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N° 278
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

L’appel aux larmes

Ahmed R. Benchemsi
Les islamistes dénoncent ce que les modernistes réclament, et vice-versa. C’est inconciliable.


Mercredi dernier, Attajdid a poussé un cri. En Une, et sous la plume de l’un de ses éditorialistes vedettes, le quotidien islamiste a publié une complainte douloureuse, semblable à celle du loup qui hurle à la mort, quand l’odeur du sang plane sur la prairie. Intitulé “Où sont les défenseurs de la fierté marocaine et de sa virilité ?”, le texte est un morceau d’anthologie : des figures vertigineuses, de l’arabe classique comme on n’en fait plus, on sent que l’auteur a retenu la rime avec
difficulté. Pour être honnête, je n’ai pas tout compris (mais oui, chers amis barbus, riez à gorge déployée de mon ignorance de la langue pure du Coran, ne boudez pas votre plaisir). Je suis, je l’avoue, de ceux qui ne voient pas l’utilité de choisir des mots compliqués pour dire des choses simples. Car le message d’Attajdid est simple : la ruine menace ce pays d’islam qu’est (encore) le Maroc.

Pensez donc : “certains”, dit le quotidien islamiste (on se demande vraiment qui) dressent des plans diaboliques pour annihiler les bonnes mœurs et mettre à bas les valeurs et les constantes islamiques. Rien de nouveau, penserez-vous. Sauf que le style de cette “rissala” est inhabituellement dramatique. C’est la Oumma assiégée qui lance un authentique appel aux larmes, un cri de révolte et de résistance contre ce grand péril qui a pour nom modernité. Tout y passe : des lycéens qui tagguent leurs toilettes aux lycéennes qui exposent leurs charmes sur Internet, des homosexuels qui narguent les honnêtes gens et appellent à répandre le vice sur la télévision nationale (personne n’a rien vu de tel, mais on ne va pas brider une envolée lyrique pour si peu), aux jeunes qui arborent – blasphème parmi les blasphèmes – des croix renversées sur leur torse pour mieux adorer Ibliss le maudit… ô rage ô désespoir, ô jeunesse ennemie, le Maroc n’a-t-il donc tant vécu que pour cette infamie ? Seule issue : mobiliser “les gens du Savoir et les hommes au cœur noble” pour dire Non. Non au délitement moral, Non à l’abandon de la vertu, Non à l’apocalypse et à la fin des temps.

Vous riez ? Je vous comprends. Mais reprenez-vous vite. Car je ne doute pas un instant de la profonde sincérité de celui qui a écrit cela. Peut-être a-t-il lui-même versé des larmes, tellement il était pénétré par la justesse et la profondeur de sa cause. Ne vous y trompez pas : c’est un vrai débat de société que nous avons là. Le seul, sans doute, du Maroc d’aujourd’hui. Ceux qui veulent la liberté, la fin des haines et des carcans, contre ceux qui veulent le maintien du Dogme, le triomphe de la foi et de la vertu. Sur un point, je partage tout à fait l’analyse d’Attajdid : ces deux camps n’ont plus rien à espérer l’un de l’autre. Non qu’ils ne veuillent plus s’écouter, ils ne le peuvent plus. L’ont-ils, d’ailleurs, jamais pu ? Ce que dénonce l’un est ce que revendique l’autre, et “vice”-versa (si on ose écrire). C’est inconciliable.

Que va-t-il se passer ? Le temps fera son œuvre, voilà tout. En adoptant la posture du martyr ou en généralisant le prosélytisme agressif, les islamistes engrangent et recrutent. En chantant et dansant, en bravant les tabous et en disant les non-dits, les libertaires séduisent. Pas autant, pas aussi vite, pas aussi largement que les autres ? C’est à voir. Il y avait incomparablement moins de gens aux manifestations de “défense du prophète” (contre l’arme de destruction massive que sont des dessins de presse danois) qu’aux concerts géants de Bigg et de ses frères. Le rapport de forces n’est donc pas aussi tranché qu’on pourrait le croire. Deux sociétés s’épient, se croisent et se toisent, sous l’oeil torve d’un Etat trop empêtré dans ses contradictions pour être d’un quelconque secours, à un camp comme à l’autre. Nous vivons, véritablement, une époque charnière. Une époque aussi dangereuse qu’exaltante, et à l’issue bien incertaine…

 
 
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