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Par Abdellatif El Azizi
Administration. Le blues des moqadems
Huit moqadems ont quitté illégalement le pays pour sinstaller en Espagne. Au-delà de lanecdote, le départ de ces fonctionnaires bien particuliers traduit le malaise dune profession accusée de tous les maux.
Cest une première dans le triste palmarès de limmigration clandestine : en lespace de quelques semaines, huit moqadems de Tétouan ont quitté le pays pour rejoindre clandestinement le territoire espagnol. Ils se connaissaient bien, puisquils travaillaient dans la même province. Mais il est peu probable quils aient décidé de quitter le Maroc en même temps, se contente de préciser un agent dautorité de Tétouan.
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Cest le moqadem du quartier Touilaa de Tétouan, fraîchement relaxé du centre pénitentiaire de la ville après avoir purgé une peine de trois mois pour falsification de certificats de résidence, qui a ouvert le bal début mai. Quelques jours après sa libération, le moqadem disparaît de la circulation, avant de contacter par téléphone lun de ses anciens collègues à partir dune cabine téléphonique à Algésiras. Daprès des sources locales, il aurait réussi à se rendre en Espagne grâce à des contacts avec un membre de la Guardia Civil espagnole en poste à Sebta.
Quelques semaines plus tard, sept de ses confrères, également poursuivis en justice pour délivrance de documents administratifs falsifiés, se laissent séduire par laventure de limmigration clandestine. Ils nattendent pas la sentence du Tribunal de première instance de Tétouan et plient bagage en direction de lEspagne. Ils font fonctionner leurs réseaux pour sinstaller provisoirement quelque part entre El Ejido et Barcelone. On raconte que trois dentre eux ont fait la traversée en patera, alors que les autres auraient bénéficié dune complicité au niveau espagnol pour traverser en toute impunité les frontières. Des tractations seraient même en cours pour quils soient recrutés par le ministère de lIntérieur espagnol, pour travailler avec les membres de la communauté maghrébine installée en Espagne, précise une source de la région. La même source va même jusquà affirmer que les autorités espagnoles accueillent à bras ouverts ces fonctionnaires marocains, bien rompus au renseignement de proximité et connaissant bien les réseaux salafistes et les trafiquants de drogue du nord du pays.
Tâches ingrates
Des auxiliaires dautorité qui se transforment en harraga ? Au-delà de son côté insolite, lanecdote traduit surtout le malaise dune profession méprisée, décriée et accusée de tous les maux. Question : à quoi servent justement les moqadems ? Créée par le protectorat, la fonction de moqadem en faisait à lépoque le porte-parole, voire ladministrateur de sa communauté, quil sagisse dune tribu ou des habitants dun quartier. Dans lesprit de loccupant, ces auxiliaires dautorité constituaient un rouage indispensable dun mode de gouvernement basé sur une soumission institutionnalisée des populations.
Depuis, la fonction a évolué vers des tâches davantage axées sur le renseignement de proximité. Comme dautres agents de renseignement, leur statut reste entouré dun halo de mystère : on ne sait pas combien ils sont, ni quelles sont leurs véritables attributions. Pourtant, ils sont la cheville ouvrière du ministère de lIntérieur, les exécutants de ses tâches ingrates. Les moqadems ont ainsi joué un rôle actif dans la répression des années de plomb, puisquils connaissaient mieux que quiconque les adresses et les identités des militants de gauche. Aujourdhui, ils sont assignés à des tâches plus diverses, qui vont du suivi de la destruction dune baraque construite illégalement à la collecte dinformations sur de présumés terroristes, en passant par lenquête sur la situation maritale dune personne. On les surnomme les Google, parce quils ont cette étonnante capacité de remonter la généalogie dune famille, de retrouver la trace dune personne qui a quitté le quartier, ou de connaître les détails de la vie privée dun individu, rappelle avec beaucoup dhumour un agent dautorité. Au cur de la machine administrative du ministère de lIntérieur, cest en effet cet employé bien particulier qui détient le sésame du département dEtat civil. Cest lui qui détermine si un citoyen est toujours bien vivant, sil habite toujours la même adresse et sil est encore célibataire.
Futurs intermédiaires sociaux ?
Ce corps de fonctionnaires peut-il évoluer ? Après le départ de Driss Basri, lancien ministre de lIntérieur, la réflexion engagée autour du fameux nouveau concept dautorité a également porté sur lavenir de cette fonction bien spéciale. Une formation spécifique, destinée aux auxiliaires dautorité, est actuellement en projet. Surtout, les moqadems récemment recrutés ressemblent de moins en moins à leurs prédécesseurs : ladministration territoriale engage désormais des jeunes, se prévalant dun niveau détudes plus élevé (dont des bacheliers).
Proximité, collaboration avec les autres corps dautorité et surtout dévouement à la hiérarchie sont les principes de base de la fonction de moqadem. Ce qui ne la prémunit guère contre de multiples dérapages : en effet, les moqadems sont souvent au cur de scandales relatifs à des transactions douteuses, que ce soit au niveau de lhabitat clandestin, des autorisations diverses ou encore sur le plan de la délivrance des documents administratifs. Seule une petite partie du pactole amassé via ces transactions va dans la poche de lauxiliaire, le reste étant partagé entre la hiérarchie. Mais en cas de plainte, le citoyen ne connaît que le moqadem, qui finit par payer pour les autres, sindigne un moqadem de Mohammedia.
Ce qui nempêche pas les promoteurs du nouveau concept dautorité dambitionner de transformer ces fonctionnaires en intermédiaires sociaux, sur le modèle des délégués de quartier, employés par les municipalités dans les démocraties occidentales. Ils rempliraient le rôle de simples conseillers municipaux, chargés de recenser au quotidien les problèmes du quartier et de transmettre les suggestions qui leur sont faites par la population. En dautres termes, les moqadems serviraient essentiellement à faire remonter linformation concernant les attentes des citoyens, reléguant au second plan la fonction de renseignement, qui est actuellement leur principale attribution. Sauf que, lutte contre le terrorisme oblige, il nest pas sûr que cette fonction soit réellement évacuée au profit de considérations purement citoyennes. Mais dans tous les cas, la formulation dun nouveau statut pour ces sous-agents dautorité, savère plus quurgente. |
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Statut. Des fonctionnaires de seconde zone
La gestion des moqadems, dont leffectif est jalousement gardé secret, relève de la direction des Affaires générales. Jusquà une date récente, leur salaire, qui ne dépassait pas les 800 DH par mois, était puisé dans une caisse noire. Avec la revalorisation de leurs salaires en 2005, ils se retrouvent avec un revenu mensuel avoisinant les 1800 DH
dans le meilleur des cas. Ladministration territoriale distingue deux types de moqadems : lurbain et le rural. Selon larticle 50 de la loi de Finances, le moqadem hadari a un statut de fonctionnaire, avec un droit à la retraite, alors que le moqadem qaraoui est payé par la commune rurale, sur la base dun salaire de 1368 DHS par mois, et nest considéré que comme un agent temporaire. En fin de carrière, le moqadem urbain, promu au grade de cheikh, plafonne à un salaire de 1950 DH. Comment voulez-vous éviter la tentation daccepter quelques billets pour accélérer une démarche administrative ou délivrer un document, sindigne un moqadem, qui considère la corruption comme un complément de salaire tout à fait justifié. Rares sont dailleurs les fonctionnaires de lIntérieur qui ne justifient pas les incartades de cette catégorie dagents par leurs salaires de misère et la précarité de leur statut. |
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