Lappel aux larmes
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Les islamistes dénoncent ce que les modernistes réclament, et vice-versa. Cest inconciliable.
Mercredi dernier, Attajdid a poussé un cri. En Une, et sous la plume de lun de ses éditorialistes vedettes, le quotidien islamiste a publié une complainte douloureuse, semblable à celle du loup qui hurle à la mort, quand lodeur du sang plane sur la prairie. Intitulé Où sont les défenseurs de la fierté marocaine et de sa virilité ?, le texte est un morceau danthologie : des figures vertigineuses, de larabe classique comme on nen fait plus, on sent que lauteur a retenu la rime avec
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difficulté. Pour être honnête, je nai pas tout compris (mais oui, chers amis barbus, riez à gorge déployée de mon ignorance de la langue pure du Coran, ne boudez pas votre plaisir). Je suis, je lavoue, de ceux qui ne voient pas lutilité de choisir des mots compliqués pour dire des choses simples. Car le message dAttajdid est simple : la ruine menace ce pays dislam quest (encore) le Maroc.
Pensez donc : certains, dit le quotidien islamiste (on se demande vraiment qui) dressent des plans diaboliques pour annihiler les bonnes murs et mettre à bas les valeurs et les constantes islamiques. Rien de nouveau, penserez-vous. Sauf que le style de cette rissala est inhabituellement dramatique. Cest la Oumma assiégée qui lance un authentique appel aux larmes, un cri de révolte et de résistance contre ce grand péril qui a pour nom modernité. Tout y passe : des lycéens qui tagguent leurs toilettes aux lycéennes qui exposent leurs charmes sur Internet, des homosexuels qui narguent les honnêtes gens et appellent à répandre le vice sur la télévision nationale (personne na rien vu de tel, mais on ne va pas brider une envolée lyrique pour si peu), aux jeunes qui arborent blasphème parmi les blasphèmes des croix renversées sur leur torse pour mieux adorer Ibliss le maudit
ô rage ô désespoir, ô jeunesse ennemie, le Maroc na-t-il donc tant vécu que pour cette infamie ? Seule issue : mobiliser les gens du Savoir et les hommes au cur noble pour dire Non. Non au délitement moral, Non à labandon de la vertu, Non à lapocalypse et à la fin des temps.
Vous riez ? Je vous comprends. Mais reprenez-vous vite. Car je ne doute pas un instant de la profonde sincérité de celui qui a écrit cela. Peut-être a-t-il lui-même versé des larmes, tellement il était pénétré par la justesse et la profondeur de sa cause. Ne vous y trompez pas : cest un vrai débat de société que nous avons là. Le seul, sans doute, du Maroc daujourdhui. Ceux qui veulent la liberté, la fin des haines et des carcans, contre ceux qui veulent le maintien du Dogme, le triomphe de la foi et de la vertu. Sur un point, je partage tout à fait lanalyse dAttajdid : ces deux camps nont plus rien à espérer lun de lautre. Non quils ne veuillent plus sécouter, ils ne le peuvent plus. Lont-ils, dailleurs, jamais pu ? Ce que dénonce lun est ce que revendique lautre, et vice-versa (si on ose écrire). Cest inconciliable.
Que va-t-il se passer ? Le temps fera son uvre, voilà tout. En adoptant la posture du martyr ou en généralisant le prosélytisme agressif, les islamistes engrangent et recrutent. En chantant et dansant, en bravant les tabous et en disant les non-dits, les libertaires séduisent. Pas autant, pas aussi vite, pas aussi largement que les autres ? Cest à voir. Il y avait incomparablement moins de gens aux manifestations de défense du prophète (contre larme de destruction massive que sont des dessins de presse danois) quaux concerts géants de Bigg et de ses frères. Le rapport de forces nest donc pas aussi tranché quon pourrait le croire. Deux sociétés sépient, se croisent et se toisent, sous loeil torve dun Etat trop empêtré dans ses contradictions pour être dun quelconque secours, à un camp comme à lautre. Nous vivons, véritablement, une époque charnière. Une époque aussi dangereuse quexaltante, et à lissue bien incertaine
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