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Musique. Vox Populi
N° 278
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Musique. Vox Populi

Hacène au violon, Stanko aux
machines, les MC Dias et HK
et Jeoffrey à l’accordéon.
(PIB)

Beats hip hop et air de musette, accent du Nord et accords de raï, Le Ministère des Affaires Populaires, porte-parole de la France anti-Sarko, a mené au Maroc sa campagne festive et trouble-fête. Rencontre.


“Les courées les pavés les terrils et l’crachin - Le chicon la grisaille le brouillard et la Jenlain”. Tel est le monde de MAP. Impossible de confondre avec la respectable agence de presse nationale : ces gars-là ne font pas dans la langue de bois. Hybride musical phénoménal, Ministère des Affaires Populaires brandit un hip hop inclassable, mariant
valse musette et beats new-yorkais, accent “cht’i” et accords maghrébins.

Né il y a quatre ans sur le pavé froid de Roubaix, capitale de l’immigration textile plantée au nord de la France, MAP sort des tripes de cinq “cht’o gars”, comme on dit là-bas. Dias, HK, Jeoffrey, Hacène et Stanko. Certains sont des “bronzés”, d’autres, moins, mais tous ont vu leurs parents pointer à l’usine. Lampes frontales, bleus de travail, béret au crâne : à chaque concert, ils fendent la foule l’un derrière l’autre sur un souffle d’accordéon. Comme un coup de pied dans la fourmilière de l’ascenseur social, les “ministres” de MAP grimpent sur scène comme autrefois leurs grands-pères descendaient au charbon.

Révélation du Printemps de Bourges 2006, après à peine deux ans de scène, MAP est bien plus qu’un trip entre potes. “C’est tout un projet”, explique Dias, l’un de ses deux MC, dans sa loge improvisée de l’école Molière, où le groupe joue son premier concert marocain. Un triptyque qui lui ressemble, fouillant ses racines entre le Nord, la cité et le bled, pour en puiser sens identitaire, ferveur festive et sève militante.

“Dans la famille, on me disait toujours de fermer ma gueule, car je n’étais pas chez moi”, se rappelle Dias, qui chante aujourd’hui tout haut ce qu’il fallait penser tout bas. Révolté par le silence sur l’héritage colonial français, Dias en tire indirectement la fierté “d’avoir appris à vivre dans un pays, en sachant que notre France à nous a pillé, colonisé, asservi”, d’avoir su “ce qui n’était pas dans les livres d’école, dont aucune ligne ne célèbre le débarquement de nos arrières grands-pères”. Fier d’une citoyenneté finalement lucide et volontariste.

“Balle populaire”
Restent de vraies questions : comment être fils d’immigré algérien et “cht’i” français du Nord ? “La culture n’y est pas si déterminante, mais il y a un vrai patrimoine de l’immigration ouvrière, la mine, les syndicats, une culture de l’engagement”, poursuit Dias, dont le monologue identitaire “Lillo”, où le MAP puise son vocable et son ton, est l’argument qu’il dégaine pour rassembler ses troupes. “J’avais besoin de l’illustrer musicalement”, explique le MC.

Premier à s’engager, HK, le cousin avec qui il avait monté, ados, le groupe de rap Juste Cause, “amateur mais déjà très engagé” (le maxi s’intitulait “La dette de l’Occident”), jusqu’à ce que chacun ait envie de mener sa barque. “Avec l’envie de s’ouvrir au maximum”, rappelle Dias, qui monte une rencontre entre un groupe de hip hop et un orchestre symphonique. Démangé par l’envie de “bosser avec des instruments, de faire de la scène”, Dias en appelle à Hacène et Jeoffrey.

Le premier est violoniste et guitariste, nourri de gammes arabo-andalouses et orientales, formé aux rythmes des mariages et baptêmes comme auprès du “grand chef d’orchestre algérien Bou Djemia Merzak” ; le second, héritier du savoir-faire de son grand-père et diplômé du Conservatoire de jazz de Tourcoing, est “le seul accordéoniste qui écoutait du hip hop”. Cinquième élément du quintet, Stanko Fat, déjà aux machines de Juste Cause, reprend son poste au Ministère.

Dès la première scène, sans flonflons ni drapeaux, la “balle populaire” va droit au cœur du public. “C’était un petit festival qui nous a signé les yeux fermés, sans aucune maquette”, raconte Dias. MAP bûche dur pendant six mois, enchaîne les dates sur Lille et Roubaix jusqu’au premier concert parisien, en décembre 2005, en première partie des Blaireaux. PIAS, maison de disque plutôt rock électro (rassemblant Miossec, Le Peuple de l’Herbe, Franz Ferdinand et Vitalic), les signe dans la foulée et installera plus tard le premier album Debout là d’dans (Booster Prod / PIAS, 2006) dans les bacs “rock français”.

“C’est sûr, on ne passe pas inaperçus”, lance la troupe plutôt amusée de mettre son “grain de sel exotique” dans les festivals rock. Du karma festif, ils en ont à revendre. Si leur nom sonne comme une petite provocation envers les politiques, les “poètes de l’asphalte” du MAP se réclament d’une musique “de prolo”, “proche des gens”. “Le mot populaire allait de soi. Notre musique est un vecteur de rencontres, de partage, tout le monde y a droit”, assure Dias. “Ce n’est pas si évident, poursuit le MC, ces moments de loisir sont devenus un luxe pour certains. Faire la fête, donner de l’espoir, si ça ce n’est pas un vrai positionnement politique !”.

Mi-labrador, mi-pitbull
Sur scène, MAP fait monter la fièvre, répandant en sautillant une énergie contagieuse, à mesure que Dias et HK postillonnent leurs syllabes dans une gouaille inimitable, délicieusement disgracieuse. Mais sous la bouffonnerie, l’impertinence résonne. Festif mais trouble-fête, mi-labrador mi-pitbull, le quintet tragicomique de MAP balance des claques aussi cinglantes qu’euphorisantes à la face d’une France qui peut rougir de honte.

Militantisme chevillé aux accords, le MAP dope ses textes aux slogans de manifs et injonctions à l’action. “On veut provoquer un retournement de pensée à la hauteur de celui qui a banni mai 68 et débouté mai 81”, espère le groupe. Références musicales, politiques et citoyennes se mêlent dans les couloirs du MAP, où s’affichent les portraits d’“Aznav’” et Coluche, Bob Marley et l’Abbé Pierre, IAM et Gainsbarre, Assassins et Renaud. Très proches de NTM, “suite logique de Brel et Brassens en tant que voix de la nouvelle lutte des classes”, le second degré en plus. Les maux dénoncés sont aussi très “début de siècle” : sans-papiers, immigration jetable, musique standardisée, intégrisme, gauche caviar, héritage colonial…

Sans surprise, c’est sur Sarkozy que se déverse avec le plus d’inspiration leur “chargeur de rimes rempli de balles en téflon”. Celui dans la bouche duquel “les idées de Le Pen paraissent républicaines”, à cause de qui “la droite décomplexée flirte avec une extrême droite banalisée”, assène MAP, s’étranglant devant un extrait vidéo d’un JT belge, où le nouveau président français s’affiche, apparemment éméché et pathétique, à une conférence de presse du G8. Une scène que les médias français se sont bien gardé de relayer, en vertu d’une “alliance politico-médiatique” qui n’épargne pas la scène musicale engagée. “Des bronzés qui font du cht’i à une heure de grande écoute”, c’est pas demain la veille, en somme. “Pas assez lisse, ni formaté, ironise le groupe. Moins ça fait réfléchir, mieux c’est”.

Qu’importe. MAP “ne court pas après les plateaux télé”. Toujours est-il que les dates en Vendée et en Franche Comté, prévues cet été, ont été annulées. “Il nous ont préféré un autre artiste”, laisse planer HK. Qu’à cela ne tienne, le MAP trace au rythme d’un emploi du temps de… ministre. Après Casa, Rabat, Meknès et Tanger, les cinq “cht’os” joueront leur rap insolite et insolent à Ramallah et à Tel Aviv, puis enchaîneront les concerts dans l’Hexagone entre petites salles et gros festivals. Autour d’un poulet au citron, ça débat sec sur les dates de la tournée en Algérie, cette terre des pères et mères que certains, comme HK, n’ont foulée qu’une fois dans leur vie. Sans oublier le prochain album, la boulimie artistique de chacun, et l’envie de revenir au Maroc, pourquoi pas avec Axiom, “frère d’arme” lillois d’origine casablancaise. De quoi donner envie de se mêler de leurs affaires… populaires.

 
 
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