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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Reportage. La caverne des objets trouvés

Les objets trouvés sont
entassés pêle-mêle, sans
classement particulier.
(YZ / TELQUEL)

Méconnu du public, le “Bureau des épaves” de Casablanca réceptionne tous les objets et documents perdus, rapportés le plus souvent par des chauffeurs de taxi. Visite guidée.


Imaginez la scène : un quidam se présentant au Bureau des épaves de la préfecture d’Anfa, à Casablanca, pour rapporter une vache perdue par son propriétaire. Si les registres dudit Bureau ne gardent aucune trace de cet épisode bovin, il y est cependant fait mention d'un demi-mouton oublié à l'occasion de l’Aïd El Kébir, qu'un honnête chauffeur de taxi aurait restitué. Comme la plupart des produits périssables, le repas a été gracieusement offert à un des orphelinats de la ville.

Sis au numéro 5 bis du Boulevard Brahim Roudani, le Bureau des épaves de Casablanca est ouvert du lundi au vendredi de 8 heures à 17 heures. Comme son nom ne l'indique pas, c’est là que sont réceptionnés et stockés les objets trouvés de la zone Anfa. Tout comme Casablanca, chaque district de chaque ville du royaume compte son propre Bureau des épaves. Epaves ? L’appellation est héritée de l’époque du protectorat et n’a toujours pas changé (lire encadré).

Aujourd'hui, l’entrée des locaux est gardée par un imperturbable policier en faction. En pénétrant les lieux, surprise : on découvre quelques habitations, occupées le plus naturellement du monde par des familles. Explication, donnée par le gardien du temple : le Bureau des épaves est construit sur une zone militaire, qui continue d’être habitée par des familles de soldats.

Deux vélos et un écran de PC
Abdeljalil Amalou est l’officier en charge de la gestion de ce service. Il s’occupe de réceptionner les objets rapportés par la police, la poste ou, plus rarement, par des citoyens à l’honnêteté exemplaire. Dans l’attente d’une rénovation imminente, voire d’un hypothétique déménagement, l’homme s’affaire sur son registre. Pas l’ombre d’un ordinateur, ni même d’un téléphone, sur ce bureau vétuste, installé dans un espace exigu, d’une trentaine de mètres carrés à peine. La récolte du jour : rien que de la routine. Des cartes d’identité et autres permis de conduire, le Bureau en reçoit une dizaine quotidiennement, le plus souvent rapportés par des chauffeurs de taxi. C’est moins le cas des autres objets trouvés, plus ou moins insolites, qui s’entassent pêle-mêle au fond de la même pièce : une poussette par-ci, un jeans flambant neuf par-là, des trousseaux de clé, un exemplaire du Coran… En fouillant un peu dans cette caverne d’Ali Baba (version low cost), on tombe même sur quelques “trésors” : deux vélos, une bonbonne de gaz, un ballon de basket et même un vieil écran de PC !

Quant aux objets de valeur, ils sont soigneusement gardés dans un coffre qui n’a de fort que le nom. Parmi ces objets dits précieux, on énumère quelques engins datant de l’âge de pierre de la téléphonie mobile et des montres de prestige “made in China”. “Normal, les vrais objets de valeur n’arrivent jamais au Bureau, puisqu’ils ne sont pas rapportés”, explique Abdeljalil à une trentenaire visiblement optimiste et fraîchement délestée de son sac à main. “Dans le meilleur des cas, les voleurs renvoient les papiers par la poste, mais c’est loin d’être une règle”, ajoute-t-il. Conséquence, la femme se verra opposer la réponse standard : “Repassez nous voir de temps en temps. Mais si vous êtes pressée, faites une déclaration de vol, cela vous donnera droit à un duplicata de vos papiers”.

Cimetière des cartes nationales
C’est la réplique que reçoivent la plupart des trente visiteurs quotidiens du Bureau des épaves. “Cependant, il m’arrive parfois de restituer des biens. Mais avant, je fais passer un test”, explique l’officier Amalou. Nul besoin d'une déclaration de perte ou d’un quelconque reçu d'achat. Pour s’assurer que le bien en question appartient effectivement à celui qui vient le réclamer, le gardien des lieux se contente d’en demander une description, ainsi que la date de sa perte. Après quoi, le fin limier vérifie s’il y a concordance entre ces informations et celles annotées sur le registre qu’il tient. “Le plus facile, c’est avec un téléphone portable. Il suffit de demander le numéro ou le code PIN à la personne qui vient le réclamer”, se félicite Abdeljalil Amalou.

Du côté des documents, le Bureau des épaves peut s’enorgueillir du statut de “cimetière” des cartes nationales, permis de conduire et autres documents administratifs. L’officier n’hésite pas à exhiber un tiroir, encombré de documents soigneusement classés par ville, par genre, puis par ordre alphabétique. Certains sont là depuis plusieurs mois, car le Bureau des épaves ne pousse pas la politesse jusqu’à envoyer une convocation à leurs propriétaires. “Nous nous contentons de les garder, souligne l’officier, en attendant que la personne se manifeste”… chose qui arrive, d’après un officiel de la DGSN, près de deux fois sur trois.

Si le Bureau des épaves garde ad vitam aeternam les documents d’identité non réclamés, il n’en va pas de même pour les autres objets trouvés. Leur destination est définie par une classification pour le moins étrange : les biens textiles deviennent propriété de l’Etat au bout de trois mois de leur dépôt au Bureau. Le délai est prolongé à six mois pour les “biens plastiques”, et à un an et un jour (admirez la précision) pour les objets métalliques. Au terme des ces délais, les objets sont revendus aux enchères au profit de l’Etat. Car s’il s’agit bien d’objets perdus, ils ne le sont pas pour tout le monde.



Histoire. Vous avez dit “épaves” ?

L’appellation Bureau des épaves est en fait héritée de la période du protectorat. L’occupant la tenait lui-même d’une tradition historique, remontant au Moyen-Âge. À cette époque, les objets perdus (et trouvés) appartenaient de fait au roi ou au seigneur. L’épave désignait toute chose sans maître, trouvée sur le domaine public, et faisait en réalité référence à un bateau abandonné. “Le droit d'épave consistait à s'approprier partie de la cargaison d'un navire naufragé qu'un propriétaire ne pouvait retenir. Informé, le suzerain faisait alors publier la déclaration de la trouvaille trois dimanches de suite afin que le légitime propriétaire puisse récupérer son bien”, peut-on lire sur le site Internet de la police parisienne. Autres temps autres mœurs. La Révolution Française viendra bouleverser l’ordre établi en supprimant le droit seigneurial sur les épaves. Le 1er décembre 1790, tout bien sans maître appartenait désormais à la nation. Plus tard, en 1893, “le Préfet Louis Lépine décide de centraliser les objets, les opérations de restitution aux perdants ou aux inventeurs et remettre les objets non réclamés à l'administration des Domaines”. Le Maroc a hérité de ce système de gestion des objets trouvés, conférant à l’Etat le droit de revendre les objets qui lui sont remis. À la différence près que dans l’Hexagone, le propriétaire conserve son droit sur son bien, tandis que sous nos cieux, une fois que l’Etat a procédé à la vente du bien, le propriétaire initial ne peut plus se retourner contre le nouvel acquéreur.

 
 
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