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N° 277
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem apprend qu’il s’agit d’un différend entre un khaddar et un moul détail.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem gît présentement à Sidi Maârouf, chez son pote Farid, qui l’a invité à dîner. Cela fait déjà six mois que l’ami du Boualem s’est installé dans un petit appartement de la nouvelle banlieue casablancaise, un logis de bonne facture et dont la principale qualité se trouve résumée dans ce chiffre : 1500 dirhams par mois. Il est 21 heures 30 en horaire local lorsque le paisible quartier se trouve secoué par l’irruption brutale d’une trentaine d’individus plutôt énervés et muni d’armes blanches. Zakaria Boualem, qui suit le début d’émeute depuis le balcon de Farid, se renseigne et apprend qu’à l’origine du problème, il y a un différend entre un khaddar et un moul détail, c'est-à-dire un commerçant végétal et un commercial Régie des Tabacs non homologué iso 9001. L’altercation, qui a eu lieu quelques heures plus tôt, s’est terminée par une volée d’insultes et le khaddar est revenu à la charge laver son honneur. Il est arrivé avec ses copains et ses copains sont arrivés avec des… euh… Comment appeler ça ? Des couteaux ? Non, plus grands… Des épées ou des sabres, plutôt. Des trucs qui rappellent les Croisades, un peu recourbés avec des trous dedans, sans doute pour des raisons d’aérodynamisme. On veut bien croire qu’il s’agit d’un outil de travail classique pour un khaddar mais sincèrement, on a du mal à les imaginer égorger des navets avec pareil glaive. Les copains du khaddar sont nombreux, une trentaine, tous très motivés. Ceux de moul détail sont trois, ce qui prouve que cet homme manque sans doute de qualités. Il va payer très cher son manque de popularité. Les trois se réfugient chez eux et l’armée verte fait le siège
devant sa porte. Ils bombardent l’immeuble, fracassent les vitres, menacent les riverains et détruisent les véhicules présents dans la rue, des fois que l’un d’entre eux appartienne à moul détail. Cette action violente, qui trahit une connaissance imparfaite de l’économie marocaine, énerve un peu les habitants du quartier, qui n’osent pas bouger, de peur de subir le même sort que le navet dont il a été question plus haut. Alors ils appellent la police. Ils font le 15, le 12, le 19 …et ça ne répond jamais. C’est comme s’ils appelaient une téléboutique, en fait…Ils finissent par réveiller un brave policier qui leur demande aussitôt s’il y a du sang. Cet homme, par cette simple question, réduit en poussière des années de recherche médicale et scientifique. Il a réduit la complexe science du diagnostic à cette simple interrogation : “ouachkayn eddemm ?”. Il ne lui a pas traversé l’esprit que peut-être, il serait judicieux d’intervenir avant que le fameux demm ne fasse son apparition, ni même que les choses peuvent être graves, même sans demm. Les policiers arrivent vers 23 heures, après s’être assurés que tout s’était calmé. Entre-temps, les assiégés ont regagné le toit de leur immeuble et ont balancé quelques meubles sur les têtes des kheddara. C’est un spectacle affreux qui se conclut par l’interpellation de l’équipe Régie des Tabacs, puisque la brigade volante végétale a rapidement décampé.

Zakaria Boualem n’a pas attendu la police. Affolé, il a décidé de rentrer chez lui vers 22 heures. Sur le chemin du retour, il a fait une halte devant un vendeur de DVD et il est tombé sur trois policiers qui faisaient eux aussi leurs emplettes culturelles. Ils sont en uniformes, même s’ils ont pris le soin d’enlever leur cravate sans doute pour signifier qu’ils sont en vacances. Il les prévient du bordel qui se déroule à quelques pas de là. Réponse de la police : c’est pas notre problème, c’est un truc qui concerne la Jamaâ. Il est inutile de préciser que cette réponse a plongé notre héros dans la plus profonde perplexité.

Voilà, il n’y a rien à ajouter, si ce n’est que l’un des policier a acheté “Braveheart” pour le regarder chez lui le soir, tranquillement.

 
 
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