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Abdelaziz Stati. Le Bad Boy du chaâbi
Musique. Vox Populi
N° 278
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Chanson.
Abdelaziz Stati. Le Bad Boy du chaâbi


Abdelaziz Stati, sur la scène
de l’Olympia, à Paris.
(DR)

Icône populaire du chaâbi et virtuose de la “kamanja”, Abdelaziz Stati est également un personnage controversé, dont les coups de sang sont (presque) aussi célèbres que les chansons. Portait d’un artiste qui clame sa “âaroubitude”.


S’il y a un artiste marocain qui fait parler de lui autant pour son talent que pour ses frasques et ses démêlés avec la justice, c’est bien Abdelaziz Al Arbaoui, bien plus connu sous son “nom d’artiste”, Stati. Dernier fait en date, qui a occupé les manchettes de la presse, l’homme aux six doigts (d’où le surnom) comparaît devant le Tribunal
de première instance de Casablanca pour “menace à l’arme à feu et trouble de l’ordre public”. L’histoire remonte au 16 avril dernier. Il est quatre heures du matin. Sortant du Manhattan, club en vogue sur la corniche casablancaise, ce dernier se retrouve au beau milieu d’une altercation, au cours de laquelle il aurait dégainé un fusil de chasse, qu’il transporte en permanence dans le coffre de sa voiture.

Trois ans plus tôt, son nom est associé à une sombre affaire de trafic de cocaïne, qui secoue alors la ville de Marrakech. Il est d’abord accusé de consommation avant d’être finalement blanchi (sans jeu de mots). Et ces deux scandales sont, semble-t-il, loin d’être isolés. Confession de ce journaliste qui a longtemps côtoyé le chanteur : “C’est un homme qui s’emporte très vite et qui en arrive souvent aux mains. Les échauffourées qu’il provoque ne se comptent plus”. Réaction de l’intéressé : “Stati cache de la drogue dans son violon avant chaque voyage à l’étranger, Stati est atteint d’un cancer ou d’une maladie rénale, Stati a six épouses qu’il maltraite à longueur de journée… Vous savez, tellement d’âneries ont été soufflées à mon propos qu’aujourd’hui, je n’y accorde plus d’importance”.

Une forte tête
Une chose est cependant certaine : Abdelaziz est ce qu’on peut appeler une forte tête. Tout jeune, ce natif d’Al Aounat, dans la région d’El Jadida, en 1961, fait de l’école buissonnière son sport favori, au grand dam de ses parents. Conscient que son fils ne finira pas ingénieur, son agriculteur de père l’assigne au travail des champs. Sans davantage de succès. “C’était éreintant comme travail, se souvient-il. Et honnêtement, je suis quelqu’un qui n’a jamais supporté “tamara””. En fait, Abdelaziz a la tête ailleurs : dès l’âge à 12 ans, il a déjà une petite idée de ce qu’il veut faire “quand il sera grand”. Il veut plus que tout ressembler à son oncle Bouchaïb Benrehall, chanteur et violoniste populaire du coin, qui lui a transmis le virus de la “kamanja”.

Et c’est sans l’accord du paternel qu’il quitte, au beau milieu de la nuit, la maison familiale. Avec quelques affaires comme bagage, il part en direction de Casablanca, où il compte se trouver un travail et réaliser son rêve: s’offrir un violon. À peine débarqué dans la capitale économique, il s’installe chez un membre de la famille et s’improvise vendeur de vieux meubles dans le marché aux puces de Derb Ghallef. “Quelques semaines après mon arrivée, j’ai rencontré un homme qui vendait un violon pour 350 dirhams. Je lui ai donné une avance de 50 dirhams, en attendant de retenir le reste de la somme, se rappelle Abdelaziz. Le Jour J, je me suis pointé chez lui, mais il a fait semblant de ne pas me connaître. J’ai dû faire appel alors à la police et à des témoins pour que je puisse récupérer le violon”.

Le destin de celui qui ne s’appelle pas encore Stati est scellé quelques mois plus tard, lorsqu’il retourne à son village natal. “Je voulais revoir ma famille et, surtout, me faire pardonner de lwalid”, ajoute-t-il avec un sourire. Ce retour aux sources coïncide avec la tenue, dans la région, du Moussem de Sidi Ghaleb. Il se retrouve, un peu par hasard, à remplacer au pied levé le violoniste d’une troupe de Settat, qui se produisait durant le moussem. C’est le déclic : l’ado aux mains agiles impressionne son auditoire, à tel point que le remplacement, censé durer à peine quelques jours, se prolonge plusieurs années. Il est logiquement suivi d’une inévitable émancipation, accélérée par l’ego de Abdelaziz. “La séparation était prévisible, explique-t-il. J’ai toujours voulu être le chef, je n’aime pas être sous l’autorité d’un autre. C’est pour cette raison que j’ai fondé ma propre troupe”.

Âaroubi forever
La carrière du violoniste de chaâbi est lancée. Il ne tarde pas à trouver son public, d’abord essentiellement rural, qui s’identifie parfaitement au musicien. Extraordinairement prolifique – deux albums par an, soit une cinquantaine d’opus en tout –, Stati enchaîne les productions, avec un bonheur égal et, surtout, une recette inaltérable : des chansons au rythme invariablement dansant, sur lequel sont plaqués des textes piochés dans le quotidien des campagnes et des zones périurbaines. Sujets de prédilection : la sécheresse, la hogra, l’ghorba… mais aussi les femmes et le plaisir. Sa chanson “Al Mouima essabra dima” a même été reprise par Cheb Khaled himself, au milieu des années 80. “Il ne m’a pas demandé mon autorisation et je n’ai jamais rien reçu en contrepartie, tient à préciser l’artiste. Mais c’est un grand honneur pour moi qu’une de mes chansons ait été chantée par une aussi grande star”.

Stati est à l’image de son public. Les vingt-cinq ans de carrière, comme la célébrité qui les a accompagnés, n’y ont rien changé. “C’est très simple, souligne ce dernier, je suis un âaroubi. Et taâroubite, ça ne se perd pas, c’est pour la vie”. Ce n’est pas un hasard si l’homme continue à vivre à Hay Moulay Abdellah, un quartier populaire dans la périphérie de Casablanca, bien qu’il ait largement les moyens de s’établir dans un quartier plus chic. “Peut-être, mais il ne pourrait pas vivre ailleurs que dans un milieu qui lui rappelle sa campagne”, explique l’un de ses proches. Cette même campagne qui reste naturellement sa scène. On y fait toujours appel au chanteur, tant pour fêter la fin des récoltes qu’ à l’occasion des moussems et autres festivités familiales, “même si, depuis quelques années, les affaires marchent moins bien. Les fellaha sont de moins en moins nombreux et de plus en plus pauvres”. Qu’importe ! Pour compenser, il y a toujours le vivier urbain, rendu inépuisable par l’exode rural : mariages, concerts publics, représentations dans des cabarets et autres soirées privées… L’homme reste toujours très demandé, même au-delà des frontières.

Une star, même en France
Coqueluche des MRE, il lui est en effet arrivé de se produire sur des scènes prestigieuses comme le Zénith ou l’Olympia, à Paris, mais aussi dans des cabarets et des salles plus confidentielles. Pour l’anecdote, lors d’une soirée en Italie, il aurait été payé 5000 euros… en faux billets. 5000 euros, c’est en moyenne ce qu’il demande pour une représentation à l’étranger, alors qu’au Maroc, son cachet varie selon les occasions. “Mais il ne se déplace jamais pour moins de 5000 DH”, nous assure-t-on. Du coup, beaucoup l’accusent d’avoir “pris la grosse tête”. À les en croire, l’artiste refuserait désormais de jouer dans les quartiers populaires, snoberait les petits festivals comme les œuvres de charité “parce que ça ne rapporte pas assez”. “C’est faux, répond l’intéressé. Ma seule exigence, c’est qu’il y ait un minimum de sécurité, pour prévenir les débordements là où je me produis”. Et de poursuivre : “Au Moussem de Moulay Abdellah, s’il n’y avait pas de cordons militaires pour contenir la foule, c’était quasiment l’émeute”. Le chanteur a également décidé de se produire plus rarement dans les fêtes de mariage, et pas pour des raisons d’ordre financier. “C’est juste que quand les gens sont au courant que j’y participe, les mariés se retrouvent avec trois ou quatre fois plus d’invités que prévu”. La rançon du succès ? Stati dit la payer également en monnaie sonnante et trébuchante. “Le piratage est en train d’en finir avec nous”, déplore-t-il. A quoi cela sert-il de continuer si c’est pour perdre de l’argent ? Il faut que l’Etat se penche sérieusement sur le problème du piratage et sanctionne ceux qui en profitent véritablement. Finalement, Stati est un artiste comme les autres…



Insolite. L’autre Stati

Il y a un peu moins d’un an, les manchettes des journaux titraient sur l’agression rocambolesque de Stati : le chanteur a été kidnappé et proprement tabassé, avant d’être libéré. Un fait divers de plus dans le parcours du virtuose de la “kamanja” ? Pas vraiment : la victime en question n’était pas le célèbre Abdelalziz Al Arbaoui, mais un autre Stati, Medkouri Stati de son (vrai) nom. Originaire de la région de Settat, ce dernier se trouve être aussi un chanteur de chaâbi, qui en est à son quatrième album, et qui se produit dans un cabaret casablancais. Mieux encore : ce curieux alter ego ressemble comme deux gouttes d’eau à Abdelaziz El Arbaoui, il a pratiquement la même voix… et possède un sixième doigt à la main gauche !
À l’époque, les tenants et aboutissants de cette affaire avaient alimenté les rumeurs les plus folles : certains prétendent que le rapt avait été commandité par Abdelaziz Stati, pour “punir” son imitateur, alors que d’autres soupçonnent Medkouri d’avoir tout orchestré pour gonfler sa notoriété. La troisième hypothèse, plus cocasse, veut que ce dernier ait reçu cette correction à la place du vrai Stati. Dans ce cas, le chanteur devrait plutôt remercier son “rival”.

 
 
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