quatre ans. L’Boulevard a toujours permis de découvrir des groupes nouveaux et c’est son point fort”. À ses côtés, Brahim apprécie cette “petite révolution” : “L’Boulevard pousse les Marocains à se chercher, eux qui sont d’habitude vachement définis par leur culture”.

Couvre-feu imposé
La déception est par contre unanime à propos d’une nouveauté dont les organisateurs se seraient bien passé : la fermeture obligatoire des portes du COC à 23 heures tapantes, et donc des concerts du soir commençant à 18h30 devant un public anormalement clairsemé. “ça te tue un festival”, déplore Hicham Bahou, l’autre père fondateur du Boulevard.

Une concession dommageable mais non négociable faite aux autorités après la réception, à deux semaines de L’Boulevard, d’une lettre de la Préfecture de Hay Hassani annonçant son interdiction, invoquant une “ambiance de chaos”. Douche froide. Pour réchauffer leurs relations avec une autorité qu’ils n’ont “jamais vraiment abordée selon le protocole exigé”, reconnaît Hicham Bahou, l’équipe est acculée à négocier. En échange, elle obtient enfin un effectif conséquent de policiers, d’où une meilleure sécurité globale sur les quatre jours du Festival, en dépit des nombreux pickpockets, badges d’accès piratés et bakchich dans les poches de certains agents de sécurité. Et il aura tout de même fallu “un coup de fil à quelqu’un de très important” pour obtenir plus de barrières.

Autant de raisons qui donnent à cette édition un arrière-goût d’avertissement : comment assurer l’avenir du Boulevard, qui fête ses dix ans l’an prochain, tout en conservant son esprit alternatif, et en continuant d’assouvir son appétit artistique et créatif ? Depuis deux-trois ans déjà, certains artistes et spectateurs estiment que le Tremplin, censé être l’essence du Festival, est négligé, course à la tête d’affiche oblige. Pour Hicham Bahou, c’est une “impression piège” : “Forcément, la scène COC est de plus en plus imposante, ce qui incite à la comparaison. Mais concrètement, cette année, la qualité technique au RUC était quasi égale, les loges mieux équipées, les Marocains du Tremplin défrayés pour leur déplacement, et des invités de plus gros calibre se sont produits”.

Imane et Abdelaziz, un jeune couple, n’est pas trop de cet avis. Il regrettent que trop de groupes soient “copiés de l’Occident”, se transformant en “simples parodies”, ajoute une amatrice de hip hop, pourtant marquée par l’originalité de Moby Dick, “à mille lieues des clichés”. “Certains groupes sont assez codifiés”, reconnaît Kristof Bouffartigue, de Mr le Directeur, qui a bien aimé Imperium. Le musicien s’avoue même agréablement surpris par la culture musicale pointue de certains jeunes : “Un gamin m’a dit qu’Un director lui évoquait un mélange de Lightning Bolt et de Nine Inch Nail !”. Mehdi, technicien sur la scène RUC, a trouvé “le metal plus carré, et le niveau de fusion vraiment meilleur”.

L’Boulevard : un laboratoire
Au-delà de son rôle d’appui et de développement de la nouvelle scène, l’équipe de l’EAC-L’Boulvart s’est engagée, surtout depuis un an, dans une voie d’entreprenariat culturel, comme le suggère le prix décerné à Momo Merhari l’an dernier à Londres par le British Council. Participation à la direction artistique du Festival de Dakhla et de celui des Arts populaires de Marrakech, jumelage avec le Garorock, organisation de résidences artistiques (Naïda, Music Matbakh, Watcha Clan vs Amarg Fusion vs Style Souss…), projet avec l’association Esprit de Fès, atelier de réalisation documentaire… L’Boulevard, bientôt un label ? “Cela fait cinq ans qu’on y pense, mais c’est encore trop tôt”, temporise Hicham Bahou.

En attendant, c’est son côté “laboratoire” de réflexion, de diffusion et de création culturelles qui séduit un réseau grandissant, dont François Bergeron, documentariste spécialisé en musiques urbaines (Mano Negra, NTM, Birdy Nam Nam…) et co-initiateur, avec Farid Mrabet, de la collection “Culture et résistance”. Une série de documentaires et d’albums autoproduits, abordant géopolitique et histoire des peuples à travers leur musique, avec pour pilote Desert Rebel (sur la rébellion touarègue), et se déclinant en Algérie, au Cameroun, à Madagascar, au Québec… et bientôt au Maroc. “Grâce aux contacts noués pendant L’Boulevard, on pourrait remonter l’histoire du Maroc de la colonisation à aujourd’hui à travers sa musique”.

Demain, dix ans
Pour l’heure, au lendemain d’une édition qui laisse derrière elle des heureux comme des déçus, l’équipe du Boulevard se projette. “Pour les dix ans, on veut marquer le coup”, assure Hicham Bahou. Et les idées fusent : mettre sur pied une grande expo photo rétrospective, sortir un Kounache “de 250 pages”, pourquoi pas “un bouquin”, inviter “tous les groupes marocains”, projeter des films documentaires en plein air ou au cinéma… “Nous n’avons pas les moyens de réaliser nos ambitions sereinement”, confesse-t-il. De fait, l’EAC-L’Boulvart évolue toujours dans une semi-clandestinité, qui tranche avec l’ampleur de son évènement phare : juste deux salariés, et toujours pas de local. “Début mai, le maire Sajid nous avait attribué deux magasins et un parking pour installer l’association et un local de répétition. Mais l’élu de Sidi Belyout, qui en gardait les clefs, a fait squatter les lieux avant de les transformer en parking privé”, assure Momo Merhari, qui attendait la fin de L’Boulevard pour faire valoir ce droit.

Autre souci de taille pour l’équipe : combler un déficit de 500 000 DH sur un budget total de 4 millions (dont un quart pour la technique), malgré l’apport des sponsors et les aides de l’Institut français, de l’Institut Cervantès et du British Council pour payer certaines têtes d’affiche (Gojira et Dub Inc., Macaco, Coldcut), le groupe le plus cher cette année étant Immortal Technique (environ 80 000 DH, soit moins que le record de 110 000 versés à De La Soul en 2006). “On a flambé, reconnaît Hicham Bahou, mais que les Marocains ne croient pas qu’ils sont forcément moins lotis que les étrangers” : l’Américain Filastine a joué pour 5000 DH, Watcha Clan et Jonas gratuitement.

Dernières prises de tête pour la route : les concessions accordées à la Préfecture de Hay Hassani incluent… de déménager l’événement dès l’année prochaine. Interdits le COC et le RUC, du moins jusqu’à nouvel ordre. “ça tombe mal, car on commençait à bien maîtriser les lieux, côtés technique et sécurité”, lance Momo Merhari, déjà préoccupé par le choix d’une nouvelle date à cause de l’avancement des examens du Bac, qui n’a pas dû aider à remplir les stades. Mais voyons le bon côté des choses : pour ses dix ans, L’Boulevard aura droit à un anniversaire… surprise.



Festival documentaire. Sons et lumières

S’il n’a pas encore trouvé son public, le Festival du documentaire musical (Théâtre 121 de l’Institut Français de Casablanca) est précieux aux yeux de l’équipe de L’Boulevard, qui a soigné sa sélection : Crossing the Bridge de Fatih Akin explore l’identité musicale stambouliote, Martin Scorsese remonte la source du blues dans From Mali to Mississippi, Desert Rebel de François Bergeron donne une voix à la rébellion touarègue et Mika Kaurismäki rend hommage au métissage dans Brasilerinho. Objectif avoué : étoffer la culture musicale et identitaire des jeunes Marocains et contribuer à développer une musique, comme le choro brésilien a donné naissance au 19ème siècle à la bossa nova ou à la samba. “Il y a une matière passionnante à travailler, assure Hicham Bahou, le secret est de savoir rester populaire”.



Tremplin 2007. Le Podium

Retenez ces noms, il devraient, sauf surprise, faire bientôt parler d’eux. Essofy (Salé) et Would Cha3b (Rabat) se partagent la plus haute marche du podium rap/hip hop, devant G-Nerap (Meknès). La compétition rock/metal a consacré Despotism (Casablanca) et honoré Imperium (Meknès), placé en deuxième position. Enfin, Zazz Band (Casablanca) a triomphé dans la catégorie fusion, suivi de Gnawa Click (Casablancais). Bonne route à tous !

 
 
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